La revue Nu(e) célèbre Arnaud Villani

Né en 1944 à Alger, Arnaud Villani a vécu à Nice, où il a enseigné la philosophie en classes préparatoires littéraires au lycée Masséna, avant de s’installer dans le Gard, où il profite de sa retraite pour approfondir ses deux passions, la philosophie et la poésie. Deux mois après la tenue d’un colloque sur sa pensée à l’Université de Nice, la revue Nu(e) vient de lui consacrer un numéro spécial. Compte-rendu.

La nature avant tout

Dans un passionnant entretien avec Béatrice Bonhomme, le philosophe et poète revient sur les influences qui l’ont nourri. Son intérêt pour l’écologie, son goût pour la nature, lui viennent d’une enfance passée à El Biar, près d’Alger, où il pouvait construire des cabanes et fabriquer des arcs et des flèches. Il évoque ensuite son affection pour les collines niçoises, leurs arbres, qui ont également bercé son enfance. Devenu adulte, dit-il, il a toujours souhaité vivre à proximité de la nature, et y passer ses vacances, dans le Berry, dans l’arrière-pays niçois, ou encore en Corse. Se retrouver dans la nature, pour Arnaud Villani, c’est avoir l’impression d’enfin pouvoir respirer.

Dès l’enfance, cette nature n’a pas été pour lui simplement le décor de ses activités, mais bien le lieu d’un échange fécond. Arnaud Villani dit avoir dialogué avec des arbres. Ses goûts en art sont aussi allés vers des peintres, des poètes, des philosophes qui partageaient ce sentiment.

Un peu plus loin, Béatrice Bonhomme reviendra sur les souvenirs d’enfance d’Arnaud Villani. Celui-ci répond en évoquant deux lieux fondateurs, l’Algérie natale et le Berry protecteur. Deux lieux qui sont chers au cœur du poète, comme à celui de la sœur qui l’interroge, de douze ans sa cadette.

Filiation et transmission

Béatrice Bonhomme pose ensuite la question de la filiation et de la transmission, de « l’arbre généalogique qui serait en toi ». Arnaud Villani évoque de lointaines ascendances byzantines, et remonte même jusqu’à un ensemble de « matières, de forces telluriques et magnétiques, d’objets fabriqués, d’ambiances engendrées, d’animaux et des végétaux, de paysages, de climats, de discours et d’œuvres » qui nous constituent. Sans aller aussi loin, Arnaud Villani veut rendre hommage à la famille, aux amis, aux professeurs, non seulement parce que « savoir dire merci » est important, mais aussi parce qu’il prône une philosophie « holiste », où rien n’est séparé, où tout est relié avec tout.

Poésie et philosophie

J’ai également été passionné par la troisième question posée par Béatrice Bonhomme, qui est celle du non-choix entre poésie et philosophie chez Arnaud Villani. Celui-ci revient sur l’époque de ses études, où il a été impossible pour lui de choisir entre un cursus de lettres classiques ou un cursus de philosophie, si bien qu’il a mené conjointement les deux. Arnaud Villani est ainsi à la fois agrégé de lettres classiques et de philosophie, et avoue avoir été, un temps, gêné de n’avoir pu choisir, tout en assumant désormais pleinement ce non-choix qui est aussi un choix.

Ce double cursus avait finalement des avantages : « En tant que poète, je pouvais voir la philosophie de l’extérieur, et par conséquent, la critiquer ou l’évaluer. Mais réciproquement, je pouvais aussi, depuis la philosophie, me tenir à distance de la poésie, la soumettre à évaluation critique, ce que renforce encore le fait d’avoir été assez loin dans les études de Philologie. »

L’importance de Deleuze

Arnaud Villani raconte l’influence déterminante de Gilles Deleuze sur sa trajectoire philosophique. Au début de son parcours, alors qu’il travaillait sur sa thèse d’État sur une critique de la communication, Villani sollicite Deleuze pour en être le directeur. Ce dernier décline, craignant que son image marginale dans le milieu universitaire ne nuise à la carrière d’Arnaud Villani.

Malgré ce refus, leur correspondance se poursuit, marquée par un échange de lettres où Deleuze se montre tour à tour bienveillant et exigeant, forçant Villani à réviser en profondeur sa compréhension de l’œuvre deleuzienne. Villani évoque également l’impact esthétique et conceptuel de ses visites chez Deleuze, notamment un souvenir marquant d’une diagonale symbolique formée par des œuvres de Bacon dans l’appartement du philosophe.

Inspiré par cette relation, Arnaud Villani rédige La Guêpe et l’Orchidée, un texte que Deleuze lira avant publication et qu’il complimente pour avoir « méditerranéisé » son approche. Enfin, Villani retient de Deleuze une double leçon, mêlant l’audace de dévoiler les luttes sous-jacentes à l’histoire de la philosophie et la liberté de pensée à l’échelle des singularités, un apprentissage de la rigueur et de l’inventivité propre à la philosophie deleuzienne.

Musique, peinture, poésie

Et puisque, comme le dit si bien Michel Deguy, « la poésie n’est pas seule », Béatrice Bonhomme demande à son frère s’il aurait pu devenir peintre ou musicien : deux pratiques auxquelles Arnaud Villani s’est exercé, mais dans lesquelles il n’a pas persévéré. Arnaud Villani évoque ses incursions dans la peinture et la musique, qu’il considère comme des tentatives inachevées, toujours secondaires par rapport à son travail principal de poète et de philosophe. En tant que philosophe, il recherche la clarté et la précision des concepts, tandis qu’en tant que poète, il explore les profondeurs de la sensation et de l’émotion, cherchant à unir ces deux dimensions malgré leur contraste.

Arnaud Villani confie avoir trouvé dans le jazz un exutoire pour son admiration des grands compositeurs et improvisateurs, mais aussi une forme d’expression plus directe et sensible, loin de la rigueur conceptuelle. Parfois, lorsque ni la poésie ni la philosophie ne lui convenaient, il se tournait vers la peinture, qu’il associait à des moments de crise personnelle, lors de retours dans une maison isolée, où il se laissait envahir par des images intenses et oniriques.

Mais en tant que philosophe et poète, ce sont avant tout les mots qui requièrent Arnaud Villani. Celui-ci décrit les mots comme des entités concrètes, mais pas simplement comme des matériaux inertes : ils sont plutôt materia, la mère, la matrice vivante. Les mots sont à la fois une coquille vide, ce qui les ouvre à l’universel, et une chair pleine de vie, ce qui les arrime au concret.


J’ai trouvé cet entretien tout à la fois passionnant et touchant. Passionnant, parce qu’il permet de comprendre un peu mieux la pensée d’Arnaud Villani, en en dévoilant les coulisses, les aspects biographiques. Et touchant, parce qu’il est l’échange d’un frère avec sa sœur, qui malgré leur douze ans d’écart, ont beaucoup en commun, qui sont tous deux des poètes marqués par les paysages de l’enfance, par les deux rives de la Méditerranée, par la nature berrichonne, et qui, chacun à leur manière, cherchent à relier la chair de l’intime et la grandeur de l’universel.

Touchant est également l’essai que Claude Monserrat consacre à Arnaud Villani dans la suite de la revue, car celui-ci prend la forme d’une lettre adressée au philosophe. Ce texte, marqué par l’amitié entre les deux personnes, souligne la convergence de leurs deux pensées autour de la notion de « métaphysique immanente ».

Et puis, vous pourrez découvrir des poèmes inédits d’Arnaud Villani, illustrés par des tableaux de Pierre Saladin-Villani, fils du philosophe, qui est un autre talentueux artiste de la famille. Plutôt que de les commenter, je voudrais vous en présenter une citation :

Derrière chaque chose un abrégé
derrière la pluie la voie lactée
derrière une femme une flamme


Au lieu de dieux
commençons par
le ciel et la rivière


Le plongeon
d’un martin-pêcheur
disperse la matière

Ce nouveau numéro de la revue Nu(e), hébergé en ligne par le site Poesibao, vous permettra ainsi de mieux connaître tout à la fois le philosophe et le poète qu’est Arnaud Villani. Il constitue un utile pendant aux actes du colloque de l’Université de Nice, qui s’est tenu au mois de mars.

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3 commentaires sur « La revue Nu(e) célèbre Arnaud Villani »

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