Les Lettres philosophiques de Voltaire

En 1726, Voltaire, alors jeune poète ambitieux, voit sa vie bouleversée par une altercation avec le duc de Rohan-Chabot, un noble puissant. Après une remarque cinglante (« Vous finissez votre nom, je commence le mien »), Voltaire est violemment battu par les valets du duc. Cet incident le conduit à la Bastille, puis à l’exil en Angleterre. C’est le début d’une aventure qui donnera naissance aux Lettres philosophiques de Voltaire.

L’exil en Angleterre : un tournant décisif

Voltaire (Wikipédia)

Cet exil est un tournant décisif pour Voltaire. En Angleterre, il découvre une société marquée par la liberté d’expression, le parlementarisme et la tolérance religieuse. Il approfondit ses lectures des penseurs anglais comme Locke (philosophie empiriste), Swift (satires) et Pope (poésie), tout en étudiant la langue anglaise, qu’il maîtrise au point d’écrire directement dans cette langue.

Voltaire s’intéresse également aux institutions anglaises et à leur fonctionnement, observant avec intelligence les critiques et les débats des Anglais sur leur propre société. Cette immersion nourrit son esprit critique et inspire ce qui deviendra l’une de ses œuvres majeures.

Rédigées entre 1726 et 1730, les Lettres philosophiques ne sont pas de simples récits de voyage, mais un véritable projet littéraire et philosophique. Elles paraissent d’abord en anglais en 1733, puis en français en 1734. Cependant, cette publication provoque un scandale retentissant.

Le livre, accusé de promouvoir des idées dangereuses pour la religion et l’ordre social, est interdit, condamné au feu, et son imprimeur est emprisonné. Voltaire, lui, doit fuir à nouveau, trouvant refuge en Lorraine, qui bénéficie alors d’un statut indépendant.

Malgré les interdictions, les Lettres philosophiques rencontrent un immense succès : cinq éditions en huit mois, et de nombreuses réimpressions clandestines. Intégrées aux Œuvres complètes de Voltaire dès 1742, elles restent aujourd’hui une œuvre majeure. À travers elles, Voltaire pose des questions essentielles sur la liberté, la religion et la société, marquant à jamais la pensée des Lumières.

L’œuvre d’un philosophe confiant

Image générée par IA.

Les Lettres philosophiques marquent le tournant où Voltaire, qui jusqu’alors n’avait écrit que des poèmes mondains, prend pleinement possession de ses idées. Elles sont l’œuvre d’un philosophe confiant et sûr de lui. Il y déploie sa pensée. Ce programme intellectuel, riche d’élan et de confiance, nous importe moins pour son contenu philosophique que pour sa valeur historique. Les Lettres nous touchent par la clarté et la vivacité de l’esprit de son auteur. Elles incarnent la force d’un esprit en pleine maîtrise de lui-même.

Les Lettres philosophiques de Voltaire forment ainsi un ensemble cohérent de 25 lettres, organisées autour de thèmes précis. Bien que la dernière lettre, consacrée à Pascal, semble déconnectée de l’ensemble, elle s’intègre pleinement au message global de l’œuvre.

Religion et tolérance (Lettres I à VII)

Voltaire débute son analyse par une étude des religions en Angleterre. Il observe les Quakers avec sympathie pour leur pacifisme et leur morale simple, tout en critiquant l’intolérance des Anglicans et des Presbytériens. Dans la lettre VII, il loue les Sociniens, qui rejettent les dogmes rigides, et promeut le déisme, une religion universelle sans rites ni clergé.

L’idée centrale ? Plus une société accueille de religions, moins elle souffre de fanatisme. Voltaire s’insurge aussi contre l’influence de la religion sur la politique et dénonce l’injustice, comme le refus de l’Église d’enterrer dignement l’actrice Mlle Lecouvreur, excommuniée d’office comme tous les gens de théâtre, et jetée à la voirie.

Politique et société (Lettres VIII à X)

Voltaire poursuit avec un éloge du système politique anglais, où le Parlement équilibre le pouvoir royal, l’impôt est équitable et le commerce valorisé, y compris par la noblesse. Il compare ce modèle à la France, où la noblesse méprise le commerce et où les paysans sont écrasés par l’injustice sociale. Voltaire, à la fin de sa vie, deviendra banquier de l’Europe et prêtera à des monarques : il récuse le dégoût catholique du profit.

Philosophie et littérature anglaises (Lettres XI à XXIV)

Dans ces lettres, Voltaire célèbre les grands penseurs anglais comme Bacon, Locke et Newton, qu’il oppose aux métaphysiciens français. Leur approche expérimentale et réaliste, axée sur les limites humaines et les sens, reflète un esprit de liberté et de progrès.

Voltaire aborde ensuite la tragédie, la comédie, la poésie, les académies, en comparant systématiquement la littérature anglaise avec la littérature française. Voltaire admire la hardiesse des écrivains anglais, comme Shakespeare, anticonformiste, et la reconnaissance dont jouissent les gens de lettres outre-Manche. Cette liberté contraste avec le mépris que les nobles français lui ont réservé.

Une critique de Pascal (Lettre XXV)

La dernière lettre est consacrée à Pascal, philosophe français du XVIIe siècle. Elle critique sa vision pessimiste de la nature humaine et de la vie terrestre. Contrairement à Pascal, Voltaire valorise l’action, la quête du bonheur et la perfectibilité humaine. Il rejette l’idée de soumission à Dieu ou à une transcendance écrasante, prônant une existence tournée vers l’amélioration de soi et de la société.

En somme, les Lettres philosophiques commencent et se terminent par une réflexion sur la religion, avec un message clair : la tolérance et l’action sont essentielles pour une société meilleure. En dénonçant l’intolérance religieuse, qu’il surnomme « l’Infâme », Voltaire pose les bases d’une pensée éclairée et militante qui marquera les Lumières.

L’Angleterre et la France en miroir

Voltaire imaginé par ChatGPT, avec un bel anachronisme.

L’objectif des Lettres philosophiques n’est pas seulement de décrire l’Angleterre. Derrière ce « reportage » sur un pays voisin, Voltaire adresse une critique incisive à la société française. Son véritable public n’est pas les Anglais, mais bien ses compatriotes.

Voltaire admire plusieurs aspects de l’Angleterre : la liberté religieuse, un système politique pragmatique, une philosophie tournée vers l’expérience, et une littérature audacieuse. Cependant, il ne prône pas une imitation aveugle. Son admiration reste mesurée, et il n’hésite pas à relever les défauts des Anglais, tout comme ceux des Français. Voltaire a retranché de son « reportage » tout ce qui pouvait paraître trop pittoresque, recentrant son discours sur son objectif philosophique au détriment du reportage culturel.

À l’image des Lettres persanes de Montesquieu, les Lettres philosophiques incitent les lecteurs français à réfléchir sur leur propre société, à juger par eux-mêmes et à envisager des réformes éclairées.


Les Lettres philosophiques de Voltaire ne sont pas qu’un simple regard sur l’Angleterre ou un récit de voyage enrichi d’anecdotes. Voltaire ne s’intéresse pas à l’exotisme ou au pittoresque : son but n’est pas de distraire, mais d’éduquer et de transformer.

À travers cet ouvrage, on découvre un Voltaire déjà pleinement conscient de sa mission : émanciper les esprits et réconcilier l’homme avec son destin terrestre. Ce n’est pas un hasard si l’on considère Voltaire comme le premier des « intellectuels » au sens moderne du terme. Il ne se contente pas de décrire ou d’analyser ; il cherche à influencer son époque, à modifier les mentalités et, surtout, à agir sur la réalité.

Cet ouvrage pose les bases de toute l’œuvre de Voltaire. La tolérance, la lutte contre les fanatismes, l’exaltation de la raison et de la liberté sont déjà au cœur de son projet. Les Lettres philosophiques ne sont pas seulement un état des lieux de l’Angleterre ; elles sont un manifeste, un appel à réformer la société française et à libérer les esprits des carcans religieux et sociaux.

Avec ces lettres, Voltaire nous montre qu’il n’écrit pas pour lui-même, mais pour les autres. Il inaugure une nouvelle figure : celle de l’écrivain engagé, qui place son talent au service d’une cause plus grande que lui. Une figure qui continuera d’inspirer bien au-delà des Lumières.


Les images aux tons ocres présentes dans cet article ont été générées par ChatGPT. Le portrait de Voltaire provient de Wikipédia (licence applicable). Le contenu de l’article s’inspire très fortement d’un cours de M. Daniel Caro, professeur en khâgne au lycée Masséna de Nice, dont la qualité et la richesse ont nourri cette réflexion.


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