Lire « Du Néon aux étoiles » : une alchimie poétique des couleurs

Présenter Du Néon aux étoiles comme une alchimie poétique des couleurs, c’est revendiquer la filiation de Rimbaud, qui associait des couleurs aux voyelles et définissait la poésie comme un processus de transmutation. Cependant, la comparaison s’arrête là : elle n’est qu’un point de départ à une architecture symbolique plus vaste, où chaque teinte correspond à une étape dans la transformation de la douleur en lumière.

Du Néon aux étoiles implique, par son titre même, un itinéraire, un voyage, une odyssée. L’on part de la lumière grésillante et agressive d’un néon rose, des flashes stroboscopiques des boîtes de nuit, du vacarme assourdissant des basses dans un night club. Nuits d’égarement, dans les vapeurs d’alcool et le tabac froid, le « Grindr Blues ». Là, surgit l’incompréhensible : l’attaque homophobe, le guet-apens, les yeux au beurre noir et la fin de soirée à l’hôpital. Stigmates visibles d’un monde qui peine encore à comprendre la différence.

Du rouge au noir : catabase

Neuf sections, neuf stations dans ce voyage qui démarre donc sous le fluo des néons et qui se termine dans la lumière dorée d’une légèreté retrouvée. Du monde tangible, concret, violent, à l’infini du cosmos. Un cheminement à la fois sensoriel et spirituel.

On commence avec des histoires qui se ressemblent trop, des soirées festives où la solitude s’oublie, où le corps danse, où le cœur s’enivre, jusqu’au moment où surgit l’attaque homophobe, dans toute sa violence, sa brutalité, sa cruauté. Le suicide d’un garçon de treize ans. Une femme assassinée pour un drapeau arc-en-ciel. L’abandon par sa famille d’un jeune homme, voyant toute son existence effacée. Rouge : la couleur de la souffrance, des blessures, des meurtrissures qui atteignent tout autant l’âme que le corps.

Puis, déclinant les couleurs de l’arc-en-ciel, la deuxième section rassemble sous sa bannière orange la question du « coming-out ». De ces mots sous la peau. Qui veulent sortir. Qui cherchent à sortir. Qui bouillonnent à l’intérieur, comme un volcan. Orange : la couleur de cette lave intérieure qui remue dans l’espace du dedans. Jusqu’au jour de l’éruption : allégement absolu. C’est alors l’image du Phénix : ces ailes, si longtemps repliées, peuvent enfin se déployer.

Jaune : le retour au passé. Une histoire oubliée, méconnue, effacée des discours dominants. Gilgamesh, Achille, Alexandre le Grand, Sappho, Hadrien, Antinoüs, Héliogabale, Platon… Une homosexualité antique trop souvent inconnue du grand public. Mémoire, aussi, des luttes du vingtième siècle. Mémoire de l’horreur du triangle rose, des morts du Sida, de Stonewall Ill. Mémoire qui revendique le genre de l’épique, parce que notre lutte a besoin des ressources de l’epos.

Rose : la sensualité. Irruption de la prose. Découverte d’un monde qui, au début, inquiète. Une drag queen dans un bar club presque vide. Un néon rose qui grésille. Une ruelle isolée, mal famée, jonchée de préservatifs abandonnés, où l’on se rencontre à la sauvette. Un baiser volé à un bel éphèbe sur une piste de danse. Tristesse d’un plan cul trop vite terminé. Trouble dans le corps. Un éclair rose dans le noir, celui d’un string fluo sous une boule à facettes. Ne croyez pas que tout ce rose soit sans douleur : derrière les couleurs vives, les défilés flamboyants, les postures extravagantes, il y a des cœurs meurtris. Des hommes qui finissent par ne plus croire à l’amour.

Noir : la descente, la catabase, l’œuvre au noir. Point d’orgue central de cette cinquième section. Encre, lait noir de la poésie, élixir monstrueux. Le poème s’écrit avec une énergie sombre, il naît de la matière noire des mots. Sa mère est la mort et son père est le silence. Il pose une rime sur le chaos. Il tourne mal.

Du noir au doré : anabase

Puis vient la remontée. On commence avec le vert. « Ça va aller. » Regarder l’enfant qui pleure en soi, et le bercer dans ses bras. « Ne t’en fais pas, ça ira. » Le poème revendique alors la forme populaire de la berceuse : parce qu’au sortir du noir, il n’y a rien d’autre à faire. Cette tendresse est adressée à la fois à soi-même, dans un geste de réconfort, mais aussi au lecteur, à l’éventuel jeune gay effrayé mais épaulé par un grand frère.

Le poème arbore ensuite la forme de la litanie, louant toutes les formes de différence. À ceux qui détonent, à ceux qui sourient entre deux larmes, qui malgré tout rayonnent… Le poème se fait soutien, accueil, main tendue, appel à la fraternité. Il fait famille de ces différences. Il revendique l’image du zèbre, le bigarré, le déluré, le mal-aimé. Il s’identifie au coquelicot, fleur isolée à la lisière des champs. La section verte se termine par une sensation de force, de courage, de solidité : c’est le drag power, baby.

Arrive la paix : bleu. Section dédicacée à Béatrice Bonhomme. Pour le bleu, le nu bleu, le jeune homme marié nu. La victoire sur la peur. L’émoi des premières paroles. La fraîcheur d’une déclaration d’amour. Elles sont là, les étoiles, la voûte enchantée, sous laquelle on peut enfin s’aimer.

Violet : la réflexion, la pensée. Être humain. Dans le monde contemporain. Interroger ce début de siècle qui patine dans l’anachronisme. Aimer, malgré tout, ce siècle, puisque nous n’en avons pas d’autre, puisqu’il n’y en a pas de rechange.

Doré

Et puis, enfin, ça bouge, ça pump, ça flash, ça glam. Le poème emprunte au rap, à la chanson. On retourne le stigmate : nous les tapettes, on fait la fête. Terminer en beauté, en paillettes, en grand show coloré. La communauté a toujours su mettre de la couleur sur ses douleurs : c’est ce qui fait sa force. Alors, oui, on assume le feu d’artifice, le strass, la fête. Puisqu’après tout, nous sommes gays.


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