Plonger dans la littérature française du Moyen Âge, c’est remonter le cours du temps sur une période de près de mille ans, une ère de transformations profondes marquée par le passage de l’Antiquité au monde médiéval. Avec la chute de l’Empire romain d’Occident au Ve siècle et l’essor des royaumes dits « barbares », l’Europe entre dans une période où l’héritage antique se mêle aux nouvelles réalités politiques, sociales et culturelles. Ces mutations se reflètent dans la littérature, qui témoigne de l’évolution des mentalités, des mœurs et des centres d’intérêt de la population.
I. La fin de l’Antiquité et ses implications
La chute de l’Empire romain d’Occident en 476 marque traditionnellement la fin de l’Antiquité et le début du Moyen Âge. Cette transition ne fut pas un événement soudain, mais un processus graduel, marqué par des invasions répétées de peuples dits « barbares » (Goths, Vandales, Huns, etc.) et par l’effondrement progressif des structures politiques et économiques de l’Empire.
1. L’ère des migrations
Dès la fin du IIe siècle, l’Empire Romain est confronté à des mouvements de populations de très grande ampleur, avec des peuples qui se déplacent d’est en ouest. L’historiographie moderne ne parle plus d’ « invasions » avec ce que ce terme supposait de guerrier et d’organisé, et encore moins de « barbares », qui était le terme méprisant par lequel les Romains désignaient tout ce qui leur était étranger. Les causes de ces grandes migrations seraient des conditions climatiques moins favorables, poussant les peuples vers des régions plus tempérées.
En 476, date à laquelle le dernier empereur romain, Romulus Augustule, est déposé par le chef germain Odoacre, l’Empire était déjà affaibli depuis longtemps, et les Empereurs ne régnaient plus en maîtres absolus, devant composer avec leurs concurrents germaniques. Les historiens parlent de « crises du IIIe siècle » pour montrer l’affaiblissement progressif de l’Empire Romain.
2. Le délitement de l’organisation impériale
S’il n’y a plus d’Empire Romain, il n’y a plus d’armée romaine. Les territoires sont donc moins bien protégés. Les routes deviennent dangereuses et les gens voyagent moins. Les populations se placent sous la protection de seigneurs. C’est l’avènement de la féodalité.
Le commerce et les transports pâtissent évidemment du délitement progressif de l’organisation impériale. On s’approvisionne désormais de matières premières locales. En particulier, alors que l’Empire Romain avait construit tant de monuments en pierre, les premiers châteaux forts du Moyen-Âge étaient en bois.
L’Église chrétienne devient une institution centrale, à la fois spirituelle et administrative. Elle préserve une partie de l’héritage culturel antique, notamment les textes latins, tout en diffusant de nouveaux modèles religieux et sociaux.
3. L’essor des langues vernaculaires
Aujourd’hui, l’importance de l’écrit, le caractère obligatoire de l’école, la diffusion facile de textes imprimés et numériques font que la langue française évolue peu, du moins très lentement. Nous sommes tout à fait capables de comprendre des textes français écrits il y a plusieurs siècles, moyennant parfois quelques rapides recherches.
Rien de tel au Moyen-Âge. Le délitement de l’administration impériale implique un recul de l’écrit. La plupart des gens sont analphabètes. Dans de telles conditions, la langue évolue beaucoup plus rapidement. Et le latin populaire, parlé dans la Gaule romanisée, s’altère vite, jusqu’à donner naissance à de nombreux dialectes : les langues d’oïl, au nord de la Loire, et les langues d’oc, au sud.
Ces langues sont d’abord strictement orales, tandis que les lettrés continuent d’utiliser le latin pour l’écrit. En 813, lors du concile de Tours, il a été recommandé aux prêtres de s’adresser aux fidèles en langue romane : c’est donc qu’à cette date, on avait conscience que les langues parlées n’étaient plus du latin mais bien des langues distinctes.
En 842, Charles le Chauve et Louis le Germanique s’allient contre leur frère aîné Lothaire, et scellent leur alliance dans un texte écrit à la fois en langue romane et en langue tudesque. Ces Serments de Strasbourg constituent le plus ancien texte « français » qui nous soit parvenu.
Vers 880 est composée la Cantilène de Sainte Eulalie, poème d’inspiration religieuse. Cette suite de vingt-neuf décasyllabes assonancées constitue le plus ancien texte littéraire en langue vernaculaire. C’est un témoignage précoce de la langue d’oïl.
II. Ecrire au Moyen-Âge
1. Une période millénaire
Le Moyen Âge ne constitue pas un bloc homogène. Ce millénaire s’étend du Ve siècle, avec la fin de l’Empire romain, jusqu’à la fin du XVe siècle, lorsque la Renaissance et l’imprimerie transforment profondément la production et la diffusion des textes. Les historiens et les littéraires divisent généralement cette période en plusieurs étapes :
- Le Haut Moyen Âge (Ve-IXe siècle), où l’influence latine reste prépondérante, mais où émergent les premières traces des langues vernaculaires.
- Le Moyen Âge central (Xe-XIIIe siècle), marqué par l’essor des épopées, des chansons de geste et des romans arthuriens.
- Le Bas Moyen Âge (XIVe-XVe siècle), qui voit l’épanouissement de la poésie, des récits allégoriques comme le Roman de la Rose, et des réflexions plus personnelles et politiques.
2. Les conditions d’écriture au Moyen Âge
Au Moyen Âge, écrire est un acte complexe, et, évidemment, entièrement manuscrit. Le parchemin, fait de peau de mouton ou de chèvre, est rare et coûteux, et la fabrication des manuscrits est un travail artisanal minutieux, réalisé par des copistes dans les scriptoria des monastères ou, plus tard, dans des ateliers urbains. La majorité des œuvres sont écrites en latin, la langue savante de l’Église et des lettrés, mais à partir du IXe siècle, les langues vernaculaires – comme le français – commencent à être utilisées pour toucher un public plus large.
Les livres sont souvent des objets précieux, à la couverture de cuir ornée de pierres précieuses, et aux pages enluminées. L’enluminure est l’art d’orner les manuscrits avec des illustrations, des lettrines décorées et des motifs colorés. Elle combine habilement texte et image pour renforcer le sens et embellir l’ouvrage. Les enluminures servent non seulement un but esthétique mais aussi pédagogique, notamment pour expliquer les épisodes religieux à un public parfois illettré. Elles reflètent aussi le prestige de leurs commanditaires. Parmi les manuscrits enluminés les plus célèbres, on peut citer les Très Riches Heures du duc de Berry, chef-d’œuvre du XVe siècle.
3. À qui s’adresse la littérature médiévale ?
La littérature médiévale, en premier lieu, s’adresse à une élite. Les clercs, membres du clergé lettré, en sont souvent les auteurs et les premiers lecteurs. Mais à mesure que le Moyen Âge avance, la littérature s’élargit à d’autres cercles, notamment les cours seigneuriales, où les chevaliers et les dames jouent un rôle central dans la réception des textes. Certaines œuvres, comme les chansons de geste, étaient même destinées à un public plus populaire, récitées ou chantées lors de grandes assemblées ou de foires.
III. Les genres littéraires majeurs
La littérature médiévale s’illustre d’abord par les chansons de geste, textes épiques qui célèbrent des exploits guerriers. À mesure que les mœurs se raffinent, on assiste à un déplacement vers l’amour courtois, où la quête est désormais plus intérieure. Le roman allégorique, la poésie et le théâtre se développent également pendant le Moyen Âge.
1. Les chansons de geste
Les chansons de geste, qui apparaissent dès le XIe siècle, sont des récits épiques en vers assonancés, destinés à être chantés ou déclamés. Elles célèbrent les exploits guerriers des chevaliers et exhalent des valeurs telles que l’honneur, la loyauté et le sacrifice.
Un exemple emblématique en est la Chanson de Roland. Composée autour de 1100, elle raconte la bravoure de Roland, neveu de Charlemagne, lors de la bataille de Roncevaux (778). Elle illustre le conflit entre chrétiens et Sarrasins et reflète l’idéal chevaleresque.
Les chansons de geste sont souvent anonymes et appartiennent à un cycle thématique, comme le Cycle de Charlemagne ou le Cycle des Barons révoltés.
2. L’amour courtois et les valeurs chevaleresques
À partir du XIIe siècle, sous l’influence des cours féodales et des troubadours occitans, se développe la poésie courtoise. Elle célèbre l’amour idéalisé, souvent impossible, entre un chevalier et une dame de haut rang.
Cette poésie, véhiculée par les trouvères dans le nord de la France, est marquée par des codes stricts : la vénération de la dame, le langage raffiné et la tension entre désir et respect.
Chrétien de Troyes, avec ses romans en vers comme Lancelot ou le Chevalier de la charrette, illustre cette tension amoureuse.
3. La légende arthurienne
Le mythe de la cour du roi Arthur et de ses chevaliers émerge dans les romans arthuriens, à partir du XIIe siècle, grâce notamment à Chrétien de Troyes.
Chrétien, au XIIe siècle, écrit des histoires inédites en utilisant un univers arthurien qui lui préexistait, notamment chez Geoffroy de Monmouth. Parmi ses grands romans, on peut citer Érec et Énide, Yvain ou le Chevalier au Lion, Perceval… Ceux-ci peignent une société chevaleresque éprise d’amour courtois, et lancée dans une quête mystique à la recherche du Graal…
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Cet article introductif a vocation à devenir le premier d’une série consacrée au Moyen-Âge. Je parlerai prochainement de Chrétien de Troyes, ainsi que de Ségurant, un nouveau Chevalier de la Table Ronde…
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