Rudyard Kipling, célèbre écrivain britannique du XIXe siècle, est surtout connu pour Le Livre de la jungle, mais il a aussi marqué la poésie avec des textes forts et inspirants. Parmi eux, le poème Si (If… en anglais), écrit en 1910, s’impose comme un véritable guide de sagesse. Il s’adresse à son fils et lui livre, en vers, une série de conseils pour devenir un homme digne et équilibré. Alors, comment Si parvient-il à transmettre un idéal de vie avec autant de puissance et de simplicité ?
Si...
Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;
Si l'attente pour toi ne cause trop grand peine
Si entendant mentir toi même tu ne mens,
ou si étant haï, tu ignores la haine,
Sans avoir l'air trop bon , ni parler trop sagement ;
Si tu peux supporter d'entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d'entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d'un mot ;
Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,
Et si tu peux aimer tous tes amis en frères,
Sans qu'aucun d'eux soit tout pour toi ;
Si tu sais méditer, observer et connaître,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur ;
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n'être que penseur ;
Si tu sais être dur, sans jamais être en rage,
Si tu sais être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral et pédant ;
Si tu vas dans la foule sans orgueil à tout rompre,
Ou frayes avec les rois sans te croire un héros ;
Si l'ami ni l'ennemi ne peuvent te corrompre ;
Si tout homme pour toi, compte, mais nul par trop ;
Alors les Rois les Dieux la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire,
Tu seras un homme mon fils !
Un poème intimidant ?
L’anaphore des « si » et la multiplication des subordonnées hypothétiques peuvent, dans un premier temps, donner l’impression d’un programme intimidant. La forme même du poème rend ce père impressionnant, comme si, pour mériter son approbation, il fallait se plier à cette longue liste qui paraît, à première vue, un Éverest inaccessible. Si j’avais un fils, je crois que j’éviterais de balancer tous ces conseils en même temps, car ça fait vraiment beaucoup, au risque de décourager, et de produire un effet inverse de celui escompté.
De bons conseils
Pourtant, à relire de près, il n’y a aucune injonction à la performance ou à la réussite permanente, bien au contraire. Si je devais résumer ces conseils, je parlerais :
- de résilience, le fait de surmonter les échecs et de continuer à avancer malgré les coups durs de la vie,
- d’endurance, s’agissant de supporter les mensonges et les moqueries sans y répondre, sans s’abaisser à entrer dans la querelle, et préférant « tendre l’autre joue »,
- d’équanimité, s’agissant de respecter le faible comme le puissant,
- de modération : à plusieurs reprises, Kipling tempère les qualités par un « mais » ou un « sans ». Il s’agit d’éviter l’excès en toutes choses, y compris dans les relations et les sentiments,
- d’humilité.
Être un homme pour Kipling
Ce qui fait un homme accopli, pour Rudyard Kipling, s’apparente ainsi à la morale stoïcienne. Faire de son mieux, sans hybris, en commençant par travailler sur nous-mêmes plutôt que vouloir changer le monde. Cet idéal d’équilibre et de modération, je le retrouve aussi dans la morale classique, selon laquelle l’honnête homme doit se conformer à la « médiocrité dorée » (aurea mediocritas).
Il n’y a rien, finalement, qui ne soit hors de portée, pourvu qu’on s’y attelle, qu’on cherche à être progressivement maître de sa vie, du moins de ce qui dépend de nous, sans nous laisser tourmenter par l’agitation du monde.
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