Que notre joie demeure

Billet d’humeur

Ô vingt-et-unième siècle, tu n’étais pas censé ressembler à cela.

Sensation de disque rayé. Toujours les mêmes rengaines et si peu d’évolution. Humanité, tu stagnes. Tu répètes sans cesse les mêmes histoires. Tu ne retiens aucune leçon.

Tant que le monde restera gouverné par l’avoir et non par l’être, nous n’avancerons pas. Tant que les puissants de ce monde continueront à considérer la planète comme un grand jeu de stratégie, les êtres humains, la faune, la flore ne seront considérés que comme des ressources, des variables d’ajustement, des victimes collatérales.

Nous pensions avoir construit un édifice culturel qui nous élevait au-dessus de la condition préhistorique, une armature de lois susceptible de remplacer l’usage de la force par celle du droit, de la négociation, du contrat, voire du respect. La vérité est qu’elle n’est qu’un superficiel vernis de justice, et que dès que l’on gratte un peu le maquillage, réapparaît la face hirsute, le gourdin et la force brute.

C’est un constat que je fais depuis des années, et qui chaque jour est confirmé de façon dramatique : le XXIe siècle n’était pas censé ressembler à cela.

Aujourd’hui encore, au XXIe siècle, les rapports entre individus comme les rapports entre États demeurent des rapports de force. Alors qu’ils devraient être des rapports d’intelligence, de coopération, de fraternité et de paix.

C’est la même logique mortifère qui pousse les Hommes à asservir leurs semblables et à piller sans réserve les ressources de la Nature. Des logiques de pouvoir, marquées par le principe du « toujours plus ». Cette hybris est le signe de l’Égo.

Ce n’est pas que manquent les hommes et femmes de bien, les bons, les généreux. Ceux qui savent mettre leur intelligence au service non pas de leur intérêt personnel, mais d’une générosité altruiste. Nous en avons, il y en a. Mais j’ai l’impression que, comme au Moyen-Âge, l’intelligence, la culture et la bonté se replient sur elles-mêmes dans des sortes de monastères où elles se protègent entre elles en regardant avec effroi la violence du monde. Il y a ainsi des îlots de bon sens, de générosité et de culture, qui surnagent péniblement au milieu de jungles violentes et brutes.

Ce climat général entraîne une très inquiétante peur de l’autre. Je suis sidéré par les réactions de haine qui se déversent chaque jour sur les réseaux sociaux. Récemment, un article annonçait la toute première naissance de l’année 2026 : un petit bébé prénommé Zied. Dans les commentaires, très peu de messages de joie adressés à une famille qui s’agrandit. La plupart des messages sont d’une violence sans nom, une violence directement adressée à ce petit bébé qui n’a rien demandé à personne, qui n’a rien fait de mal, qui est par définition innocent. Certains lui disent carrément qu’il aurait mieux fait de ne pas naître, qu’il aurait dû être avorté, et lui souhaitent beaucoup de mal. Ce déversement de haine ne peut être nommé autrement que par les mots de racisme et de xénophobie. Et après, ces mêmes personnes vont râler de la faible intégration des personnes immigrées. Excusez-moi, mais avec un accueil pareil, ce n’est pas étonnant.

Des exemples comme celui-ci, je pourrais en citer des dizaines. La haine de l’autre n’est plus l’exception, elle est devenue la règle. L’immigré est devenu le bouc émissaire de tous les problèmes. On le pare de tous les torts, de toutes les fautes. Il y a une vraie peur de l’autre qui s’est installée. Ces gens disent avoir peur pour leur culture française, et se font généralement une bien piètre idée de la culture française, s’ils pensent qu’elle peut disparaître à cause de l’immigration. La culture française est rayonnante, vivante, elle luit sur le monde entier, et ne peut que s’enrichir du contact avec d’autres cultures. Ceux qui ont peur d’être contaminés se font une bien triste idée de la civilisation française. Et je parierais qu’une partie d’entre eux ignore tout de la vitalité de la langue française dans le monde, ou de la richesse des productions françaises contemporaines.

Dans tout ce marasme, dans cet océan de haine et de force brute, il ne faut pas sombrer dans la dépression. Il faut se tenir droit. Il ne faut pas se laisser envahir par le pessimisme et la négativité. Et il faut rappeler nos valeurs humanistes. Car, oui, il faut opposer à cette logique de la violence, l’idée que l’être humain est sacré. Il faut refuser la logique de l’Égo qui pousse à réifier les êtres vivants pour n’en faire que des ressources.

Préservons-nous de la négativité ambiante en cultivant nos graines de bonté, de générosité, de patience, de paix et d’amour. Cette image de graines, je la tiens du moine bouddhiste Thich Nhat Hanh, qui a contribué à diffuser le Zen, dans sa version vietnamienne, en France. Il dit que nous sommes ce que nous cultivons. Si nous arrosons nos graines de peur, de haine et de rejet, c’est cela que nous récolterons. Si nous arrosons au contraire nos graines de joie, de paix et d’amour, c’est cela que nous devenons.

Dans toute cette noirceur, il faut que jamais rayonnions. Il est plus important que jamais de sourire à ceux que nous croisons. Il est plus important que jamais de montrer que nous ne nous laissons pas abattre par la morosité.

C’est d’ailleurs une chose que j’apprécie beaucoup dans la communauté LGBT. Alors que de nouvelles vagues d’homophobie apparaissent, très puissantes, à un niveau de haine auquel je ne m’attendais pas, la communauté répond toujours avec des manifestations joyeuses, colorées, lumineuses, aimantes. Les marches des fiertés sont des moments incroyables de fraternité, où l’on répond à la haine homophobe non pas avec de la violence, mais avec des paillettes, des rires, des danses et des chants. C’est très émouvant à vivre, et cela fait du bien.

Je conclurai en revenant à ce que je disais en introduction : non, le XXIe siècle n’était pas censé ressembler à cela. Il nous montre à quel point rien n’est jamais gagné, rien n’est jamais acquis. Personnellement, j’ai grandi dans la croyance que la guerre, la pollution ou la faim dans le monde étaient des fléaux en passe d’être solutionnés. C’était ça, l’esprit de l’an 2000. Évidemment, on est tombés de haut. Évidemment, on y a cru trop vite. Bien des choses que nous tenions pour acquises se sont révélées précaires. Désormais, on nous parle constamment de guerre, non pas à l’autre bout du monde, mais ici, chez nous. Désormais, on entend des messages de haine en continu, adressés dans l’impunité quasi totale à tout ce qui n’est pas identique au modèle dominant.

Ces événements ne me concernent pas directement, mais ils me transforment. Jamais, il y a cinq-six ans, je n’aurais imaginé publier un livre de poésie contre l’homophobie. Jamais je n’aurais imaginé m’exposer autant. Et pourtant, aujourd’hui, je fais des performances publiques, devant des dizaines de personnes, où je déclame, où je scande, où je performe sur ces sujets. Parce que c’est devenu vital, nécessaire, urgent.

Nous ne laisserons pas l’ombre gagner. Nous ne cèderons rien. Depuis des années, nous sentons tous progresser cette odeur rance, nous assistons effarés à la progression de cette atmosphère viciée qui conduit aux heures les plus sombres de notre histoire. Nous ne pouvons pas faire grand-chose contre cela, mais ce que nous pouvons faire, nous le ferons. Il ne sera pas dit que nous n’aurons rien fait.

Je crois beaucoup aux petits gestes. Aux petits riens qui sont loin d’être insignifiants. Aux sourires, comme je le disais. Nous ne laisserons pas la bienveillance n’être qu’un slogan creux. Nous ne laisserons pas gagner la haine. Je crois que nous sommes beaucoup plus nombreux que l’on pourrait croire.

En ces temps de marasme, il importe de nous montrer, de nous signaler, de nous faire reconnaître, afin que les gens de bien, voyant qu’ils ne sont pas seuls, ne sombrent pas dans le désespoir. Nous sommes là, et nous tiendrons bon. La haine ne passera pas par nous, et elle n’aura pas notre joie.

Cela pourrait être notre mot d’ordre pour cette année. Vous n’aurez pas notre joie. Cela pourrait faire un beau poème. Ça me donne envie de l’écrire. « Que la joie demeure » dit le célèbre choral de Bach. Nous ne cèderons rien sur ce point. Nous continuerons de rayonner. Partout, nous répandrons la joie et la paix. Nous serons radieux. Nous serons lumineux. Nous serons des multiplicateurs de joie. Nous photocopierons la joie. Nous en mettrons de partout. Nous nous signalerons les uns aux autres par nos gyrophares de joie. Nous serons toujours plus nombreux. Rien ni personne ne nous ôtera notre joie.


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