Souvenirs d’écriture

On me demande parfois depuis quand j’écris. L’écriture n’est pas entrée dans ma vie un jour particulier. Elle a toujours été une compagne fidèle. J’inventais des histoires avant même de savoir écrire. En remontant le fil de ma mémoire, quelques souvenirs me reviennent.

Il y a une pièce de la maison familiale que nous appelons le garage. Je n’ai pas le souvenir que nous y ayons mis une seule fois la voiture. La pièce doit son nom au fait qu’elle s’ouvre avec une grande porte de garage coulissante. C’est la pièce où mes parents entreposent tout ce dont on a besoin dans une maison, mais qui n’est pas beau à voir. Et c’est là où se trouve le matériel de musique de mon père. Ses synthés, magnétophones, micros. La pièce n’est pas chauffée. Je me revois, je dois avoir environ cinq ans, en train de lire une histoire inventée avec mon père. Une histoire d’astronautes dans une base lunaire qui découvrent un monde souterrain merveilleux. Je pose ma voix sur les ambiances musicales composées par mon père. L’enregistrement sur cassette audio existe peut-être encore.

Ma première machine à écrire

Ce sont les grandes vacances entre le CM2 et la Sixième. Je suis assis à côté de mon père devant l’ordinateur, déplacé pour l’occasion dans la salle à manger, près de de l’ouverture de la cuisine. Nous avons devant nous une feuille de classeur Seyès jaune, remplie de l’écriture de mon père. On y trouve le récit de Kiltor Dawson, l’histoire, inventée plusieurs années auparavant, d’un archéologue écossais découvrant dans les souterrains de la Tour de Londres une carte révélant l’emplacement d’un fabuleux trésor, quelque part dans le désert d’Arabie. Mon père veut me faire réécrire cette histoire que nous avions inventée ensemble quelques années plus tôt, écrite en dictée à l’adulte. Ce travail de réécriture ne me passionne pas. L’histoire, après tout, est déjà écrite. C’est une histoire que j’aime beaucoup, à partir de laquelle mon père avait même fabriqué un jeu de société permettant de revivre l’histoire, mais c’est une histoire déjà écrite, et je ne vois pas trop l’intérêt de m’y replonger. Pourtant, c’est là que j’apprends à « dire mieux », à faire de belles phrases, à créer des effets de style. C’est ce texte-là, écrit entre le CM2 et la Sixième, que je proposerai, en Quatrième, au concours d’écriture du Lions Club de Nice, et obtiendrai le premier prix. Mais, à ce moment-là, je ne le sais pas encore. Je vois juste l’ennui de revenir sur une histoire déjà écrite. Je m’y plie de bon coeur, mais par moments je résiste. Mon père me fait des suggestions qui sont beaucoup trop belles. Il me propose des références à la mythologie égyptienne, et il ne comprend pas que je ne veuille pas les insérer. J’essaye de lui faire comprendre que je suis preneur de ses conseils, mais que je veux que le texte reste le mien. Avec de telles références, on risquait de penser que c’était mon père qui avait tout écrit, alors que ce n’était pas le cas.

En début de Sixième, je passe les évaluations nationales de Français. Un gros fichier à couverture jaune cartonnée. La dernière épreuve est une expression écrite. Il faut inventer un récit dans lequel insérer la phrase suivante : « Soudain, il se rend compte qu’il n’est pas seul dans la maison ». Le sujet me passionne. J’écris un long texte, d’une traite, et, sans réfléchir, je compose à la première personne et aux temps du passé. Je trouve ça beaucoup plus joli. Une histoire d’horreur, pleine de toiles d’araignées, d’escaliers qui craquent, à l’ambiance lugubre. Et, arrivé au moment d’insérer la phrase, je me rends compte de mon erreur dans le choix de la personne et du temps, mais je n’ai plus le temps de tout changer. Je recopie la phrase telle quelle, bien conscient de la rupture grammaticale. Je pense avoir raté l’exercice. Une semaine plus tard, j’apprends que ma professeure de français a été absolument éblouie par mon texte. Qu’elle l’a lu à toutes ses classes, avec des éloges appuyés, y compris ses classes de Troisième. Qu’elle n’a jamais vu un élève avec un tel niveau d’orthographe, de vocabulaire, de syntaxe. Elle me propose de participer à des concours d’écriture. Ce jour-là, ma prof me fait prendre conscience que j’ai du talent. Et, accessoirement, j’acquiers une réputation de fayot dont je me serais bien passé.

Je suis avec mes parents et ma prof de français dans les locaux du Rectorat, pour la remise des prix du Concours Académique d’Écriture Poétique, par une chaude journée de fin d’année scolaire. Il y a plein d’autres élèves que je ne connais pas, qui viennent des quatre coins du département, la plupart plus grands et plus âgés. Les poèmes sont imprimés sur des panneaux, et l’on peut circuler entre eux pour les lire. Je les lis en cherchant où se trouve mon propre poème. Je vois écrit « accessit » sous la plupart d’entre eux, et je dois demander ce que cela veut dire. Puis je trouve enfin mon poème, et découvre qu’il a obtenu le troisième prix. Les officiels enchaînent les discours, après quoi nous recevons nos prix : quelques livres, dont l’anthologie du concours de l’an passé. Je suis heureux d’apprendre que mon poème, lui aussi, serait publié dans un livre. C’était la première fois que cela m’arrivait.

Une cérémonie de remise des prix

C’est une chaude nuit d’été. Les grandes vacances entre la Cinquième et la Quatrième. De longues tables ont été dressées sur la place du Château, à l’occasion de la fête médiévale. De très nombreuses personnes savourent le banquet, la plupart déguisés en princes, chevaliers et gentes dames. Ils admirent les jongleurs, les cracheurs de feu, les montreurs de serpent. Moi, je porte un déguisement de moine fabriqué par l’atelier « costumes médiévaux » du collège. J’attends le moment où la musique doit s’éteindre, à côté d’un monsieur qui m’a été présenté comme un comédien. Ensemble, le moment venu, nous nous avançons sur la scène. Et là, il déclame mon poème sur le Moyen Âge à la lueur des torches. Je me tiens à côté de lui, très ému. Si je suis là, c’est parce que j’ai obtenu le premier prix. J’avais choisi d’écrire sur la fauconnerie, sachant que le premier prix était une rencontre avec le fauconnier, et ayant lu en classe Le faucon déniché de Jean-Côme Noguès. J’avais soigneusement copié mon poème à la plume, en caractères gothiques, avec des lettrines enluminées. Mon père m’avait aidé à brunir le papier avec du café et à en brûler les coins pour créer un effet parchemin.

Au lycée, je n’ai plus participé à des concours d’écriture. Les cours de français devenaient analytiques, préparant aux épreuves reines du baccalauréat, le commentaire composé et la dissertation. Je continuais beaucoup à écrire, sur l’ordinateur. Un roman situé dans l’univers magique que j’avais imaginé. Je conserve précieusement ces fichiers numériques, ces textes d’écriture adolescente qui ne valent pas grand-chose, mais qui m’ont permis d’écrire presque tous les jours, me donnant une facilité à écrire qui m’a beaucoup servi depuis. J’écrivais donc en secret, et à côté de cela je découvrais en classe les grands auteurs de la littérature française. Je me souviens avoir été marqué par Lorenzaccio, par les Mémoires d’Outre-Tombe de Chateaubriand, par la poésie de Baudelaire, de Rimbaud, de Perse et de Char.

Et puis il y a eu le bac de français. Au Lycée Impérial, à Nice. De façon tout à fait inhabituelle, il n’y avait dans le sujet qu’un seul texte au lieu d’un groupement de textes : un texte autobiographique de Pierre Loti. J’avais l’habitude de choisi le commentaire composé, mais je n’étais pas très emballé. Le sujet de dissertation ne me séduisait guère non plus, et puis je ne m’y étais guère entraîné, car je choisissais presque toujours le commentaire composé lors des examens blancs. Et puis j’ai vu le sujet d’écriture d’invention. L’écriture d’invention, cette épreuve méprisée par la prof, pour laquelle nous n’avions fait aucun entraînement, et qui était vue comme la solution de secours pour les mauvais élèves. Écrire le journal de bord de Pierre Loti, quittant les rivages de Turquie, dans lequel il rêverait à la belle Aziyadé. Ce jour là, je me suis fait plaisir, dans la couleur locale orientale, les ambiances de harem, les senteurs épicées, la déclaration d’amour passionnée d’un homme qu’une mer séparait de sa bien aimée. Ce n’était pas forcément cela qui était attendu.

Les années de classes prépa ont correspondu à une pause dans mes activités d’écriture personnelle. Mais elles ont été décisives dans ma formation. J’ai énormément appris pendant ces années-là, et beaucoup écrit aussi, mais non pas des textes personnels : des commentaires composés, des dissertations, des versions latines, des versions et thèmes italiens, et j’en passe… Mais l’écriture a naturellement repris sa place après la prépa. Dès mon arrivée à l’université, lors du premier cours, j’entends parler d’un groupe d’étudiants qui veut se réunir pour écrire. Pour avoir autre chose qu’un regard analytique sur la littérature, et laisser s’exprimer une fibre artistique. C’est là que j’ai rencontré plusieurs amis tous passionnés d’écriture et de poésie. Et c’est pendant cette période que j’ai écrit une grande partie des poèmes qui allaient constituer la matière de mon premier recueil, Concordance. Le titre était trouvé dès cette époque-là.

Mai 2023. Je suis sur les hauteurs de Grasse, au centre culturel Altitude 500, où va se tenir une scène ouverte de poésie. Le poème que j’ai dans ma poche n’est pas comme les autres. Il parle d’une chose dont je n’ai jamais parlé publiquement. Il parle d’homosexualité. Il m’a été inspiré par cette nouvelle terrible, la mort du petit Lucas, 13 ans, des suites d’un harcèlement homophobe. Cette litanie égrène une longue liste d’histoires vraies, trop nombreuses, de la violence homophobe. Sur la scène, au centre de l’amphithéâtre, je déclame d’une voix posée mais intense, submergé d’émotion. Un silence de plusieurs secondes suit ma lecture. Et ensuite, c’est un tonnerre d’applaudissements. Plusieurs personnes qui tiennent à venir me parler. Ce jour-là, j’ai su que je tenais la matière de mon deuxième recueil. Et ça allait donner Du Néon aux Étoiles.

Des souvenirs morcelés. Des souvenirs d’écriture. Des instantanés de ce qui, depuis l’enfance, te requiert. Ce geste appris de ton père. C’est, sous d’autres formes, la même quête qui se poursuit. Une aventure dans la langue. Un besoin d’écrire qui t’est bien plus vital que celui de lire. Ces souvenirs ainsi juxtaposés transforment le passé en parcours. Donnent une forme de finalité à ce qui n’en a pas nécessairement eu. Et informent aussi l’avenir : je compte bien, autant que possible, vivre avec les mots.



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