Bienvenue dans ce nouvel épisode de ma série de l’été, où je vais aborder l’histoire littéraire du XXe siècle. Un siècle qui, désormais, appartient à l’Histoire et non plus au présent, alors que la plupart d’entre nous y sommes nés.
Je vais essayer de garder le même ton synthétique que pour les siècles antérieurs. Si vous avez lu les épisodes précédents, vous avez que mon but n’est pas de multiplier les analyses de détail, mais d’indiquer les traits saillants de la littérature de chaque époque. Nous avons ainsi parlé d’humanisme (XVIe siècle), de monarchie absolue (XVIIe siècle), de l’esprit des Lumières (XVIIIe siècle), du siècle des Révolutions (XIXe siècle)… Alors, qu’est-ce qui fait l’esprit du XXe siècle ?
Littérature de masse
La réponse est sans doute moins facile pour le XXe siècle, ne serait-ce que parce qu’il est très proche de nous. Il est moins aisé de prendre du recul. C’est aussi le siècle dont je suis spécialiste, ce qui fait que j’ai davantage de scrupules à peindre à gros traits. Surtout, on assiste au XXe siècle à une explosion du nombre de publications. La littérature devient un phénomène de masse (mouvement déjà bien entamé au XIXe siècle). Et donc, il y a beaucoup, beaucoup de matière, beaucoup de publications très diverses. Il est clair que les vingtiémistes ont un corpus à traiter qui n’a rien à voir, en masse, avec celui des siècles précédents. Il y a une énorme quantité de livres, et une gigantesque diversité des productions. Difficile de dégager de grandes tendances devant autant de diversité, mais on ne va pas se dérober.
Inutile, donc, de s’emparer d’une loupe : le but est de dézoomer au maximum, et d’essayer d’avoir la vision la plus globale, la plus synthétique, la plus générale possible. Quel est l’esprit de la littérature française du XXe siècle ?
Remise en question des formes établies et quête de sens
Il me semble que le XXe siècle marque le terme d’un mouvement amorcé au XVIe siècle, qui est celui de la sécularisation des esprits et de l’individualisation des consciences. Ces cinq siècles voient progresser l’individu, qui se pense de plus en plus d’abord comme sujet individuel et ensuite comme membre d’un groupe, et non l’inverse. Les religions sont loin d’être mortes au XXe siècle, elles restent une référence majeure, mais désormais l’individu a le choix d’y adhérer ou non. Le croyant, au XXe siècle, sait que la religion qu’il pratique n’est qu’une parmi d’autres, il y adhère par choix, par conviction, et non plus parce qu’elle régit toute la société. Et à côté des religions, d’autres systèmes apparaissent : la science, les idéologies…
Une grande caractéristique du XXe siècle est donc la remise en question de toutes les formes établies, qu’elles soient esthétiques, morales, politiques, voire linguistiques. Au XXe siècle, rien ne va de soi, il n’y a rien qui puisse être posé comme évidence inutile à questionner. En somme, le XXe siècle littéraire en France est traversé par une tension constante entre l’éclatement (des formes, des certitudes) et la quête de sens dans un monde devenu opaque.
Le XXe siècle est un siècle de fractures, de doutes, et d’inventions tous azimuts. Si l’on tentait d’embrasser le siècle d’une seule vision panoramique, ce que l’on verrait, c’est un siècle où la littérature a cessé de croire en sa toute-puissance, mais n’a jamais cessé de chercher.
Le siècle des guerres
Évidemment, le fait historique marquant, ce sont les guerres. Que j’écris au pluriel. Les manuels parlent souvent du grand désarroi, de la sidération qui a suivi la deuxième guerre mondiale, et qui a marqué la littérature. Certes. Mais si on essaie vraiment d’avoir une vision panoramique, il me semble qu’il faut voir, plus globalement, le XXe siècle comme le siècle des guerres. Avec, bien sûr, la guerre de 1939-1945 comme acmé de l’horreur. Qui révèle à l’homme qu’il est capable de mettre en oeuvre un plan concerté, planifié, méthodique pour exterminer ses semblables. Cela laisse sans mots. Le génocide perpétré par les Nazis a laissé un traumatisme irréparable. Il a montré que, contrairement à tout ce que l’on pouvait penser, la civilisation n’est pas un rempart contre la barbarie. Car ce crime atroce, inédit en tous points, n’est pas le résultat de la folie ou de l’ignorance, mais bien une horreur méthodiquement planifiée, orchestrée par des personnes intelligentes et conscientes.
L’histoire littéraire du XXe siècle est donc scandée par l’histoire tout court. Les dates à retenir sont connues de tous : 1914-18 pour la première guerre mondiale, 1939-45 pour la deuxième… On retiendra également 1968 comme fait majeur, 1981 avec l’arrivée de Mitterrand au pouvoir, 1991 avec la fin de l’URSS…
Deux guerres mondiales, deux réponses littéraires
Il est intéressant de noter que les deux guerres mondiales ont chacune représenté un choc sans précédent, qui ne pouvait pas ne pas marquer intensément la littérature. Mais la réponse littéraire n’a pas du tout été la même.
La réponse littéraire à la Première guerre mondiale : dadaïsme et surréalisme
Dans le sillage de la Première Guerre mondiale, les avant-gardes artistiques et littéraires ont profondément radicalisé leur rapport au langage, perçu désormais comme corrompu par les discours idéologiques meurtriers et les rhétoriques nationalistes. Le dadaïsme, né dans un contexte de dégoût profond face à l’absurdité du carnage, s’est voulu un geste de rupture totale : rupture avec la logique, avec la syntaxe, avec la tradition, avec toute forme de sens prétendument stable ou rassurant. En démolissant la langue et en substituant au discours ordonné des mots éclatés, des sons, des collages, des provocations, les dadaïstes cherchent à désintoxiquer l’imaginaire de ce que les slogans patriotiques et le langage des institutions avaient perverti. Le surréalisme, qui prolonge cette révolte tout en lui donnant un souffle plus lyrique et une structure plus cohérente, s’inscrit dans la même volonté d’insurrection poétique, selon la belle formule de Colette Guedj. Ces deux mouvements, violemment anti-bourgeois, dénoncent la responsabilité des élites dans le déclenchement et la perpétuation des massacres, et rejettent en bloc les valeurs sociales, morales et esthétiques de la société qui les a engendrés. Mais leur révolte ne se limite pas à la destruction : elle engendre une extraordinaire effervescence créative. En valorisant l’inconscient, le rêve, l’automatisme psychique, ces poètes et artistes ouvrent des passages vers des mondes oniriques, irrationnels, magiques. Ils subliment les figures de l’amour et du désir, célèbrent l’image insolite et la métaphore impossible, comme chez Éluard — « La terre est bleue comme une orange » — ou chez Breton, qui décrit la femme aimée avec des attributs monstrueux ou fabuleux — un « sexe d’ornithorynque », par exemple. Ce langage réinventé devient l’instrument d’une libération, d’une transfiguration du réel, une manière de s’arracher à l’ordre établi pour faire advenir, par la poésie, un autre monde possible. Le rêve, l’insolite, les rapprochements inattendus, les métaphores fabuleuses sont les éléments clefs du surréalisme, qui nous ouvre les portes d’une autre réalité…
La réponse littéraire à la Deuxième guerre mondiale : sidération et perte de sens
L’horreur de la première guerre mondiale a fait dire qu’elle était la « der des der », façon d’affirmer qu’on ne voulait plus jamais voir cela. Pourtant, vingt ans plus tard, un nouveau conflit mondial voit le jour, encore plus terrible que le précédent. La deuxième guerre mondiale sidère par son ampleur territoriale, avec trois continents très fortement touchés (Europe, Afrique, Asie). La bombe atomique marque l’horreur sans précédent de cette guerre. Surtout, la Libération révèle au monde entier le génocide perpétré par les Nazis. Le caractère méthodique, rationnel, avec lequel un régime a cherché l’extermination d’un peuple entier fait froid dans le dos. Il apparaît clairement que la civilisation n’est pas un rempart contre la barbarie.
Que dire, face à cela ? Il ne s’agit plus, comme après 14-18, de fuir vers des mondes oniriques ou insolites. Le surréalisme s’essoufle après-guerre, parce qu’il est désormais à côté de la plaque. Comment oser fuir dans la surréalité, quand l’horreur du réel interpelle l’écrivain ?
Il s’agit donc désormais de tenter de dire l’indicible, ou du moins d’en porter la trace. Les formes traditionnelles d’expression sont remises en question, suspectes de compromission avec l’horreur, et il ne reste qu’une impression de perte de sens, d’absurdité de la condition humaine.
Chez Sartre, l’écriture devient acte d’engagement : les romans (La Nausée, Les Chemins de la liberté) comme les pièces de théâtre (Les Mains sales, Huis clos) interrogent la liberté humaine dans un monde absurde, marqué par la guerre et la compromission. Camus, quant à lui, répond par une éthique de la révolte : L’Étranger, La Peste, ou L’Homme révolté proposent une vision tragique mais lucide, où il s’agit de résister à l’absurde sans illusion mais avec dignité. Tous deux cherchent à penser l’homme dans un monde qui ne pense plus, à retrouver du sens là où l’Histoire semble n’être qu’horreur.
D’autres auteurs, refusant de continuer à raconter des histoires comme si de rien n’était, déconstruisent les formes mêmes de la narration. Le Nouveau Roman, avec Robbe-Grillet, Butor, Sarraute ou Claude Simon, casse les codes du roman traditionnel : plus de psychologie, plus de chronologie claire, plus de personnages stables – seulement des fragments, des objets, des perceptions floues, comme dans La Jalousie ou La Modification. Cette écriture désorientée reflète une réalité elle-même disloquée.
Sur la scène théâtrale, Beckett (En attendant Godot), Ionesco (La Cantatrice chauve, Rhinocéros), Adamov ou Arrabal inventent un théâtre de l’absurde, où les mots tournent à vide et les situations sombrent dans la répétition ou le chaos. Leur humour noir est une façon de faire sentir la vanité du langage face au non-sens du monde. Vladimir et Estragon attendent un Godot qui ne viendra pas, dans une pièce sans action, personnages hagards et sans repères, métaphores de l’homme d’après-guerre.
Enfin, en poésie, Yves Bonnefoy et Philippe Jaccottet choisissent une parole épurée, fragile, attentive au souffle, à la lumière, à l’instant. Leur réponse à l’horreur n’est pas le cri, mais une quête de justesse et de vérité dans le tremblement même du réel. Chacun, à sa manière, montre que si la littérature ne peut plus dire le monde comme avant, elle ne peut pas non plus se taire.
Années 1960-1970 : une littérature de plus en plus expérimentale
Si, après-guerre, le roman refuse les conventions narratives traditionnelles, si le théâtre rompt avec les notions d’intrigue et de personnage, si la poésie en vient à se méfier des facilités de la métaphore, ce n’est pas un hasard. Il y a, dans l’ensemble de la littérature, un refus des formes traditionnelles, et une volonté de montrer à quel point la deuxième guerre mondiale a laissé l’homme désemparé, nu, hagard, sidéré, désorienté. Face à l’horreur absolue, il n’est plus de certitude rassurante, plus de repère tangible, plus de position tenable. La guerre a laissé un champ de ruines intellectuel.
Passé le temps de la sidération, vient celui de l’expérimentation. La littérature française se fait de plus en plus expérimentale. C’est un peu comme si la littérature ne savait plus quoi dire du monde, et se réfugiait en se repliant sur elle-même, en observant les mécanismes du langage. Ces œuvres très expérimentales des années 1960-1970 marquent une rupture entre littérature de création et littérature populaire.
On le voit bien en poésie, avec les revues TXT ou Tel Quel, qui mettent l’accent sur l’étude du langage et l’expérimentation.
Tel Quel, fondée en 1960 par Philippe Sollers, rassemble autour d’elle une avant-garde littéraire et théorique influencée par le structuralisme, le marxisme et la psychanalyse. Dans cette revue, la poésie n’est plus un chant lyrique ni un cri de l’âme : elle devient un lieu d’expérimentation du langage lui-même. L’influence de la linguistique (Jakobson, Saussure), de Barthes ou de Derrida conduit à considérer le texte comme un système, un tissu de signes sans transcendance. La poésie de Tel Quel déconstruit la syntaxe, brise les enchaînements logiques, multiplie les jeux de sonorités, les ruptures, les montages, pour révéler les failles du discours et du sens. C’est une poésie du fragment, de l’éclatement, qui se méfie de toute illusion de transparence.
TXT, fondée en 1969 par Christian Prigent et Jean-Luc Steinmetz, pousse encore plus loin cette logique de rupture, avec une dimension plus provocatrice. Ici, l’écriture n’a plus rien de sacré : elle se frotte à la matière du corps, de la voix, des pulsions, et cherche à court-circuiter les codes de la « belle langue ». La poésie devient un acte de sabotage de la langue normative, un geste quasi politique contre la standardisation du discours. On y lit des textes qui mélangent les registres, les langages techniques, la langue orale, l’argot, le tout dans un tourbillon verbal chaotique et jubilatoire. L’expérimentation n’est donc pas seulement formelle : elle engage aussi une critique de la société, de l’institution littéraire, et même de l’idée d’auteur. Ces deux revues marquent ainsi un tournant décisif dans la poésie française, qui cesse d’être un art du sublime ou du sentiment pour devenir un champ de forces, de tensions, de chocs, où le langage est mis à nu, sans fard.
Parmi ces poètes de l’expérimentation, on peut citer Jean-Pierre Verheggen, Charles Pennequin, Anne-Marie Albiach, Jean-Marie Gleize…
Retour du Sujet
Les décennies 1960 et 1970 sont donc marquées par une intense réflexion théorique, tentative de trouver des repères dans un monde qui n’en a plus guère. La psychanalyse, la philosophie, le structuralisme, le marxisme, la linguistique tentent ainsi d’imposer leur explication du monde.
Mais peu à peu, la littérature va vouloir s’émanciper de ces grands systèmes, qui sont un peu des carcans, et renouer avec une approche plus sensible. Le but est aussi de reprendre langue avec le grand public, un peu délaissé par toutes ces réflexions théoriques. On parle ainsi d’un « retour du sujet » dans les années quatre-vingts, en poésie notamment, où parler de sentiment n’est plus un gros mot.
L’auteur redevient une figure à prendre en compte, là où il avait été occulté par le textualisme. Sa voix, son point de vue, sa sensibilité ont de nouveau droit de cité. L’intime, l’écriture de soi, l’émotion affirment à nouveau leur importance, mais sous des formes différentes. Il serait naïf de prétendre revenir à une littérature antérieure. Cela donne de beaux romans (Doubrovsky, Guibert, Ernaux, Quignard…), de beaux poèmes (Goffette, Sacré, Lemaire, Maulpoix, Bobin)…
Hybridation générique
La littérature de la deuxième moitié du XXe siècle, en particulier la littérature des années 1980 et 1990, se joue des genres traditionnels, en transgressant leurs frontières. Cependant, la notion même de genre n’est pas supprimée : pour pouvoir transgresser les frontières génériques, il faut que ces frontières existent. La fiction et l’autobiographie s’interpénètrent sous la forme de l’autofiction (Guibert, Ernaux, Charnet…). Le roman et l’essai s’entrelacent (Quignard, Michon…). La fiction se fait enquête sociologique (Ernaux). La poésie s’arroge le récit (Réda, Maulpoix…). La littérature emprunte au cinéma et aux arts visuels…
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Ce parcours du XXe siècle a essayé de trouver une logique d’ensemble à cent ans de littérature. Ce faisant, il accentue certaines tendances et gomme beaucoup de spécificités individuelles. J’avais déjà écrit un article sur le XXe siècle l’année où ce siècle avait été mis à l’honneur par le Printemps des Poètes. Deux articles bien différents en somme… Le plus ancien était plus descriptif, alors que celui que vous venez de lire est plus argumentatif : il tente de montrer que la quête de sens dans un monde de plus en plus opaque et angoissant est la note-clef de ce siècle. On pourrait ajouter bien des choses encore, mais ce ne serait plus un article de blog, et bien un cours de littérature. Je vous laisse, chers lecteurs, le soin de compléter dans l’espace des commentaires.
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