Comme vous le savez peut-être, la poésie contemporaine est mon domaine de spécialité. J’y ai consacré ma thèse de doctorat, et littPO.fr lui accorde une large place. Aujourd’hui, j’ai demandé à ChatGPT de me poser 10 questions sur la poésie contemporaine, et j’y réponds !
► Qu’est-ce qu’on entend aujourd’hui par “poésie contemporaine” ?
Par convention, on parle de « poésie contemporaine » pour l’ensemble de la poésie publiée depuis 1945. Cette date, qui correspond à une rupture historique plus que littéraire, est symbolique : la poésie prend acte du désastre de la Deuxième Guerre mondiale. Impossible, dès lors, d’écrire naïvement comme si l’horreur n’avait pas eu lieu. Les poètes, dès lors, cherchent à « fonder un nouvel espoir », comme dirait Bonnefoy.
Après guerre, apparaît une nouvelle génération de poètes : Yves Bonnefoy, Philippe Jaccottet, André du Bouchet, Jacques Dupin… Tous inscrivent, selon des modalités diverses, cette impossibilité d’une parole naïve. Avec Jaccottet notamment, la parole se fait fragile, pétrie de doutes, hantée par la mort. Il est loin, le temps où le poète, tel Hugo, se présentait comme un prophète éclairant les peuples, ou, comme Rimbaud, arborait la posture du Voyant.
Les explorations surréalistes dans des mondes imaginaires et insolites sont globalement rejetées, en même temps que les excès de la métaphore. Comment prétendre s’envoler dans des ailleurs chimériques, quand ici-bas le monde crie de douleur ?
Globalement, cette tendance est encore la nôtre aujourd’hui en 2025. Avec des nuances, des variations, des courants souvent poreux entre eux… Il demeure difficile de proposer une périodisation nette de la poésie française de 1945 à 2025, même si l’on peut poser quelques jalons : l’effervescence liée aux événements de 1968, ou encore le renouveau lyrique des années 1980.
Ce qui est certain, c’est que la poésie contemporaine s’inscrit dans une pluralité de formes qui toutes ont droit de cité. Le vers métré, le vers libre, le verset, la prose, sont autant de formes légitimes. Le poème peut s’éclater sur la page, se trouer de blancs, comme il peut aussi s’étendre en de longues proses. La frontière entre prose et poésie est plus que jamais poreuse.
► La poésie contemporaine est-elle encore lue ? Et par qui ?
On entend souvent les poètes se plaindre du fait d’être peu lus. Effectivement, les tirages de poésie sont dérisoires en regard de ceux du roman. Mais cela n’a rien de nouveau, et cela n’enlève rien à la vitalité de la poésie contemporaine.
Il y a un public pour la poésie contemporaine : preuve en est l’engouement pour les festivals de poésie, Voix vives à Sète, Poët Poët à Nice, Fiestival à Bruxelles… Il y a, je crois, un besoin de poésie dans nos sociétés où le beau est trop souvent relégué à n’être qu’un accessoire décoratif. Nous avons besoin de beauté, de profondeur, de spiritualité, de fraternité, et la poésie peut répondre, à sa manière, à ce besoin.
La poésie se diffuse ainsi dans les salons du livre, dans les festivals, dans les événements littéraires, davantage peut-être que dans les librairies. C’est parfois après avoir assisté à une performance prenante que l’on a envie de de procurer le recueil d’un poète.
► Comment la poésie s’inscrit-elle dans les enjeux politiques et sociaux actuels ?
Plus que jamais, les poètes ont compris qu’ils ne vivaient pas dans une tour d’ivoire préservée des vicissitudes du monde contemporain. Certes, la poésie n’a pas à être au service d’une cause, aussi généreuse soit-elle, car ce serait faire de la poésie un moyen et non plus une fin. Pour autant, les poètes ne peuvent ignorer le monde comme il va, et s’abstenir de réagir à ses souffrances.
Les poètes contemporains parlent d’écologie (Arnaud Villani), du conflit israélo-palestinien (Michaël Glück), de la guerre en Ukraine (une anthologie française y a été consacrée), du sort terrible des migrants (Sabine Venaruzzo), de la condition féminine (Marina Skalova, Mélanie Leblanc)…
Mon dernier recueil, Du Néon aux Étoiles, est précisément une forme de résistance face à une homophobie de plus en plus prégnante dans nos sociétés occidentales à mesure que progressent les droits.
► Peut-on encore parler d’une “voix poétique” à l’heure des écritures collectives et numériques ?
Certes, la poésie s’écrit aujourd’hui selon des modalités nouvelles. Elle se vit aussi hors du livre: sur les réseaux sociaux aussi bien que dans la rue. Cependant, il me semble que la figure du poète n’a rien perdu de son importance, parce que la poésie a besoin d’être incarnée. À l’heure où les intelligences artificielles sont capables de produire des poèmes de facture tout à fait convenable, c’est précisément cette incarnation qui fait toute la différence. Un poème ne sort pas de nulle part, il ne flotte pas dans l’air : il est le produit d’un espace, d’un temps, d’une voix singulière, et il est adressé à un lecteur particulier.
► Le lyrisme a-t-il encore sa place dans la poésie contemporaine ?
C’est une question à laquelle les poètes ont répondu par l’affirmative dès les années quatre-vingts, où le « je » a fait son grand retour. La subjectivité, l’émotion sont assumées par des poètes aussi divers que James Sacré, Guy Goffette, Antoine Émaz, Jean-Michel Maulpoix, Marie-Claire Bancquart, Béatrice Bonhomme…
Il ne s’agit cependant pas d’en revenir à un lyrisme naïf, ni de se contenter d’exprimer une émotion uniquement personnelle. Jean-Michel Maulpoix parle d’un « lyrisme critique ». Béatrice Bonhomme ne retient de l’intime que ce qui peut se transmuer en universel. C’est au nom de tous que le « je » parle. L’émotion est assumée, mais sous une forme travaillée. C’est un peu comme s’il y avait deux « je » distincts, celui qui vit l’émotion et celui qui, plus tard, en parle et en fait un objet poétique.
Les travaux de Jean-Michel Maulpoix sur le lyrisme ont bien montré qu’il était irréductible à l’expression des sentiments. Dans le lyrisme, il y a le « je » certes, mais aussi le « tu », et donc le « nous »…
► Comment se manifeste le rapport à la langue dans la poésie contemporaine ?
C’est une vaste question ! Je pense que les poètes d’aujourd’hui souscriraient à l’injonction rimbaldienne d’ « inventer une langue », si l’on veut bien entendre par là non pas une création ex nihilo mais une appropriation singulière du langage. C’est encore Mallarmé qui parle de « donner un sens plus pur aux mots de la tribu » : les mots sont ceux de tous, ce sont ceux de la tribu humaine, mais le poète en fait autre chose. L’invention réside davantage du côté de la syntaxe que du lexique : le poète fait un usage personnel des mots.
Certains poètes portent cela à l’extrême, avec des effets de brouillage syntaxique, des jeux avec l’oralité, des énoncés en somme très éloignés du langage courant. Il y en a d’autres qui, tout en faisant un usage en apparence plus modéré du langage, ne tissent pas moins un rapport personnel avec la langue. Marie-Claire Bancquart dit ainsi de Jean-Michel Maulpoix que « la grammaire lui est chère ». J’ai consacré de nombreuses pages de ma thèse à montrer comment Maulpoix a une façon unique de jouer avec le rythme du français, d’une façon très fluide, jusqu’à la période ample qui s’étage en de nombreux mouvements, mais aussi jusqu’à la phrase brève.
► La poésie peut-elle exister en dehors du livre ?
Elle le peut, elle le doit, et elle le fait déjà. Les micros ouverts, les festivals, les performances font exister la poésie hors du livre. La poésie va ainsi à la rencontre du public, et se marie avec les arts vivants, pour un résultat à chaque fois unique. La poésie est partout à sa place, y compris dans les lieux les plus inattendus. Elle peut créer des moments insolites, capables de nous extraire de nos routines, et de nous réconcilier avec elle.
La poésie hors du livre, c’est aussi la poésie sur Internet. Il faut alors distinguer la promotion sur Internet d’une poésie qui existe par ailleurs, et la poésie totalement née par et pour Internet : podcasts, vidéo-poèmes… Les possibilités sont multiples.
Alors, oui, la poésie peut exister en dehors du livre, c’est même toute une tendance de la poésie contemporaine que de vouloir faire exister la poésie en dehors de l’objet imprimé, pour la faire apparaître lors de performances, que celles-ci aient lieu dans le monde physique, en public, ou sur les réseaux virtuels.
Cela n’occulte en rien l’importance du livre, qui devient alors la mémoire de la poésie performée. La plupart des poètes-performeurs que je connais ont des livres publiés. Il y a une complémentarité évidente entre le support imprimé, stable, durable, communicable, et la performance, à chaque fois différente, ouverte à l’improvisation et à l’humeur du moment, dans le face-à-face entre le poète et son public.
► Y a-t-il encore des “écoles” ou des “mouvements” poétiques aujourd’hui ?
Il est très souvent noté que la poésie contemporaine s’écrit en dehors de grands mouvements fédérateurs comme ont pu l’être le romantisme ou le surréalisme. Pour autant, il serait faux de penser qu’il n’y aurait que des productions individuelles juxtaposées.
Ce qui a disparu, c’est la notion de mouvement structuré, avec une définition précise et la revendication d’appartenir à ce mouvement. Il est vrai qu’aujourd’hui, les œuvres apparaissent surtout dans leur singularité.
Pour autant, les poètes ne sont pas complètement isolés les uns des autres. Néo-lyrisme et littéralisme restent des pôles structurants qui permettent de dessiner de grandes tendances, même si les œuvres ne se laissent pas enfermer dans un moule.
Surtout, il y a des micro-tendances, marquées par le fait d’être invité à tel festival et pas tel autre, d’être édité chez tel éditeur et pas tel autre, de publier dans telle revue et pas telle autre… Le poète n’est pas totalement isolé, malgré l’absence de grand mouvement littéraire.
► Pourquoi écrit-on encore de la poésie aujourd’hui ? Et pourquoi en lire ?
Je ne pense pas qu’il puisse exister de monde où l’on n’ait plus besoin d’écrire de la poésie. La poésie, comme l’art en général, répond à une nécessité vitale, un besoin viscéral de mettre des mots sur des réalités presque indicibles.
Quant au lecteur, il peut trouver dans la poésie ce que peu de choses, aujourd’hui, peut lui offrir. Dans notre société bruyante et souvent cacophonique, la poésie constitue une parole juste. Elle instaure un rythme plus lent, une pause dans un monde toujours plus pressant et anxiogène. Elle ouvre un espace pour une quête de sens, dans une société saturée par l’immanence, où le spirituel a de moins en moins de place. La poésie n’entend pas répondre aux grandes questions existentielles ; elle n’entend singer ni les religions, ni la philosophie. Elle constitue cependant une voix singulière, à côté de ces deux autres démarches. Elle résiste ainsi au prosaïsme, au règne de l’utilitarisme, à la logique du profit. Et cela fait un bien fou. ♦
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Bonjour,
Merci beaucoup pour cette présentation simple, accessible et donc tout à fait compréhensible sur la poésie contemporaine. J’ai beaucoup apprécié.
PascalN
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Merci à vous !
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