Sabine Venaruzzo danse la vie

Après Et maintenant, j’attends, paru en 2020 aux éditions de l’Aigrette, puis réédité en 2022 dans une édition bilingue franco-arabe, Sabine Venaruzzo a publié un deuxième recueil de poésie en 2024, aux éditions Al Manar. Le titre, magnifique, donne le ton de l’ouvrage : Nos vies dansent tout ce qu’on espace.

Du « je » au « nous »

Il suffit de feuilleter le recueil pour se rendre compte qu’il est construit autour de l’anaphore du pronom « je », et de son articulation autour d’un « nous ». Un choix simple, mais lourd de sens: dans nos vies contemporaines si violemment individualistes, il est urgent de retrouver le sens d’une parole collective. Le « nous » ne va pas de soi, il est à chercher, à retrouver. S’il suffit de dire « je » pour proclamer sa propre existence individuelle, en revanche il ne suffit pas de dire « nous » pour que naisse une conscience collective : si je suis seul à dire « nous », il n’y a pas de véritable « nous »… C’est là que la poésie a un rôle à jouer. Sabine Venaruzzo nous entraîne dans une danse poétique où les je se rencontrent et créent des nous.

"Je d'un Nous
Fait main
Fait maison
Fabriqué quotidien [...]

Je d'un Nous
D'eau et de matières
D'êtres-troncs
De femmes d'îles et d'hommes d'ailes de fhommes d'yeux" (p. 18-19)

La marche et la danse

L’objet livre vient, chez Sabine Venaruzzo, en appui d’une pratique poétique qui accorde une large place à la performance en public, à l’implication de la voix et du corps dans le poème. Si bien que, lisant ses poèmes, j’entends sa voix. Sabine a une façon bien à elle d’incarner ses poèmes, un talent de chanteuse, de comédienne, de performeuse qui nous embarque à chaque fois. Cette dimension est pour moi essentielle, puisqu’elle inscrit le poème dans un espace-temps particulier, lui donnant corps et voix. Et c’est précisément cette incarnation qui permet de faire en sorte que le nous ne soit pas qu’un concept creux, pas seulement un vœu pieux, mais une véritable dimension collective.

"Je marche
Je marche le Je d'un.e autre
Je marche le Nous
Je marche le Nous marchons
Je marche le Nous marchons sur Terre" (p. 26)

L’écriture inscrit la marche dans le poème, comme elle inscrit aussi la danse. La marche, la danse, comme traits d’union corporels, permettent au « je » de sortir du solipsisme ontologique pour s’arrimer à la présence d’autrui et à créer, de page en page, cette dimension collective. Marcher, c’est sortir de soi, aller à la rencontre de l’altérité, ricocher sur la présence d’autrui, jusqu’à ce que naisse l’étincelle du « nous ».

"Et Je danse
Dedans le Nous" (p. 27)

Par la danse, l’espace et le temps s’organisent, se ritualisent, et, là encore, la finalité de ce ballet, c’est la rencontre. Le passage de l’individualisme à la conscience collective ne va pas de soi, et c’est la danse qui le crée, la danse qui crée la rencontre, le partage. Par la danse, les « je » se mettent à l’unisson, se synchronisent, entrent dans une même danse, et créent du « nous ».

La parole créatrice

Dans ce processus, la parole a un rôle essentiel. Il y a une figure qui m’a frappé dans ce livre de Sabine Venaruzzo, qui est le fait d’employer en position de verbe des mots qui ne sont pas des verbes.

"Je transe" (p. 274), "Je toboggan" (p. 36), "Je lien" (p. 37), "J'inconnu" (p. 42), "Je silhouette" (p. 49), "J'hasard" (p. 50), "J'à voix basse" (p. 50), "J'écriture" (p. 50), "Je parchemins" (p. 50), "Je pas de côté" (p. 59), "Je fil rouge sur terre" (p. 60), "J'humain" (p. 62), "J'instant" (p. 66), "Je têtard" (p. 68).

Ces citations montrent que ce procédé parcourt tout le recueil. Cette licence montre la capacité du langage poétique à remodeler librement la syntaxe, à dépasser les contraintes de la grammaire pour créer quelque chose de neuf. Ce procédé a quelque chose de ludique, mais cela n’est pas seulement un jeu. Sabine Venaruzzo montre ainsi la capacité du « Je » à animer le monde, à faire-verbe de toute chose. Le « Je » a une position centrale dans le recueil, en ce qu’il est un point de jonction des choses et des êtres. Le « Je » relie, crée, anime, transforme.

La forte présence de ce pronom dans le recueil ne correspond pas à une forme d’écriture de soi. La poétesse n’a pas l’intention de s’épancher sur sa vie privée. Si le « Je » est omniprésent dans le recueil, c’est parce qu’il est le chef d’orchestre de cette danse cosmique où les « Je » s’assemblent pour devenir des « Nous ».

La simplicité authentique de l’humain

Cette écriture poétique a quelque chose de simple, quelque chose de la jouissance presque enfantine de s’emparer des mots pour parcourir le monde. Sabine Venaruzzo a beaucoup travaillé auprès des enfants des écoles maternelles, et elle a su puiser quelque chose de leur fraîcheur, de leur innocence, de leur authenticité.

"Je fais des routes
Je marche dessus
Je marche dessous
Je marche pointu

Je fais des routes en terre
Je fais des routes dans les cailloux
Je fais des routes de peaux et de chairs
qui tendresses ou pas

Je fais des routes au pas de tous les pas
Je bout à bout des bouts de territoires
Je fais des routes à trous
Et Je saute dedans

J'y vois la mer
J'y vois la mer d'avant
J'y vois la terre tourner
J'y vois la terre de l'autre côté" (p. 54)

J’aime beaucoup ce poème. J’y vois le plaisir d’un enfant qui s’amuse à tracer des chemins dans le sable et les cailloux, à sauter dans les trous, et qui, surtout, s’émerveille de la beauté du monde. Ce « Je » a quelque chose d’innocent, de pur. Il me rappelle la posture d’Arthur Rimbaud, ce Petit Poucet rêveur qui, lui aussi, danse :

"J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse." (Arthur Rimbaud)

Une marche-danse-monde

Ce serait pourtant un sérieux contresens que de n’y voir qu’une posture ludique. Il y a quelque chose d’éminemment politique dans le propos de Sabine Venaruzzo. Car cette fraîcheur innocente bute contre la dureté d’un monde où le « Nous » est loin d’aller de soi. La marche-danse-monde de la poétesse se rit des frontières que les hommes tracent pour s’exclure et s’entretuer.

"Je marche sur les faiseurs de guerre
Je marche l'exil
Je marche pour
Je marche contre
Je marche monde
Je traverse les couches du réel
Je traverse et me laisse traverser
Je marche les âmes dans les âmes dans les âmes dans les âmes

Je danse nos densités" (p. 36)

La marche-danse de Sabine Venaruzzo est donc aussi une forme de protestation contre les rigidités de nos sociétés contemporaines, un cri de colère contre l’absurdité de la guerre, un signe de révolte contre toutes les formes d’intolérance et d’exclusion. Cette poésie est résolument humaniste. Elle entend retrouver le cœur battant du « Nous », ferment d’une authentique fraternité, « sur un pied d’égalité » (p. 13). Une fraternité réellement inclusive.

"Je
est tu est il est elle est iel est
Nous
Ainsi sommes-nous
Ici et maintenant" (p. 13)

Références de l’ouvrage
Sabine VENARUZZO, Nos vies dansent tout ce qu’on espace, éditions Al Manar, ouvrage publié en collaboration avec le festival Voix Vives de Sète, 2024.
ISBN : 978-36426-403-8.


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