Hier soir, j’ai vu au cinéma Projet Dernière Chance, un film de science-fiction où le héros, incarné par Ryan Gosling, se réveille dans un vaisseau spatial après un long coma artificiel. Totalement amnésique au départ, il n’a aucune idée de la raison de sa présence, seul, dans ce navire interstellaire. Grâce à de successifs flash-backs, il comprend qu’il est là parce qu’il est spécialiste d’un domaine qui pourrait sauver l’humanité, à une époque où des micro-organismes appelés Astrophages menacent de dévorer le Soleil.
Le scénario a des longueurs, mais la beauté des images sur grand écran fait qu’on ne s’ennuie pas une seconde, et que l’on suit avec plaisir les aventures de Ryan Gosling pour sauver le monde, accompagné de son acolyte extraterrestre. Car, en effet, le moment marquant du film consiste en la rencontre avec un alien, et je dois dire que cela m’a très agréablement surpris. En effet, cet alien est physiquement très différent de ce que l’on a l’habitude de voir.
L’apparence physique des extraterrestres dans les blockbusters
Dans le cinéma, l’extraterrestre, dans son portrait physique, est généralement soit un monstre, soit un double de l’humain. Soit il est une créature essentiellement dangereuse, et alors il est représenté sous une apparence terrifiante, soit il est une figure bienveillante, et alors ce n’est jamais qu’un être humain avec quelques modifications. C’est ainsi que les « xénomorphes » de la saga Alien ont des dents pointues, un exosquelette noir, une apparence terrifiante. Tout aussi hideux et menaçants sont les méchants de Men in Black, Le Cinquième élément, etc.
À l’inverse, quand l’extraterrestre est une figure bienveillante, ses traits physiques ont tendance à se rapprocher de la figure humaine. Les Na’vis d’Avatar sont plus ou moins des humains à la peau bleue, le gentil alien E.T. a un schéma corporel humanoïde et des expressions faciales décodables pour un humain. Certains extraterrestres ont d’ailleurs une apparence qui les rend quasiment indiscernables des êtres humains : que l’on pense à Superman, aux Vulcains de Star Trek, etc.
Finalement, l’extraterrestre au cinéma n’est souvent jamais qu’un double de l’humain. Soit il incarne ce que nous avons de mauvais en nous, et alors il a des allures monstrueuses et repoussantes, soit il symbolise ce que nous avons de bon en nous, et alors son altérité est minimale, et malgré quelques éléments destinés à rappeler son statut d’extraterrestre, il est quasiment humain.
L’imagination, en termes de représentation du portrait physique de l’alien, est limitée en ce qu’elle emprunte quasi exclusivement avec ce que nous connaissons déjà : le corps humain, mais aussi le corps animal. Autrement dit, l’extraterrestre est souvent une recomposition du vivant terrestre, dont l’assemblage évoque soit la monstruosité, soit simplement l’altérité.
Rocky, un extraterrestre singulier
Ce qui m’a séduit dans Projet Dernière Chance, c’est précisément que l’extraterrestre rencontré par Ryan Gosling, et qu’il surnomme Rocky, échappe à certains de ces clichés.
Son corps ressemble en gros à un rocher sur pattes. On retrouve certes la symétrie antéro-postérieure (deux pattes avant, deux pattes arrière) qui permet de nous raccrocher à quelque chose de connu. Les dimensions de l’extraterrestre et ses quatre pattes nous renvoient au meilleur ami de l’homme : le chien. Pour moi, c’est parce que sa silhouette générale peut évoquer le chien que l’extraterrestre n’est pas qualifié de monstrueux.
Mais l’Éridanien (du nom de l’étoile 40-Éridan, qui existe vraiment, et d’où viendrait notre ami) n’a ni tête, ni yeux, ni bouche, ni expressions faciales. Son langage ne ressemble à rien de ce que l’on connaît sur Terre, si bien qu’il faut une interface informatique pour faire la traduction. Il y a donc bien un effort de penser l’extraterrestre en dehors des représentations cinématographiques habituelles, et je trouve ça très bien. L’extraterrestre, puisqu’il vient d’un autre monde, ne ressemble pas forcément à ce que nous connaissons.
C’est quelque chose qui se rencontre assez peu au cinéma. Dans The Thing, l’extraterrestre n’a aucune forme propre, et prend la forme de ce qu’il rencontre. Dans 2001, L’Odyssée de l’espace, il est représenté sous la forme d’un parallélépipède noir, ce qui est pour le coup une vision très singulière, qui montre bien l’altérité irrémédiable de l’extraterrestre et son caractère mystérieux, mais ce monolithe est peut-être davantage un vaisseau spatial qu’un corps alien. Dans certains films, les Aliens n’ont tout simplement pas de corps physique au sens où nous l’entendons.
Les micro-organismes : Astrophages et Taumibes
Le film Projet Dernière Chance met également en scène d’autres formes de vie extraterrestres, microscopiques celles-ci. Il y a d’abord les dangereux Astrophages, qui détruisent lentement le Soleil en s’en nourrissant, mais qui sont également utilisés comme source d’énergie pour la propulsion de vaisseaux interstellaires. Et il y a les bons Taumibes, qui se nourrissent précisément de ces terribles Astrophages.
Nous avons ici l’idée que l’extraterrestre n’est pas forcément un être pensant évolué, doté d’un langage et d’une technologie, mais qu’il peut être aussi un micro-organisme. Cela permet de sortir des représentations conventionnelles, même si c’est loin d’être une nouveauté. Cela permet d’inscrire la notion de menace invisible, finalement assez courante dans un bon nombre de films catastrophes reposant sur la propagation d’une maladie, ne serait-ce que World War Z.
L’extraterrestre : penser l’autre, se penser soi-même
La figure de l’extraterrestre au cinéma apparaît finalement comme un miroir de l’humanité. Nous projetons dans cette figure tout à la fois nos peurs et nos valeurs. Les aliens monstrueux incarnent nos angoisses primitives, et ne sont jamais que des avatars de monstres plus anciens, présents jusque dans les mythologies antiques. Les extraterrestres humanoïdes reflètent, parfois en les exagérant, certaines de nos propres caractéristiques, nos propres qualités et nos propres défauts. L’extraterrestre nous force à voir l’humain sous un angle décalé, et n’est jamais qu’un moyen de nous penser nous-mêmes.
L’extraterrestre est souvent, dans le cinéma, présenté comme un envahisseur. C’est le modèle de La Guerre de mondes de H.G. Wells. L’extraterrestre est là pour s’emparer des ressources de la planète, sans guère se soucier du devenir des populations humaines ni des équilibres naturels de la planète pillée. Cette dimension prédatrice n’est jamais que le reflet d’une humanité qui s’est souvent, dans son Histoire, montrée dominatrice, impérialiste, colonisatrice. Nous avons finalement peur que les Aliens nous fassent à nous, humains, ce que nous-mêmes avons fait à d’autres populations humaines ou animales.
C’est Steven Spielberg qui a le plus popularisé l’image d’un extraterrestre bienveillant, avec Rencontre du Troisième type et surtout E.T. l’extraterrestre. Mais ces films disent aussi toute la difficulté qu’il y a, pour les humains, à baisser leur garde, à réellement être à l’écoute de l’autre, et à ne pas le concevoir d’abord comme une menace. Les humains ont tendance, face à l’extraterrestre, à tirer d’abord et à poser des questions ensuite : c’est précisément cette attitude que condamne Spielberg, et dans son film, il faut toute l’ouverture d’esprit d’un enfant pour réellement comprendre l’extraterrestre. L’extraterrestre devient un enfant, une victime, et non plus une menace.
Communiquer avec l’Autre
Projet Dernière Chance fait donc partie de ces films où l’extraterrestre est un ami de l’homme, et il est particulièrement intéressant que cette amitié se construise alors même que l’apparence physique de l’extraterrestre ne facilite pas la communication. Sans tête, sans yeux, sans bouche, Rocky ressemble avant tout à un gros caillou. La communication passe d’abord par l’échange d’objets où se révèle le savoir scientifique des deux individus (l’humain et l’extraterrestre). Leur premier langage commun, c’est la science.
La science-fiction nous permet de nous poser des questions extrêmement intéressantes : si jamais nous rencontrons un jour des extraterrestres, ressembleront-ils vraiment à ce que nous imaginons d’eux ? Saurons-nous même qu’ils sont là ? Auront-ils des membres, un visage, un corps, ou rien de tout cela ? Auront-ils un langage que nous pourrions décoder ? Et quel serait le médium de ce langage : la voix, le son, l’image, ou rien de tout cela ?
Il y a une difficulté de penser ce que nous ne connaissons pas. Nous prêtons à l’inconnu des formes que nous connaissons. Statistiquement, il est probable que la vie soit née ailleurs que sur Terre, mais il est tout aussi possible qu’elle ne ressemble en rien à ce que nous recherchons. Dans la littérature, dans le cinéma, l’extraterrestre est essentiellement un double de nous-mêmes, bienveillant ou malveillant, c’est selon, mais finalement très proche, dans son apparence, dans ses intentions, dans sa pensée, de ce que nous sommes. Et s’il était tout à fait autre chose ?
Image d’en-tête : j’ai demandé à l’IA proposée par WordPress de représenter un extraterrestre qui, bien qu’ayant un corps, n’aurait un modèle ni humain, ni animal. La solution proposée est assez artistique, vous ne trouvez pas ?
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