« Tu dois »

Tout récemment, j’ai pris connaissance du sujet de dissertation qui est « tombé », comme on dit, au concours d’entrée de l’Ecole Normale Supérieure, en philosophie. Un sujet particulièrement bref, puisqu’il tient en deux mots : « Tu dois ».

Analyse grammaticale

Ce qui m’a interpellé dans ce sujet, c’est qu’il s’agit d’une phrase plus que d’un titre, une phrase à la deuxième personne, qui par conséquent s’inscrit dans une situation d’énonciation. Là, je mets deux secondes ma casquette de littéraire : quand on utilise les première et deuxième personnes (du singulier et du pluriel), on est dans une situation de communication (la deixis), là où la philosophie s’exprime plus souvent au présent de vérité générale.

Autrement dit, on ne demandait pas aux candidats de disserter sur « le devoir », mais bien sur « tu dois » : sur une phrase, et non uniquement sur un concept. Certes, il fallait se demander ce qu’est le devoir, mais il fallait aussi et surtout se demander qui est ce « tu » qui doit, et qui prononce cette phrase. Qui dit « tu dois » ?

Et, pour poursuivre sur les considérations grammaticales, on remarquera que le verbe devoir est ici employé sans complément d’objet. Or, le verbe devoir est transitif : comme le rappelle le CNRTL, s’agissant du verbe devoir, « le complément d’objet désigne ce dont le sujet est tenu de s’acquitter envers quelqu’un ou envers quelque chose ». Suivi d’un infinitif, devoir désigne soit une nécessité (« Tout doit sur terre mourir un jour. ») ou une obligation (« Les enfants doivent obéir à leurs parents »). La formulation « Tu dois » est ainsi peu courante, puisque d’ordinaire le verbe s’emploie avec un complément qui en précise la portée. Les concepteurs du sujet ont ainsi laissé ouverte la question de savoir sur quoi porte le devoir en question.

Ainsi, derrière ces deux mots très brefs, se cachent des questions fondamentales pour la philosophie. On a écrit des bibliothèques entières sur « Tu dois », si bien que la difficulté n’est pas celle de la page blanche, mais celle de tracer, dans toute cette matière, l’itinéraire d’une dissertation à la fois synthétique et personnelle. Je me bornerai, pour ma part, à quelques remarques.

Qui parle ? Qui dit « Tu dois » ?

L’autorité de l’homme sur l’homme

Cela peut être une personne qui a de facto autorité sur moi : les parents d’un enfant, le patron d’un employé, le chef d’un village… Que cette autorité soit juste ou non, cela ne change rien au fait que, dans la vie quotidienne, il y a toujours des moments où d’autres que nous ont pouvoir sur nous. Cette autorité peut s’appuyer sur la force, sur la menace, sur la contrainte, et dans ce cas-là « tu dois » est vécu comme une violence. Dans la Généalogie de la morale, Nietzsche critique radicalement le devoir : pour lui, le « Tu dois » est un outil de domestication de l’homme. Le « Tu dois » peut être utilisé pour asservir, dominer, contraindre.

Dans La Phénoménologie de l’esprit, le philosophe allemand Hegel montre que la situation d’inégalité entre le maître et l’esclave perdure autant que ce dernier accepte son sort. Vient un moment où, nourri par son travail, l’esclave accède à une conscience de soi qui lui permet de se rebeller. La lutte rebat les cartes. Si le maître gagne, le statu quo est maintenu. Si l’esclave gagne et le maître perd, il s’agit d’une simple inversion des rôles, et le « Tu dois » change simplement de sens. Mais s’il n’y a ni gagnant, ni vainqueur, alors les deux individus peuvent reconnaître la conscience libre de l’autre.

La perception change lorsque l’autorité est perçue comme légitime par le sujet : le « tu dois » s’inscrit alors dans un contrat plus ou moins équilibré. On accepte généralement les contraintes liées à son métier, parce que celles-ci s’inscrivent dans un contrat reconnu par les deux parties. On accepte de se plier à une autorité dont on reconnaît la légitimité.

D’une source supérieure

Le « Tu dois » peut aussi provenir, non plus d’un semblable, mais d’une autorité transcendante : Dieu, la loi, la raison, etc. La source de l’obligation n’est donc plus une personne particulière, ou un groupe particulier. Elle émane de quelque chose qui nous dépasse et qui s’impose à nous de façon universelle. Le « Tu dois » est alors proche d’un « Il faut ». C’est l’impératif catégorique kantien. L’impératif catégorique chez Kant, désigne une loi morale universelle, formulée indépendamment de toute considération empirique ou circonstancielle. Contrairement aux impératifs hypothétiques, qui conditionnent l’action à un but extérieur (« Si tu veux X, alors tu dois Y »), l’impératif catégorique énonce ce que l’on doit faire en soi, par pure exigence de la raison.

On pourrait parler d’une source verticale du « Tu dois », par opposition à une source horizontale où nous devons quelque chose à un autre individu. Il ne s’agit plus ici d’une simple contractualisation horizontale entre êtres humains, mais d’un devoir qui s’impose aux humains et qui vient d’une source supérieure : Dieu, la loi, la raison… Le problème est alors celui de l’authenticité de cette source : il est facile de « faire parler » Dieu ou la loi, et d’utiliser cet argument d’autorité pour faire passer pour un devoir universel ce qui n’est en réalité qu’une coercition de l’homme sur l’homme.

« Je me dois »

La solution se trouve peut-être dans le fait de dire que « Tu dois » vient avant tout de nous-mêmes. Ce qui dit « Tu dois », c’est, en somme, notre propre conscience. Pour Jean-Jacques Rousseau, nous avons une voix intérieure immédiate, une conscience intuitive du bien, une boussole intime, qui est même antérieure à la réflexion. Cette conscience morale inscrite dans le cœur des hommes les pousse à bien agir. Le véritable « Tu dois » serait ainsi un « Je me dois ».

Cependant, je vois un risque à considérer que nous sommes notre propre boussole, et à vrai dire cette « solution » ne me satisfait pas, parce que je la trouve extrêmement autocentrée. Je ne suis pas certain qu’il soit vrai que nous ne devions de comptes qu’à nous-mêmes. C’est faire bien peu de cas d’autrui. Nous sommes loin d’être toujours lucides quant à ce que nous devons faire, et parfois, quand nous ne le sommes pas, nous pensons l’être. Certes, il faut écouter notre cœur, mais parfois, nous croyons écouter notre cœur, quand ce sont en fait nos désirs, nos pulsions, nos sentiments qui parlent.

Dans Totalité et Infini, Lévinas voit dans le visage d’autrui une interpellation éthique : le « Tu ne tueras point » surgit de la rencontre. Le « Tu dois » ne vient pas d’une règle abstraite, mais d’un appel vivant de la vulnérabilité d’autrui. Le devoir est alors relation, responsabilité première, antérieure à tout contrat ou loi. En ce sens, l’on ne saurait se contenter d’un simple « je me dois »: c’est l’autre qui, par sa présence, par son visage, nous requiert.

*

Il n’y a ni morale ni devoir dans la solitude. Une action n’est ni bonne ni mauvaise si elle n’a aucune conséquence sur autrui. Une personne totalement isolée (en supposant qu’un tel isolement soit possible, ce qui n’est qu’une expérience de pensée) ne peut mal agir. C’est bien l’existence d’autrui qui nous requiert. « Tu dois » vient de ce que nous reconnaissons en l’autre des semblables. Je pense que les psychopathes sont précisément des personnes qui n’ont pas cette conscience d’autrui : pour eux, les autres sont quantité négligeable. « Tu dois » vient d’un souci authentique de l’autre. Il vient du fait que nous ne sommes pas seuls, que nous avons conscience de ne pas être seuls, et que nous ne pouvons agir comme si nous étions seuls. Il ne se limite pas à un « Je me dois » qui écarte énonciativement ce souci de l’autre. Il y a des moments où le devoir s’impose à nous, où sa source nous dépasse, où elle est bien cet « impératif catégorique » dont parle Kant.


En savoir plus sur Littérature Portes Ouvertes

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

5 commentaires sur « « Tu dois » »

  1. Une personne totalement isolée (en supposant qu’un tel isolement soit possible, ce qui n’est qu’une expérience de pensée) ne peut mal agir. C’est bien l’existence d’autrui qui nous requiert.

    Pas d’accord. Voir les ermites.

    Selon moi il y a des actes intrinsèquement mauvais.

    Un homme ça s’empêche, disait plus ou moins Camus.

    J’aime

    1. Dans l’hypothèse d’une solitude totale qui n’existe pas dans la vraie vie, il ne peut y avoir d’objet sur lequel s’exerce le mal, et donc pas de mal. Un ermite n’est pas vraiment seul, il est solitaire mais il est le produit d’une société et peut y retourner. S’il n’y a vraiment aucun autre être que soi (ce qui est impossible dans la vraie vie), on ne peut faire de mal à personne.

      J’aime

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.