Ce qu’il faut savoir sur la légende arthurienne

Fées, chevaliers, forêts enchantées, épées magiques… Ce n’est pas pour rien que la légende arthurienne est encore bien vivante aujourd’hui, où elle alimente des films, des séries, des dessins animés… L’univers légendaire qui entoure le roi Arthur est extrêmement riche, et il a de quoi faire rêver. Le merveilleux païen y rencontre le merveilleux chrétien. Le résultat? Une épopée intemporelle, un conte initiatique, dans un fabuleux univers de légende.

Les origines de l’univers arthurien

Les médiévistes parlent de « matière de Bretagne » pour désigner le vaste corpus de récits qui se déroulent dans l’univers du roi Arthur. Des légendes d’abord orales, transmises de génération en génération, puis peu à peu couchées par écrit, et par conséquent formalisées, développées, modifiées, enrichies, jusqu’à former le riche univers que l’on connaît.

Cette expression de « matière de Bretagne » permet de distinguer cet univers de la « matière de France », centrée autour de Charlemagne et de la geste de Roland de Roncevaux, et de la « matière de Rome », qui adapte les grands récits antiques à la sauce médiévale.

L’origine de l’univers arthurien se situe donc en petite et grande Bretagne. Ce sont des légendes celtiques, païennes, qui se transmettaient de génération en génération. Ces récits oraux ont été collectés, adaptés et christianisés par des auteurs lettrés. Un moment-clé est l’œuvre de Geoffroy de Monmouth, évêque gallois, qui écrit vers 1136 l’Historia regum Britanniae. C’est lui qui popularise la figure du roi Arthur comme un grand roi guerrier et civilisateur.

En France, les poètes et romanciers du XIIᵉ siècle reprennent et développent cette matière. Wace, avec le Roman de Brut (1155), traduit et adapte Geoffrey en anglo-normand. Chrétien de Troyes invente les grands récits arthuriens en vers français (Erec et Enide, Lancelot, Perceval…). À partir de là, la matière de Bretagne se développe dans tout l’Occident, devenant l’un des grands cycles littéraires médiévaux.

Les légendes arthuriennes

L’univers arthurien est d’abord celui d’un roi mythique, Arthur, d’abord présenté comme un seigneur guerrier, puis comme un souverain sage. Il est entouré des chevaliers de la Table Ronde, dont la forme a une importance symbolique essentielle, puisqu’elle efface toute hiérarchie entre ses membres. Leurs aventures, d’abord épiques et guerrières, se complexifient avec l’avènement de l’amour courtois, où le chevalier ne vaut plus seulement par sa force et son courage, mais aussi par son honneur, sa loyauté, sa capacité à concilier l’amour et la chevalerie. Enfin, dans un troisième temps, les légendes arthuriennes se font mystiques, avec la quête du Graal, où le merveilleux chrétien rencontre le merveilleux païen. L’idéal chevaleresque se mêle alors avec la notion de quête initiatique. On voit ainsi la fécondité de cet univers, qui nous inspire encore aujourd’hui, à travers le cinéma, la télévision, les jeux vidéo…

Le roi Arthur

Comme le reste des légendes arthuriennes, le roi Arthur lui-même évolue d’un auteur à l’autre. Chez Geoffroy de Monmouth, il est avant tout un roi conquérant, un héros guerrier. Wace, en introduisant le motif de la Table Ronde, l’oriente déjà vers la littérature courtoise. Chez Chrétien de Troyes, il n’est plus un personnage principal : il a un rôle avant tout symbolique, garant de l’ordre et de la justice, tandis que ce sont ses chevaliers qui agissent.

Selon la légende, le roi Arthur aurait été conçu de façon surnaturelle. Son père, le roi Uther Pendragon, aurait demandé au magicien Merlin de lui donner l’apparence du mari d’Ygerne, afin de la séduire. L’enfant serait donc secrètement légitime, mais sa véritable parenté demeure au départ inconnue. Il grandit loin de la cour, et ce n’est que parce qu’il parvient à extraire l’épée Excalibur que son destin royal se réalise. Il devient ainsi un roi conquérant, puis un roi sage, qui s’entoure des Chevaliers de la Table Ronde. Trahi par son neveu Mordred qui lui prend à la fais son trône et sa femme, Arthur parvient à vaincre ce dernier, non sans subir une blessure mortelle. Il est alors transporté à Avalon.

Merlin l’enchanteur

Merlin est une figure centrale et paradoxale de l’univers arthurien, à la fois héritée des traditions celtiques et façonnée par les écrivains du XIIᵉ siècle. Dans l’Historia regum Britanniae de Geoffroy de Monmouth (1136), il apparaît d’abord comme un prophète et un devin, né de l’union entre une mortelle et un esprit démoniaque, ce qui lui confère des pouvoirs surnaturels mais aussi une ambivalence morale : voué au mal par son origine, il se met pourtant au service des rois bretons. C’est lui qui organise la conception d’Arthur en permettant à Uther Pendragon de prendre l’apparence du duc de Cornouailles, et il devient ensuite le conseiller privilégié du jeune roi, inspirant ses choix politiques et stratégiques. Chez Wace et surtout dans le Merlin de Robert de Boron (fin XIIᵉ), le personnage gagne en épaisseur : il n’est plus seulement prophète, mais aussi architecte et magicien, fondateur de la Table ronde et initiateur de la quête du Graal, rattachant ainsi Arthur à un dessein providentiel. Merlin incarne le lien entre le monde humain et le surnaturel : il sait lire l’avenir, connaît les secrets de la nature, maîtrise les métamorphoses, mais demeure vulnérable aux passions, en particulier lorsqu’il s’éprend de la fée Viviane (ou Niniane), qui finit par l’enfermer pour toujours dans une prison magique. Figure ambivalente, tour à tour démoniaque et christique, Merlin est à la fois le garant de la grandeur d’Arthur et le signe que le merveilleux et l’inquiétant habitent le cœur même de la légende arthurienne.

L’épée Excalibur

Excalibur est l’épée mythique du roi Arthur, dont la légende se déploie et se transforme au fil des récits médiévaux. Dans l’Historia regum Britanniae de Geoffrey of Monmouth (1136), elle est déjà mentionnée sous le nom latinisé de Caliburnus, forgée, dit-on, sur l’île d’Avalon, et elle incarne la force royale invincible d’Arthur. Mais l’épisode le plus célèbre, celui de l’« épée tirée du rocher », n’apparaît que plus tard, dans le Merlin de Robert de Boron (fin XIIᵉ siècle) : seul l’héritier légitime du trône peut l’arracher de la pierre, geste qui révèle publiquement la royauté d’Arthur. Cette première épée n’est pas forcément Excalibur. Dans d’autres traditions françaises, une seconde version s’impose : l’épée donnée par la Dame du Lac, qui émerge des eaux pour l’offrir au roi, conférant à Excalibur une dimension merveilleuse et sacrée. Ces deux motifs – l’épée du rocher et l’épée du lac – coexistent, parfois confondus, mais tous deux désignent la légitimation surnaturelle du pouvoir arthurien. Enfin, dans les récits de la mort d’Arthur, notamment dans le Mort Artu, l’épée retourne à l’eau : gravement blessé après la bataille de Camlann, Arthur ordonne à Bedivere (Girflet en français) de la rejeter dans le lac, où une main mystérieuse la saisit et la replonge, signe que l’arme magique appartient au monde féerique d’où elle vient. Symbole de la royauté élue et du lien entre Arthur et l’Autre Monde, Excalibur incarne à la fois la légitimité politique, la puissance guerrière et l’ancrage merveilleux de la légende arthurienne.

Lancelot du Lac

Lancelot est l’un des plus célèbres chevaliers de la Table ronde et un personnage central de l’évolution de la légende arthurienne, où il apparaît pour la première fois sous la plume de Chrétien de Troyes dans Le Chevalier de la charrette (vers 1180). Enlevé enfant et élevé par la Dame du Lac dans un univers féerique, il est introduit à la cour d’Arthur comme le parangon de la chevalerie : courageux, loyal et invincible en combat. Mais il devient surtout le héros de l’amour courtois, puisque son destin est marqué par sa passion absolue pour la reine Guenièvre, épouse du roi ; cette liaison, chantée par Chrétien puis amplifiée dans le Lancelot en prose (début XIIIᵉ siècle), fait de lui à la fois l’amant parfait et le chevalier déchiré entre fidélité au roi et fidélité à son cœur. Ses exploits chevaleresques sont innombrables : délivrer Guenièvre, triompher en tournois, accomplir des prouesses inégalées qui le placent au sommet de la chevalerie terrestre. Mais cette perfection est ternie par son incapacité à mener à bien la quête du Graal : son amour adultère l’empêche d’accéder à la vision divine, rôle réservé à son fils Galaad, né de son union avec la fille du roi Pellès. Dans les récits de la chute d’Arthur, sa liaison avec la reine contribue à briser l’unité de la cour et à précipiter la fin du royaume. Lancelot est ainsi la figure la plus humaine et la plus complexe du cycle : incarnation idéale du chevalier courtois, il est en même temps l’instrument involontaire de la ruine de l’univers arthurien, ce qui explique sa puissance littéraire et sa longévité dans l’imaginaire occidental.

Érec et Énide

Érec et Énide sont les premiers grands héros arthuriens créés par Chrétien de Troyes dans son roman Érec et Énide (vers 1170), qui marque la naissance du roman courtois en langue française. Érec est un jeune chevalier de la cour du roi Arthur, valeureux et noble, qui remporte lors d’une aventure initiale la main de la belle Énide, fille d’un vassal pauvre mais de haute vertu. Leur union, d’abord exemplaire, connaît bientôt une épreuve : Érec, comblé par l’amour et le bonheur conjugal, en néglige ses devoirs chevaleresques et suscite la réprobation. Pour restaurer son honneur, il entraîne Énide dans une série d’aventures dangereuses, au cours desquelles la fidélité et le courage de la jeune femme sont sans cesse mis à l’épreuve. Chrétien montre Énide contrainte de se taire ou de parler à contre-ordre, toujours soucieuse de sauver son mari au risque d’être blâmée par lui, tandis qu’Érec retrouve, à travers ces épreuves, l’équilibre entre amour et chevalerie. Le récit s’achève par leur triomphe : Érec, réconcilié avec ses devoirs, devient roi et partage son pouvoir avec Énide, célébrée pour sa loyauté et son courage. Par ce couple, Chrétien de Troyes propose un modèle narratif fondateur : l’histoire d’amour n’est pas séparée de l’aventure, mais intégrée à la quête chevaleresque, et la femme, loin d’être un simple objet de désir, devient une figure active et décisive dans la réussite du chevalier. Ainsi Érec et Énide inaugurent une nouvelle conception de la chevalerie, où l’idéal courtois se conjugue à l’idéal épique pour définir le roman arthurien.

Le Graal

Le Graal, l’un des objets les plus mystérieux de l’univers arthurien, apparaît pour la première fois dans le Perceval ou le Conte du Graal de Chrétien de Troyes (vers 1180-1190). Dans ce roman inachevé, Perceval assiste à une procession étrange au château du Roi Pêcheur : un valet porte une lance qui saigne, deux autres tiennent des chandeliers, et une jeune fille passe avec un riche vase nommé « graal », d’où émane une clarté merveilleuse. L’objet nourrit le roi blessé, mais Perceval, par manque d’expérience, n’ose pas demander ce qu’il signifie, et échoue ainsi dans sa mission. Chrétien ne dit rien de plus, et c’est ce silence qui a suscité une abondance de réécritures. Dans les Continuations de Perceval, le Graal prend des formes variables : coupe d’abondance, pierre précieuse, ou objet magique aux pouvoirs curatifs. C’est surtout Robert de Boron, dans son Joseph d’Arimathie (fin XIIᵉ – début XIIIᵉ siècle), qui christianise le motif : le Graal devient la coupe de la Cène, dans laquelle Joseph recueille le sang du Christ au Golgotha. Dès lors, il devient un reliquaire sacré, porteur de la présence divine, et sa quête devient une mission spirituelle. Dans le Lancelot-Graal en prose (XIIIᵉ siècle), le Graal est gardé par une lignée élue, et seul un chevalier parfaitement pur, Galaad, fils de Lancelot, peut en obtenir la vision ultime avant qu’il ne soit enlevé au ciel.

Sur le plan symbolique, le Graal incarne la transformation du merveilleux celtique en quête mystique chrétienne. D’objet magique, il devient signe du salut et de la grâce, inaccessible à ceux que souille le péché (ainsi Lancelot, à cause de son amour adultère, en est écarté). Il articule donc la chevalerie terrestre et l’horizon spirituel : il ne s’agit plus seulement d’affronter des géants ou de gagner des batailles, mais de purifier son âme et de tendre vers Dieu. Le Graal, par sa nature à la fois insaisissable et lumineuse, symbolise l’idéal impossible de la chevalerie : unir la gloire humaine et la sainteté, l’amour courtois et la quête divine. C’est pourquoi il reste, dans tout le cycle arthurien, l’objet le plus fascinant et le plus fécond en interprétations.

Un nouveau Chevalier de la Table Ronde ?

C’est une nouvelle qui a fait grand bruit, au-delà des cercles de médiévistes. Le chercheur Emanuele Arioli a exhumé un roman arthurien oublié. Il conte l’histoire de Ségurant, le chevalier au dragon. C’est précisément le livre que je m’apprête à lire, à présent que j’ai remis à jour mes connaissances sur l’univers arthurien en rédigeant cet article. Emanuele Arioli a non seulement publié des travaux universitaires, mais aussi le roman lui-même, le rendant accessible au grand public. Je remercie ici très chaleureusement mon ami Romain de m’avoir offert ce livre qui occupera de belles soirées d’automne, et dont je vous reparlerai bientôt…

Wagner avec son Parsifal, Disney avec Merlin l’enchanteur… Les réécritures modernes et contemporaines du jeu ne manquent pas, signe de la fécondité de cet univers. Même si peu d’entre nous savent lire des vers en ancien français, nous avons tous déjà entendu parler de la littérature arthurienne. C’est un imaginaire toujours bien vivant. Et cela, sans doute, parce qu’il est très riche. Il nous fait rêver, voyager, réfléchir. Il nous rappelle que le Moyen-Âge est vraiment mal nommé. Et que les romans arthuriens sont un des joyaux de la littérature française.


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3 commentaires sur « Ce qu’il faut savoir sur la légende arthurienne »

  1. Merci à vous pour cette synthèse du roman du Roi Arthur et de la Table Ronde. Il est bien difficile d’en faire avec exactitude le résumé de ces récits entre réel et imaginaire.

    Il serait bien, peut-être, de donner les noms de quelques autres écrivains et traducteurs depuis Chétien de Troyes 13ème siecle,, ou même avant, et encore après lui. L’essentiel est dit, et ne peut que susciter des envies irrésistibles de lire « La Quête du Graal  » oeuvre spirituelle en particulier, les amours du beau Chevalier Lancelot du Lac et de la grande Reine Guenièvre, le rôle infini de Merlin l’enchanteur et de la fée Viviane, unis par de tendres amoures dans un idéal du Moyen-Age.

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