Ecrire de la poésie après Auschwitz

Il y a quatre-vingts ans, jour pour jour, le camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau était libéré par l’Armée rouge. Auschwitz est tristement connu pour avoir été le plus grand camp construit par les Nazis. Y périrent plus d’un million de personnes, la plupart le jour de leur arrivée. Ce crime qui dépasse l’entendement a semé un trouble immense dans les consciences, lorsqu’il a été révélé au monde.

Le célèbre propos d’Adorno

L’on pensait jusqu’alors que la culture était un remède à la barbarie. On pensait que le progrès rendrait le monde de plus en plus civilisé et de moins en moins violent. La « Solution finale », c’est-à-dire le projet quasiment abouti d’extermination totale des Juifs par les Nazis, a montré qu’il n’en était rien. Ce crime contre l’humanité fut le fait de personnes normalement intelligentes et cultivées, issues d’un pays développé. Il fut minutieusement orchestré, efficacement mis en œuvre, avec une froideur et une insensibilité qui nous horrifient. La culture, la civilisation, la littérature, la raison, n’ont pu empêcher quoi que ce soit.

C’est pourquoi le philosophe Theodor W. Adorno affirma (dans Prismes) qu’il n’était plus possible d’écrire de la poésie après Auschwitz, et que cela était même « barbare ». Cette déclaration reflète sa conviction que les horreurs de la Shoah étaient si profondes qu’il devenait impossible de continuer à écrire le même style de littérature et de poésie qu’avant la guerre. Il y a un avant et un après. On ne peut pas faire comme s’il ne s’était rien passé, et produire des poèmes qui seraient de même facture que ceux qui s’écrivaient avant la guerre.

La poésie vivante jusque dans l’horreur

Cela ne signifie pas qu’il faut renoncer à écrire de la poésie. Après tout, des témoignages nous ont rapporté que la poésie était vivante jusqu’au sein même des camps, et que certains prisonniers trouvaient dans la récitation de vers un moyen de tenir bon face à l’horreur. Il faut rappeler que Paul Celan écrivit après-guerre des poèmes en allemand, dans la même langue que l’oppresseur nazi.

On trouvera, sur le site Cairn Info, le texte d’une intéressante conférence de Michel Bousseyroux sur cette « possible impossibilité » d’écrire après Auschwitz, en confrontant les affirmations d’Adorno avec l’oeuvre de Celan.

Daniel Laroche, en s’interrogeant cette fois-ci sur le génocide rwandais, se demande également, dans une note de lecture consacrée à Travail de dire de Nicolas Grégoire, si « la poésie [est] possible après la génocide ».

Ces exemples montrent qu’écrire de la littérature et de la poésie est non seulement possible mais même vital, y compris et surtout face à l’horreur. C’est peut-être même là que la poésie est le plus nécessaire. Lorsqu’ils se récitaient des poèmes alors même qu’ils savaient qu’ils étaient promis à une mort certaine, les prisonniers ont maintenu leur dignité, leur humanité, que les Nazis niaient.

Ecrire, mais autrement

Ce qui est impossible, c’est de faire comme si de rien n’était, c’est de faire comme si la poésie pouvait reprendre son cours là où elle l’avait laissé. On peut donc préciser la célèbre phrase d’Adorno en indiquant que ce n’est pas la poésie en elle-même qui devient impossible, mais un usage indécent et naïf de la poésie, qui consisterait à ne pas tenir compte de l’horreur.

De fait, 1945 marque une rupture majeure dans l’histoire de la littérature. Sartre, Camus, Beckett, Ionesco… Tous, à leur manière, écrivent à partir d’Auschwitz. Les philosophies de l’absurde, le Nouveau Théâtre, le Nouveau Roman sont autant de façons de rompre avec des pratiques traditionnelles. Et ce n’est pas seulement par souci de nouveauté. C’est parce que les auteurs ressentent, plus ou moins consciemment, qu’il devient impossible d’écrire de la même façon qu’avant la guerre.

En réalité, comme Hugo Friedrich l’a montré, 1945 ne fait qu’exacerber une inquiétude qui était déjà présente dès le XIXe siècle. On n’a pas attendu la deuxième guerre mondiale pour pratiquer la poésie, la littérature, et l’art en général de façon critique. La Révolution française avait déjà ébranlé les consciences en révélant que bien des choses réputées éternelles et immuables étaient en réalité transitoires et contingentes.

La poésie française des années 1950

En poésie, par exemple, cela s’est traduit par l’émergence, dans les années cinquante, de la poésie très humble d’un Jaccottet, qui insiste sur son ignorance. On ne comprend pas l’extrême prudence, la peur presque du mot mal placé, l’impression de fragilité qui se dégage des poèmes de Jaccottet, si l’on n’a pas en mémoire le fait que Jaccottet écrit après Auschwitz. Nous sommes très loin, aux antipodes mêmes, de l’image du poète-voyant, éclaireur d’avenir, que l’on peut retrouver, de manière différente, chez un Hugo ou un Rimbaud.

Je crois également que l’on ne comprend pas pourquoi il y a eu, dans les années soixante et soixante-dix, une grande vague de poésie anti-lyrique, si l’on ne rattache pas ce refus du lyrisme au refus d’écrire comme avant la guerre. Pour Denis Roche, « la poésie est inadmissible, d’ailleurs elle n’existe pas ». Jean-Marie Gleize parle de « re-poésie », pour définir les poètes qui continuent sur des lancées traditionnelles.

Ce refus du lyrisme, c’est aussi, très indirectement certes, le refus d’une civilisation qui a engendré Auschwitz. C’est le refus de persévérer dans des voies dans lesquelles on ne croit plus. Il était de bon ton, jusque dans les années 1980, de voir le lyrisme comme une dimension surannée de la poésie, qui devait être dépassée.

C’est face à l’assèchement d’une poésie parfois trop expérimentale que des poètes ont voulu réintroduire une dose de lyrisme, sans pour autant revenir à une poésie traditionnelle. Les années 1980 ont marqué un retour du sujet (du « je »), de l’émotion, du sentiment. Les travaux de recherche de Jean-Michel Maulpoix ont fortement contribué à ce que « lyrisme » ne soit plus considéré comme un gros mot. Mais c’est un lyrisme qui se veut critique, à distance sans cesse de ce qu’il dit, prompt à s’analyser. On sent là la volonté qui perdure de prendre acte de la rupture de 1945.

Et aujourd’hui ?

Il me semble — mais c’est là un point de vue qu’il faudrait confronter avec celui d’autres observateurs de la poésie française contemporaine — que nous sommes toujours dans la même période historique. Les poètes d’aujourd’hui doivent toujours prendre acte de l’impossibilité d’un usage naïf de la poésie.

Benoît Conort vient de faire paraître Le cri du lézard. Je reviendrai prochainement sur ce recueil passionnant. Mais cette image d’un lézard qui « crie » sans émettre aucun son fait écho à la condition de l’homme contemporain, à un certain désarroi qui tient à pas mal de choses, et que l’on peut relier à une inquiétude générale qui prend sa source dans Auschwitz.

*

Cela fait donc quatre-vingts ans que l’horreur s’est produite. Que l’impensable a eu lieu. Avec ses millions de morts. Bouleversant au passages toutes les certitudes de l’Occident, dont la civilisation prétendument avancée n’a pas su empêcher la guerre, et a engendré le pire crime de l’histoire de l’humanité. Il est possible d’écrire de la poésie après Auschwitz, mais pas la même poésie, pas comme avant. Ecrire de la poésie ne peut se faire que dans le doute, dans le questionnement, dans la distance critique. Ecrire de la poésie ne peut plus se faire dans le confort d’une tour d’ivoire. Même quatre-vingts ans après, impossible de faire comme s’il n’y avait rien eu. Ecrire de la poésie doit consister à dire le monde comme il est, dire le monde comme il va, ou plutôt, comme il ne va pas très bien. Ecrire pour tenir bon, pour s’arrimer à l’espoir et en donner aux autres. Ecrire parce que c’est vital. Et que tant que nous serons là, il y aura de la poésie.

Bibliographie

  • Adorno, T. W. 2003. Prismes. Critique de la culture et de la société, Paris, Payot.
  • Bousseyroux, Michel (2010) . Quelle poésie après Auschwitz ? Paul Celan : l’expérience du vrai trou. L’en-je lacanien, n° 14(1), 55-75. https://doi.org/10.3917/enje.014.0055.
  • Laroche, Daniel, « La poésie est-elle possible après le génocide ? », Le Carnet et les Instants, https://le-carnet-et-les-instants.net/2019/10/25/gregoire-travail-de-dire/
  • Friedrich, Hugo, Die Struktur der modernen Lyrik. Hambourg, 1956. Structure de la poésie moderne, Le livre de poche (trad. Michel-François Demet).

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6 commentaires sur « Ecrire de la poésie après Auschwitz »

  1. Excellent article. Mais Adorno a eu raison de sonner l’alarme. Quant à Celan, il a certes écrit ses poèmes en allemand mais dans une langue qu’il a néanmoins voulu transformée, ne ressemblant en rien à l’allemand ordinaire. Ce que vous dites sur la poésie s’applique aussi à la peinture et aux arts plastiques en général: tout à coup après 45, on tombe dans un abîme de réflexion et de remise en cause qui a donné toute sa force à l’art contemporain.

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  2. « Wozu Dichter in dürftiger Zeit? ». Pourquoi (et non pas à quoi bon) des poètes en temps de détresse?
    Je renvoie là-dessus au « Petit manifeste poétique » en tête de mon recueil ‘L’Homme qui voulait peindre des fresques », qui rappelle, inévitablement, Paul Celan et sa « Todesfuge » (Fugue de mort).
    Réduire la poésie, aujourd’hui, à des considérations nées de la « Catastrophe » nazie serait bien sûr totalement anachronique.

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