Poésie contemporaine : regards croisés depuis la Corse

C’était en novembre 2022, à Bastia. Sur l’invitation de A Casa di a Puisia, la Maison de la Poésie de la Corse, et de son président Norbert Paganelli, plusieurs poètes, éditeurs, relayeurs de poésie ont échangé leurs points de vue sur l’état de la poésie contemporaine, au cours d’un intéressant colloque rassemblant trois poètes insulaires, Jacques Fusina, Jacques Thiers et Alain di Meglio, et trois personnalités du continent, Marilyne Bertoncini, Michel Dunand et Jacques André.

1. Qu’est-ce que la poésie ?

Les organisateurs du colloque n’ont pas choisi la question la plus facile pour introduire le débat. Définir la poésie est en effet une gageure, et je disais dans un article précédent qu’on la cerne mieux en précisant tout ce qu’elle n’est pas, plutôt qu’en tentant tout de go de dire ce qu’elle est. La poésie excède la poésie, en ce sens qu’elle n’est pas un genre littéraire, mais une pratique, un faire (ποίησις), une façon de s’emparer des mots pour leur faire dire davantage que ce qu’ils sont censés pouvoir dire, une façon de chercher à dire ce qui reste ordinairement informulé. Aussi les différents interlocuteurs se gardent-ils bien de proposer une définition, et proposent-ils simplement des pistes : Marilyne Bertoncini parle de « résistance », Alain di Meglio de « quelque chose de transgressif ». C’est finalement le rapport de chacun à la poésie, à l’art, à la langue qui se dessine…

2. Comment va la poésie ?

Cette deuxième question est passionnante puisqu’elle invite à dresser un état des lieux de la poésie d’aujourd’hui. Il semble tout aussi justifié de dire de la poésie qu’elle va très bien, et qu’elle va très mal. On peut déplorer le faible tirage des ventes de poésie en regard d’autres genres littéraires, et on peut se féliciter de la fréquentation importante des scènes ouvertes de slam. On peut déplorer la faible place de la poésie dans les grands médias, et on peut se féliciter de la vitalité de la poésie sur Internet. Marilyne Bertoncini révèle ainsi que la revue en ligne Recours au poème a rencontré 25 000 utilisateurs en octobre 2022, dont un nombre important de jeunes. L’idée d’une « mort de la poésie » est, en ce sens, totalement saugrenue. La poésie occupe ainsi une place ambiguë, tout à la fois délaissée et recherchée.

Une remarque m’a fait de la peine : les interlocuteurs s’accordent pour dire que le mot « poésie » nuit à la poésie, que les gens ont davantage d’engouement quand on parle de « slam » plutôt que de poésie, et que le public a tendance à associer la poésie à une discipline scolaire ennuyeuse, alors même qu’il recherche quelque chose qui est de l’ordre de la poésie. Je trouve pourtant que l’on aurait tort de se passer de ce mot de poésie. Ce mot est précieux. Il me semble que l’on peut dépoussiérer la poésie des clichés qui lui collent aux basques sans pour autant rejeter le terme de poésie. Pour ma part, je revendique le terme de « poète », qui est un beau mot, une fonction noble.

3. Apprendre la poésie

Le troisième volet de ce colloque concerne l’apprentissage de la poésie, et par conséquent son enseignement. Or, les différents interlocuteurs dessinent une bien mauvaise image de la poésie à l’école, limitée à l’apprentissage par cœur et à la récitation de poèmes. Cette dimension est bien sûr nécessaire, pour le développement de la mémoire et pour l’acquisition d’une culture commune, mais elle est insuffisante. Il importe que les enfants aillent à la rencontre des poèmes, puissent en choisir selon leur goût (et ainsi ressentir un plaisir esthétique), en recevoir une explication…

Surtout, la poésie ne s’apprend pas seulement en réception, mais aussi en production. Le Ministère de l’Éducation Nationale a publié, il y a déjà longtemps, une longue liste de tout ce qu’il est possible de faire avec la poésie, et c’est très riche. Il y a une multitude d’activités possibles, inspirées notamment par les contraintes oulipiennes, ou par le haïku, qui permettent de mettre l’écriture poétique à portée des élèves.

En outre, l’Éducation Nationale, en partenariat avec les collectivités locales, commence à favoriser, dans le cadre de programmes d’éducation artistique et culturelle, la venue de poètes dans les écoles. Mon amie Sabine Venaruzzo est ainsi intervenue pendant un an dans les écoles du Pays de Grasse. Les poètes invités du Festival Poët Poët font toujours un passage dans des établissements scolaires, en lien avec le Printemps des Poètes.

Bref, il aurait été appréciable que l’enseignement de la poésie ne soit pas réduit à la « galère d’avoir à retenir par cœur les poèmes ». La mémorisation-récitation n’est qu’une (petite) partie de ce qu’on peut faire à l’école avec la poésie, et celle-ci peut d’ailleurs être très ludique, et rappeler l’importance de l’oralité en poésie.

4. Diffuser la poésie

C’est un fait : la poésie contemporaine est méconnue du grand public, pour ne pas dire complètement ignorée. La plupart des gens serait bien en peine de nommer un seul poète vivant. La question de la diffusion de la poésie est donc essentielle. J’ai beaucoup apprécié les propos de Jacques André sur le tact et la force de conviction des éditeurs pour persuader les libraires d’accroître la place de la poésie sur leurs étals. Marilyne Bertoncini pointe l’existence d’un hiatus entre une demande de poésie qui est incontestable, comme le montre le succès des anthologies en ligne et des ateliers d’écriture, et une difficulté persistante à vendre des livres de poésie.

Dès lors, certes, le salut de la poésie est aussi hors le livre. Marilyne Bertoncini évoque le grand succès des soirées « slam », un terme sans doute moins intimidant que celui de poésie. Henry Dayssol insiste plus largement sur toutes les possibilités offertes par le multimédia et par Internet, sans oublier la télévision que les poètes n’investissent pas assez. Alain di Meglio rappelle que les joutes oratoires basques attirent énormément de monde (15000 spectateurs). Il aurait fallu parler plus largement de nombreuses initiatives locales, le travail continu de nombreuses associations partout en France, pour faire vivre la poésie. Récitals, lectures, salons du livre, festivals… sans oublier une initiative nationale, le Printemps des Poètes, qui a le mérite de faire vraiment parler de poésie.

Le colloque aborde ensuite le rôle des revues comme relayeurs de poésie. Sont citées les revues Muscle, Nouveaux Délits, Coup de soleil, Recours au Poème… Bien d’autre auraient également pu être mentionnées. Il me semble en effet que les revues sont d’importants relais pour la poésie. Il faut également que la poésie soit présente dans des revues qui ne sont pas spécifiquement consacrées à la poésie, afin d’amener des lecteurs à la poésie.

*

Ce colloque, tel qu’il est retranscrit dans ce petit livre, permet ainsi de revenir sur quelques unes des questions générales qui se posent à tout poète contemporain, comme à tout lecteur de poésie. Il s’agit d’un tour d’horizon tout à fait intéressant, mais qui m’a personnellement un peu laissé sur ma faim. Il aurait été possible de mentionner un plus grand nombre de poètes, de s’interroger davantage sur les particularités de la poésie corse de langue française, ou encore sur les stratégies à mettre en œuvre pour amener la poésie à ceux qui ne se destinaient pas à en lire. La lecture de ce petit livre en forme de dialogue est cependant très agréable, elle en est aisée et fluide. L’ouvrage présente très bien les enjeux éditoriaux et promotionnels d’une poésie contemporaine à la fois très vivante et très méconnue. Il n’appartient qu’à nous, à présent, de faire en sorte d’ouvrir les portes de la littérature : ce blog n’a pas d’autre objectif.


Image d’en-tête : Pexels (banque d’images libres proposée par WordPress).


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