Le poème d’à côté : Le piano de Paul Verlaine

Et si les grands poèmes avaient des voisins discrets, coincés juste à côté, sur la même page, dans le même recueil — mais que personne ne vient saluer ? C’est le pari de cette rubrique : ouvrir la porte au poème d’à côté, celui que l’on n’avait pas vu, celui que l’on n’attendait pas. Il n’est pas toujours moins bon, il est simplement moins célèbre. Cette fois, on frappe à sa porte. Et il nous répond. Aujourd’hui, je commente « Le piano que baise une main frêle » de Paul Verlaine, publié deux pages après le célèbre « Il pleure dans mon cœur ».

« Fadeur de Verlaine »

Chez Verlaine, on connaît les refrains doux-amers, les pleurs dans le cœur, les clairs de lune et les voix intérieures. Paul Verlaine, c’est une musique douce et trouble à la fois, des mots qui glissent comme des gouttes de pluie sur une vitre. Poète de l’amour, du manque, de la mélancolie, il écrit comme on soupire — avec grâce, avec fièvre. Si vous ne le connaissez pas encore, attendez-vous à être doucement ensorcelé.

Paul Verlaine traverse la seconde moitié du XIXe siècle avec toute sa mélancolie. À la fois poète officiel du flou et personnage tragique, il incarne les contradictions d’une époque en quête de formes nouvelles. D’abord proche du Parnasse, il devient bientôt l’une des voix majeures du symbolisme, influençant Rimbaud — avec qui il vivra une passion chaotique — avant de sombrer dans l’errance et la pénitence. Sa poésie, toute en musique et en demi-teinte, continue d’émouvoir avec force nos oreilles contemporaines.

Les Ariettes oubliées occupent une place centrale dans Romances sans paroles (1874), recueil emblématique de la période la plus musicale et intimiste de Verlaine. Composées dans une langue volontairement fluide et dépouillée, ces pièces brèves s’inspirent du modèle de la mélodie, cherchant moins à dire qu’à suggérer. Entre douleur retenue, impressions fugitives et mélancolie diffuse, elles traduisent un moment de crise — personnelle et poétique — où Verlaine explore les puissances de l’indicible. « Le piano que baise une main frêle » est le cinquième poème de cet ensemble.

                                                                                         Son joyeux, importun d’un clavecin sonore.
(Petrus Borel.)

Le piano que baise une main frêle
Luit dans le soir rose et gris vaguement.
Tandis qu’avec un très léger bruit d’aile
Un air bien vieux, bien faible et bien charmant
Rôde discret, épeuré quasiment,
Par le boudoir longtemps parfumé d’Elle.

Qu’est-ce que c’est que ce berceau soudain
Qui lentement dorlote mon pauvre être ?
Que voudrais-tu de moi, doux chant badin ?
Qu’as-tu voulu, fin refrain incertain
Qui vas tantôt mourir vers la fenêtre
Ouverte un peu sur le petit jardin ?

La musicalité verlainienne en acte

Si j’ai choisi ce poème plutôt qu’un autre, c’est qu’il permet d’illustrer un grand principe de la poésie de Verlaine : « De la musique avant toute chose ». Les décasyllabes cherchent à peindre, par touches, toute la grâce de cet instant. La synecdoque de la « main » permet de mettre en valeur la grâce de la femme aimée qui joue du piano. Le choix du verbe « baise » fait de la musique une sorte de parade amoureuse entre l’instrument et celle qui en joue. Les circonstants « dans le soir rose et gris » et « vaguement » nimbent la scène d’une aura de douceur. La femme aimée n’apparaît qu’à travers le geste de sa main, puis à travers son parfum, aussi épurée que le morceau qu’elle joue.

Et ce n’est pas n’importe quel morceau de musique : les adjectifs « léger », « vieux », « faible », « charmant », « discret », « épeuré » en font un air agréablement suranné, une ode charmante et désuète, un « doux chant badin ». Il me semble que l’on est en droit de se demander si, en décrivant ce morceau de musique, Verlaine ne qualifie pas également sa poésie, au moins dans ce poème. En effet, En effet, la musicalité douce et presque timide de ces adjectifs semble refléter la tonalité même du poème : une poésie délicate, pleine de nuances subtiles, qui ne cherche pas à imposer sa force par la vigueur ou l’éclat, mais plutôt à séduire par sa finesse et sa retenue. Ce chant, qui se fait à la fois tendre et mélancolique, pourrait symboliser l’état d’âme du poète — une âme vulnérable, empreinte d’une nostalgie douce-amère.

L’évocation du « berceau » fait de cette mélodie une sorte de berceuse, à savoir une musique capable de faire du bien, d’apaiser, de « dorloter », comme si le poète était un enfant. Lui-même se décrit comme un « pauvre être », et il faut voir dans cette expression toute la mélancolie, la tristesse, voire la dépression qui sont en lui. La musique, la poésie tout aussi bien, sont là pour alléger l’existence. Et le choix de formes interrogatives dans toute la deuxième partie du poème traduit cet allègement, avec ce ton montant et cette façon de ne rien affirmer. Le poète s’adresse directement au « doux chant badin », au « fin refrain incertain » qu’il apostrophe.

Cet air, qualifié de « vieux », va « mourir ». Il y a un zeste de tristesse au sein de la douceur. La musique s’étiole en s’échappant par la fenêtre. Mais, ce faisant, l’espace clos du « boudoir » s’ouvre sur l’extérieur du « jardin ». L’adjectif « petit », la restriction « un peu » ancrent à nouveau ce jardin dans le registre du charmant, du doux, sans excès. Le jardin est ainsi l’image d’une autre douceur, d’un prolongement extérieur de l’ambiance intérieure. C’est un espace plein de nature mais sans rien de sauvage.

*

Il faut bien s’appeler Paul Verlaine pour être capable de mettre autant de grâce dans autant de simplicité. Aucun mot complexe, aucune tournure alambiquée. C’est une poétique du flou, de l’indécis, du presque rien, qui s’épanouit sans heurts, sans excès. Verlaine parvient ici à mettre des mots sur une émotion en demi-teinte difficile à nommer, qui mêle douceur et douleur. La femme aimée, présente-absente, n’apparaît que fugacement, telle un fantôme, comme un parfum qui demeure dans une pièce désormais vide : aussi y a-t-il peut-être aussi une pointe de tristesse, ou de regret, dans ce doux instant mélancolique. La musique finit par s’échapper, insaisissable, éphémère, transitoire. Le poème lui-même paraît une ode à l’impermanence, à ce qui n’existe qu’un temps et va se dissoudre dans l’air du jardin.

L’image d’en-tête a été générée par Chat-GPT avec comme simple prompt la citation de ce poème. Je trouve que le robot a fait fort, parce qu’il me semble d’être inspiré de Renoir, ce que je trouve être une très bonne idée.


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