Poétesse, traductrice et présidente de l’association Embarquement poétique, Marilyne Bertoncini a récemment connu une mésaventure numérique pour le moins troublante : la suppression soudaine de son compte Facebook après la publication d’un poème en anglais. Nous avons échangé avec elle pour comprendre ce qui s’est passé et faire le point sur l’actualité de son travail.
Aux origines d’Embarquement poétique
Gabriel Grossi : Pour commencer, peux-tu rappeler l’origine d’Embarquement poétique et ses activités, notamment en ligne ?
Marilyne Bertoncini : Embarquement poétique est l’association que je préside. Elle a pris la suite des « Jeudis des mots », des réunions informelles autour de la poésie que nous organisions au café culturel « Chez Pauline », à Nice, ainsi que de la revue Jeudi des mots, que je dirige et anime toujours, et qui reste enregistrée sous ce nom.
Les rencontres mensuelles ont désormais lieu au « Bistrot Poète », qui accueille de nombreuses manifestations culturelles.
Nous participons aussi à des événements locaux et nationaux : la Nuit de la lecture — cette année avec un marathon-relais dans Les Villes imaginaires d’Italo Calvino —, le Quart d’heure de lecture, le Printemps des poètes… Nous organisons des rencontres, des lectures, des performances. Nous sommes également présents sur des salons du livre et au Marché de la poésie.
Le site et la revue comportent une rubrique « Atelier de création » qui, depuis le confinement lié au COVID, propose des appels à textes favorisant des interactions autour de thèmes ou de consignes poétiques.
Chaque année, depuis sept ans, Embarquement poétique édite une anthologie au format livre. Ces trois dernières années, nous avons été aidés par Jean-Michel Sananes, poète et éditeur de Chemins de plume, ainsi que par la précieuse relecture d’Ile Eniger. Cette année doit paraître Au Cœur de la couleur, qui regroupe les poèmes de 86 contributeurs.La revue propose aussi «Les Mots de la semaine», une rubrique publiée chaque jeudi, avec poèmes, critiques, notes de lecture et coups de cœur.
La découverte de Renée Good
Gabriel Grossi : Comment as-tu découvert Renée Good ? Comment t’est venue l’idée de publier son poème et d’en écrire un à ton tour ?
Marilyne Bertoncini : Comme tout le monde, j’ai été profondément choquée par les informations concernant Minneapolis. Dans cette ville du centre des États-Unis, la police de l’immigration mène des actions musclées, terrorisant la population et faisant des « victimes collatérales ». Renée Good, citoyenne américaine, poétesse, mère de famille, a ainsi été tuée par l’ICE, quelques jours avant l’infirmier Alex Pretti. L’un de ses poèmes, primé, est disponible sur Internet.
C’est un ami, Franck Andrieux — comédien, metteur en scène et traducteur — qui m’a proposé de lire la traduction qu’il avait faite de ce poème de Renée Good et de m’y associer. La publication de cette traduction sur mes pages a attiré l’attention d’un poète américain qui m’a invitée à participer à plusieurs rencontres en ligne.
Il m’a ensuite proposé de contribuer à une anthologie dirigée par le poète écossais Finn Hall, dont les bénéfices seraient reversés aux familles de personnes tuées par l’ICE.
J’ai donc écrit un poème en anglais. Comme il était rédigé dans cette langue, je l’ai publié aussi sur des groupes Facebook anglophones.
La suppression du compte
Gabriel Grossi : C’est à partir de ce moment que les problèmes ont commencé ?
Marilyne Bertoncini : Oui. À peine avais-je publié ce poème en anglais qu’un écran noir est apparu avec l’injonction de faire un selfie pour justifier de mon identité. Je me suis pliée à la demande. Puis est apparue la mention : « Vous avez fait un recours, votre compte est suspendu en attendant notre décision. » La décision a été radicale : compte supprimé pour non-respect des standards de la communauté, sans explication précise, et sans possibilité de nouveau recours — puisque, selon eux, je l’avais déjà fait.
Une forme de censure ?
Gabriel Grossi : Le problème ne s’est pas arrêté là…
Marilyne Bertoncini : J’ai dû recréer un compte, un groupe et une page pour l’association. Mais entre-temps, un membre d’Embarquement poétique m’a transmis des captures d’écran dénonçant certaines pratiques de l’ICE, notamment via des publications de la LULAC, une organisation qui défend les droits des Latinos. Le contrôle des réseaux y est dénoncé et expliqué. Nous avons alors envisagé l’hypothèse que j’aie pu être prise dans un « coup de filet » visant des profils considérés comme critiques de la politique américaine actuelle — peut-être aussi en raison de mon nom à consonance latine. On craint toujours d’être paranoïaque en formulant ce type d’hypothèse… et l’on cherche d’autres explications. Mais pour l’instant, nous n’en avons pas trouvé.
Où lire le poème ?
Gabriel Grossi : Où peut-on trouver l’anthologie dans laquelle tu as publié ce poème ?
Marilyne Bertoncini : Elle s’intitule Broad Daylight et est disponible sur le site Lulu, où elle est en vente au prix de 12 €.
Gabriel Grossi : C’est donc une anthologie anglophone, mais non strictement américaine, de 138 poètes contemporains (j’espère avoir bien compté), qui ont choisi de participer à cet hommage à Renée Good.
Publications récentes et projets
Gabriel Grossi : Pour finir, peux-tu nous présenter tes dernières publications ?
Marilyne Bertoncini : Parmi mes travaux récents : À fleur de bitume (Les Lieux-dits, 2024), un livre de poèmes et photographies reprenant les images de mon exposition au Bistrot Poète.
En 2025, deux recueils de traduction : Papillon de Mari Kashiwagi (Atelier du Grand Tétras) et Demeures de mémoire de Luca Ariano (éditions Douro). En 2026 paraîtra la réédition en collection économique — grâce à David Giannoni et aux éditions Maelström, dans la collection « booklegs » — de Damnatio Memoriae, initialement publié avec des photographies de Florence Daudé. Je le donne également en performance, avec une vidéo et la musique de Marc-Henri Arfeux. C’est un travail sur la perte de mémoire, historique ou individuelle, qui tente de recréer, par son dispositif même, le trouble progressif de la disparition des souvenirs. Je pourrai le présenter au Printemps des poètes et aux Journées Poët Poët. Et une autre traduction est en cours de publication à l’Atelier du Grand Tétras, pour le Marché de la poésie, si tout va bien.
Gabriel Grossi : Merci beaucoup, Marilyne.
Marilyne Bertoncini : Merci à toi de ton intérêt — à bientôt ! ♦

Marilyne Bertoncini vit à Nice et anime l’association Embarquement poétique. Poétesse, elle est l’auteur de très beaux ouvrages dont nous nous sommes fait l’écho, notamment La Noyée d’Onagawa, Damnatio Memoriae, …
Pour en savoir plus :
♦ Questions à Marilyne Bertoncini
♦ « Son corps d’ombre » de Marilyne Bertoncini
♦ « La noyée d’Onagawa » de Marilyne Bertoncini
♦ Index des articles liés à Embarquement poétique

En savoir plus sur Littérature Portes Ouvertes
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.