Intelligence artificielle : la fin de la pensée ?

Je viens de voir passer successivement deux publicités qui proposent la rédaction intégrale d’une thèse de doctorat par une application d’intelligence artificielle. Cela me gêne profondément.

Faire rédiger sa thèse par l’IA ?

On ne parle pas ici d’un usage modéré de l’IA, qui toucherait à une tâche annexe, mais bel et bien du cœur du travail de recherche de l’étudiant qui serait pris en charge par la machine.

La publicité promet un résultat conforme aux exigences formelles d’une thèse de doctorat. L’application est donc censée faire en quelques secondes ce qu’un doctorant mettait trois ans à faire. Certes, le document final ne peut excéder 80 pages, mais il suffit de relancer la génération plusieurs fois, et le tour est joué. Évidemment, il y a des chances que, si le prompt est mauvais, le résultat soit pitoyable, mais les IA se sont tellement améliorées récemment que je ne doute pas qu’un prompt intelligent puisse produire un résultat bluffant.

La promesse est alléchante : des mois d’efforts remplacés par quelques minutes de paramétrage. Il n’est plus nécessaire de savoir rédiger, de savoir insérer des citations, de savoir quoi que ce soit, en fait, et l’IA fera le travail à votre place.

Que reste-t-il à évaluer ? Sans doute pas grand-chose. Les nouveaux outils d’IA font littéralement le travail à la place des étudiants. Mais ne peuvent produire ce qu’il y a de plus important : la maturation d’une pensée originale.

Une telle pratique nie le sens même d’un doctorat

Un doctorat, c’est quelque chose d’assez unique. Ce sont au minimum trois années laissées à un étudiant de haut niveau pour creuser à fond un problème. C’est très rare, dans le monde d’aujourd’hui, que l’on accorde ce temps-là, destiné à une enquête au long cours.

La thèse finale, le document papier de près d’un millier de pages dans certaines disciplines, le chef-d’œuvre, n’est que la trace écrite, le support, mais ce qui importe, plus que le produit fini, c’est l’aventure existentielle du doctorant.

Écrire une thèse, c’est formuler des hypothèses, les tester, voir que ça ne marche pas, changer de méthode, patauger, pour finalement trouver. C’est comme cela que l’on se forme, par tâtonnements successifs, par essais et erreurs, jusqu’à produire quelque chose de fondamental : un savoir nouveau. Le doctorant ne fait pas seulement des résumés et des synthèses : il crée. Et ça, c’est le fondement de la recherche, c’est la raison d’être de l’Université.

Dans cette aventure de trois ans et plus, le voyage est tout aussi important que la destination. On se forme soi-même. On en apprend sur soi. On se forge en tant que chercheur. Et, en ce sens, la soutenance de thèse a un sens symbolique fort. C’est un adoubement. Le jury reconnaît que, par le travail accompli, le doctorant mérite sa place parmi les docteurs. En recevant le grade de docteur, l’étudiant est reconnu, intégré, admis dans le corps des chercheurs. Il pourra poursuivre, à l’Université ou ailleurs, ses recherches.

On voit bien, dès lors, que la tentative de faire faire le travail à une machine est vaine. L’IA n’est qu’une machine à produire du texte et ne peut réellement créer de savoir neuf. Et recourir abusivement à l’IA, lui faire faire ce qui est du devoir du doctorant, c’est se priver de l’acquisition de savoir-faire, c’est se priver de cette possibilité de se former soi-même en tant que chercheur.

Et c’est en outre moralement très douteux, puisque l’état d’esprit de l’étudiant qui y a recours est proche de celui de la triche. Il s’agit de signer de son nom des choses que l’on n’a pas pensées soi-même.

Des copies qui se corrigent toutes seules ?

Peu de temps après avoir vu cette publicité pour la génération automatisée de thèses de doctorat, je suis tombé sur cette autre réclame qui propose aux enseignants de déléguer à la machine la correction des copies.

J’ai tout de même un doute sur le gain de temps que cela permet, car je suppose qu’il faut numériser toutes ses copies, ce qui est très long. Cela ne peut marcher que l’IA sait lire les pattes de mouche des élèves, ce dont je suis loin d’être certain. Mais bon, admettons que cela fonctionne, ou que cela fonctionnera avec les progrès successifs de la machine.

Là encore, un enseignant qui userait d’un tel procédé me semble passer à côté du sens de la correction, laquelle en définitive ne sert à rien d’autre que de faire progresser l’élève. Personnellement, j’essaie dans la mesure du possible de corriger avec l’élève, pour qu’il apprenne de ses erreurs. Et mes annotations dépendent beaucoup de ce que je sais de l’élève.

Surtout, le recours à l’IA pour se substituer à une tâche essentielle du professeur, c’est courir le risque, à long terme, de voir notre métier peu à peu automatisé et remplacé par des robots. Le scénario de cauchemar, où les enfants des classes populaires n’auraient face à eux que des robots, quand les enfants les plus favorisés continueraient d’avoir un enseignant humain, relève pour l’instant de la science-fiction, mais il faut être vigilant afin de s’assurer qu’il n’advienne pas.

Pour une utilisation saine de l’IA

Moi qui vous dis tout cela, j’utilise l’IA. Je l’assume complètement. Il y a des tâches pour lesquelles cet outil est exceptionnel. Il serait stupide de s’en priver. Mais il faut toujours être très vigilant.

Il y a un usage honnête des nouveaux outils proposés par l’intelligence artificielle : celui qui mentionne explicitement son usage, et n’essaie pas de faire passer pour sien le travail de la machine. Celui qui utilise l’IA sans la substituer à la pensée et à l’action, en en faisant un outil et non un substitut. Celui où l’IA facilite le travail de l’humain mais ne s’y substitue pas. Moi même, j’illustre fréquemment mon blog avec des images générées par intelligence artificielle : mais le texte est le mien, et l’image n’est que décorative. Je pense sincèrement qu’il y a un usage sain des nouveaux outils d’intelligence artificielle, celui en somme où l’IA reste un outil parmi d’autres, où le créateur humain reste créatif, où le produit fini est essentiellement le résultat d’un travail humain et où l’IA n’a permis que de gagner du temps sur des tâches annexes.

En revanche, je suis sidéré lorsque je vois passer des publicités qui vendent des applications proposant la rédaction automatisée de chapitres entiers de thèses de doctorat en quelques secondes, ou encore la correction automatisée de copies d’élèves.

Le problème de ces applications, c’est qu’elles ne sont pas seulement des outils mais des substituts. Elles n’aident pas à faire : elles font à la place.

Utiliser l’informatique pour traiter de très grands corpus, ça se fait depuis longtemps ; le logiciel Hyperbase est ainsi l’un des fleurons de l’université de Nice. Mais le chercheur qui y a recours reste maître de sa pensée, depuis les hypothèses jusqu’aux conclusions, et c’est bien lui qui interprète les statistiques fournies par la machine.

Je pense que l’IA peut avoir sa place comme assistance au traitement des données, facilitant les tâches rébarbatives pour permettre à l’humain de se concentrer sur le cœur de son travail : la créativité, l’imagination, la réflexion, la recherche…

Mais ce que proposent ces publicités, c’est tout à fait autre chose : loin de se limiter à assister le chercheur, elles se substituent à lui.

C’est, à mon sens, une méprise totale sur ce qu’est un travail de recherche. Le jury n’examine pas seulement des résultats, il évalue tout le cheminement intellectuel qui a permis d’y arriver. Le voyage est tout aussi important que la destination. En d’autres mots, le jury ne s’intéresse pas qu’aux résultats, mais aussi à la mise en œuvre d’une méthodologie originale que le candidat est susceptible d’appliquer à l’avenir à d’autres travaux de recherche. Le jury ne voit pas seulement le produit fini, il juge le potentiel d’un futur chercheur.

Rédiger en quelques minutes un prompt qui permet d’obtenir un document de quatre-vingts pages, c’est passer à côté de ce qu’est la recherche universitaire. Ici, l’IA n’a pas été une aide à la recherche, elle s’y est substituée. Or, une thèse de doctorat, ce n’est pas seulement le document écrit final, c’est surtout un processus intellectuel qui perfectionne son auteur, qui lui donne des qualités qu’il n’avait pas avant, et qui font sa valeur en tant que chercheur.

Le même genre de remarques vaut pour cette application qui propose de corriger intégralement des copies. Elle n’est pas une aide pour faire, mais un substitut qui fait à la place. C’est passer à côté du sens de l’évaluation. Corriger une copie, ce n’est pas seulement mettre une note en haut d’une feuille. C’est relever les erreurs, comprendre leurs causes et élaborer des stratégies pour y remédier. C’est prendre en compte l’élève en tant que personne et pas seulement la copie rendue à un instant T.

En somme, la distinction essentielle pour moi est celle entre l’utilisation de l’IA en tant que moyen et celle de son utilisation comme substitut faisant la totalité du travail. S’il s’agit de gagner du temps, mais que l’humain reste au cœur du travail, maître de ses hypothèses, de ses protocoles expérimentaux, de ses analyses, de ses conclusions, c’est très bien. S’il s’agit de faire passer pour sien un travail qui est en réalité celui d’une machine, alors on peut parler de tromperie.

Un doctorat n’est pas seulement la production d’un écrit mais avant tout un travail sur soi, un voyage intellectuel de plusieurs années, un dialogue entre un penseur et son objet d’étude. L’on n’assiste pas seulement à la production d’un résultat de recherche, mais à la naissance d’un penseur. Le jury de thèse, en accordant le grade de docteur à un candidat, fait un pari sur l’avenir : il juge que la qualité du travail accompli rend le candidat capable d’entreprendre de nouveaux travaux, et digne d’être intégré à des équipes de recherche.

Une thèse totalement générée par IA, où l’intelligence artificielle n’est plus seulement un outil mais un substitut à la pensée, n’a guère d’intérêt. Le candidat n’a rien appris, n’a pas réfléchi, n’a pas pensé. Quand bien même le résultat serait excellent (et il y a bien peu de chances que ce soit le cas), le mérite en reviendrait à la machine et non au candidat.

C’est bien cela que propose cette publicité : non pas un outil d’analyse de données dont l’interprétation resterait humaine, mais la rédaction d’un chapitre entier de thèse en quelques secondes.

Je voudrais conclure en citant ce point de vue que je trouve très juste sur l’IA. Il a le mérite de ne pas la condamner en bloc, mais de montrer les problèmes qu’elle soulève.

Tant que l’IA reste un moyen, un outil pour développer sa créativité, c’est très bien. De tous temps, les Hommes ont prolongé la capacité d’action de leurs jambes et de leurs bras par des outils qui permettent de soulager l’effort. Les vélos, les voitures, les avions sont nés de la volonté de l’Homme de soulager le corps, de gagner du temps, pour pouvoir mieux se consacrer à des tâches plus essentielles. La création d’outils, certains animaux s’y adonnent mais c’est vraiment l’Homme qui y excelle. Et c’est parce que l’Homme a su se doter d’outils qu’il a pu s’extraire de la condition animale et se mettre véritablement à penser.

Le piège de l’IA, c’est lorsqu’elle n’est plus seulement un outil. Lorsqu’elle n’est plus là pour soulager le travail humain mais pour le remplacer. Lorsqu’elle n’est plus une aide pour faire, mais fait à notre place. Il y a deux usages de l’IA très différents : celui qui va aider à faire, et celui qui fait à notre place. Celui qui stimule notre créativité, et celui qui la remplace. Il ne s’agit pas de bannir l’IA : il s’agit de savoir ce qu’on fait quand on l’utilise, et de s’assurer qu’on reste bien le maître de sa pensée.


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