James Noël est un poète et artiste haïtien né en 1978. Dans ses vers au souffle volontiers épique, il s’imprègne de l’effervescence de son île natale, qui nourrit ses textes d’une sensibilité unique, mêlant lyrisme, révolte et une observation aiguisée du monde. Son œuvre, aux antipodes de tout repli nationaliste, s’en prend à tous les murs qui séparent les humains. Citoyen du monde, James Noël ironise sur le Brexit de façon très savoureuse. Je vous propose aujourd’hui « I am London », un autre poème du parrain des Journées Poët Poët 2023.
I AM LONDON
Je commence à peine
À être Charlie
Voilà qu'une voiture piégée
Vient de répandre l'horreur à Kaboul
Je regarde sur Internet
Pour trouver le coin chaud
De ma douleur
Et je suis Kaboul automatiquement
Je n'ai pas eu le temps d'être
Kaboul
Que ça vient de sauter
À Londres
Putain j'aimais bien Paris
Pourtant j'aimais bien Kaboul
Orageusement
D'un amour enflammé
À chaque fois
J'étais
Kaboul
La tête brûlée
J'ai vu la flamme
J'ai vu Paris et ses poètes
Bu toute la Seine
À corps perdu
[...]
La déflagration me trouve désolé
La déflagration me trouve dégrafé
Cœur d'artichaut
I am London
Je suis désolé
Ca me prend de partout
Ca explose dans mes pores
Et dans ma bouche
Comme une langue étrangère
[...]
I am London right now
Ca me prend comme ça
J'ai pas fait exprès
[...]
Oui, c’est une façon assez légère de parler d’une chose bien grave, mais il ne faut pas y voir de la légèreté : c’est le moyen qu’a trouvé James Noël pour montrer qu’un attentat en chasse un autre, qu’ils ne sont bien vite que des lignes dans un fil d’actu. Ce dont parle le poète, ce n’est pas des attentats eux-mêmes, mais de la réaction qu’est sommée d’avoir une personne qui n’était pas même dans le pays concerné. Par médias interposés, nous sommes émus, bien entendu, et même plus que cela, nous sommes traumatisés, mais une nouvelle chasse l’autre, nous n’avons pas le temps de vivre notre émotion qu’un autre feu s’allume ailleurs sur le globe. L’humain d’aujourd’hui est marqué d’une succession de traumatismes qu’il n’a pas vécus directement, mais qui le blessent malgré tout. Nous sommes Paris, nous sommes Kaboul, nous sommes Londres… Les internautes réagissent souvent par un « Je suis » sur fond noir. Nous sommes successivement tout un tas de villes et de peuples, communiant dans la douleur avec toute l’humanité. Mais ce n’est jamais qu’un message sur les réseaux sociaux, une indignation de passage, une réaction à bon marché, et ensuite nous reprenons le cours de nos vies.
"I am London
Et c'est tant mieux
Pour le marché."
James NOËL, « I am London », dans Brexit suivi de La migration des murs, éd. « Au diable vauvert », 2020.
En savoir plus sur Littérature Portes Ouvertes
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
Belle découverte.
J’aimeAimé par 1 personne
Merci !
J’aimeJ’aime