J’ai découvert grâce aux réseaux sociaux — lesquels n’ont décidément pas que du mauvais — le texte proposé aux élèves de Troisième à l’occasion du Brevet des Collèges. Il s’agit d’un texte poétique de Paul Fournel, « Pantoum Patate », publié en 2015 dans Le Bel Appétit. Dans ce recueil, le poète oulipien joue avec des formes fixes très strictes (sonnet, villanelle, pantoum, etc.), pour les détourner au profit d’un éloge de l’alimentation et de la cuisine. Sans plus attendre, je vous propose de découvrir ce poème — et on en parle ensuite.
« Pantoum Patate »
Tu frémis dans la graisse d’oie,
Je te salue pomme de terre
Tu mollis dans le feu de bois,
Ma nourriture débonnaire
Je te salue pomme de terre.
Patate universelle !
Ma nourriture débonnaire,
En fines frites ou en rondelles.
Patate universelle,
Je te farcis et je t’écrase,
En petits cubes et en rondelles
Que tu sois d’Amiens ou de Boise
Je te farcis et je t’écrase,
Je t’offre noix de beurre et lait,
Que tu sois d’Amiens ou de Boise
Joie du bébé, joie du gourmet.
Je t’offre noix de beurre et lait,
Tu te saisis du jus de viande.
Joie du bébé, joie du gourmet,
Le monde entier en redemande.
Tu te saisis du jus de viande,
Occidentale citadelle,
Le monde entier en redemande,
Il t’aime vieille ou bien nouvelle.
Paul Fournel, Le Bel Appétit, 2015.
Ce poème de Paul Fournel paraît, de prime abord, relever du simple divertissement gastronomique, d’une farce poétique qui n’aurait d’autre intérêt que de faire sourire le lecteur. Cependant, une lecture attentive montre qu’il met en jeu des questions complexes : la hiérarchie des objets poétiques, les rapports entre culture savante et culture populaire, la circulation mondiale des aliments, ainsi que la capacité de la poésie à transformer le banal en objet de célébration.
La poétique de l’écart : un jeu héroï-comique
Le premier élément frappant est le décalage entre la forme et le sujet. Dans le poème de Paul Fournel, un objet trivial, la patate, devient le sujet lyrique du pantoum. On retrouve ainsi un jeu poétique qui était affectionné d’un Francis Ponge, lequel déjà, en son temps, prenait « le parti pris des choses », et partait de l’objet pour en faire un objeu suscitant de l’objoie. La logique de ce poème est sensiblement la même.
Une forme complexe : le pantoum
Nous avons donc une forme complexe, raffinée : un pantoum. Pour le dire simplement, le pantoum est une forme fixe reposant sur la reprise des vers 2 et 4 d’un quatrain aux vers 1 et 3 du quatrain suivant. Cela produit un effet de circularité et d’insistance, chaque vers se chargeant de signification nouvelles au gré des répétitions. Cette forme, admirée par les Parnassiens, a été adaptée par Baudelaire dans les Fleurs du Mal : son poème « Harmonie du soir » n’est pas, à proprement parler, un pantoum, mais il en reprend la logique, dans une construction encore plus complexe : la progression du poème se fait par vagues successives, comme une mélodie obsédante qui construit une véritable architecture musicale du « soir », « valse mélancolique et langoureux vertige ».
Un sujet trivial : la patate
Quand Fournel intitule « Pantoum Patate » son poème, il a donc en tête toute cette tradition qu’il entend parodier. En effet, Fournel choisit d’appliquer cette structure sophistiquée à un objet extrêmement ordinaire : la pomme de terre. La pomme de terre appartient au domaine du quotidien le plus prosaïque : elle est alimentaire, domestique, terreuse, associée aux gestes ordinaires de la cuisine plutôt qu’aux grandes catégories lyriques de la tradition (l’amour, la mort, la nature sublimée, le sacré). Elle est, en quelque sorte, l’anti-sujet poétique par excellence.
Toute la dynamique du texte repose sur cette discordance. Là où la forme du pantoum appelle normalement une certaine élévation — par son tressage rigoureux, ses reprises en écho, sa structure presque incantatoire — le contenu, lui, s’enracine dans la banalité la plus concrète. Le lecteur est ainsi déstabilisé : il pourrait s’attendre à une montée lyrique, à la célébration d’un sentiment ou d’une idée noble, et il se retrouve face à une patate qui “frémit dans la graisse d’oie”, image volontairement terre-à-terre, presque culinaire, qui désacralise immédiatement le cadre d’attente poétique.
Le lecteur s’attendrait à voir célébrés l’amour, la nature ou la mort ; il découvre une patate qui frémit dans la graisse d’oie. Cette stratégie relève d’une esthétique du déplacement. Le poème pose implicitement une question fondamentale : pourquoi certains objets seraient-ils dignes de poésie et d’autres non ? Le texte répond par sa propre existence : tout peut devenir matière poétique.
Une réécriture chargée de sens
Une glorification héroï-comique de la patate
Cet éloge de la patate peut être dit héroï-comique. Le registre héroï-comique est « un art du décalage qui consiste à traiter un sujet bas en style élevé » (Wikipédia, qui rappelle que l’on appelle burlesque le décalage inverse, consistant à traiter un sujet noble en style vulgaire).
Le poème reprend ainsi à son compte les codes de l’ode ou de l’hymne. La formule « Je te salue pomme de terre » n’est pas sans évoquer la prière chrétienne « Je vous salue Marie ». Cette résonance n’est certainement pas accidentelle : le poète reprend le vocabulaire de la célébration religieuse pour l’appliquer à un tubercule. Il ne s’agit cependant pas d’un simple effet comique. La parodie produit une élévation paradoxale : la pomme de terre est investie d’une dignité quasi sacrée. Cette sacralisation culmine dans certaines expressions telles que « patate universelle » ou « occidentale citadelle ». Le lexique épique ou monumental contraste avec l’humilité du référent. Le poème devient ainsi une sorte de liturgie profane de l’alimentation.
Un légume protéiforme, à l’image de la poésie
La pomme de terre est remarquable par sa plasticité : frites, rondelles, cubes, purée, pomme de terre farcie, elle se prête à de très nombreuses recettes, sous de nombreuses formes. Elle apparaît donc comme un légume protéiforme, ce qui explique peut-être la fascination du poète pour cet objet trivial en apparence. Comme la poésie elle-même, la pomme de terre est un matériau susceptible d’innombrables variations. Fournel rapproche ainsi l’art culinaire et l’art poétique.
La patate met tout le monde d’accord
Il y a quelque chose de très joyeux, de très jubilatoire dans ce poème qui est une célébration joyeuse de la patate. Une célébration qui n’est pas gratuite, mais qui est pleine de sens. La patate apparaît comme un symbole démocratique, comme l’image d’une mondialisation heureuse, et plus largement comme un symbole d’abondance et de bonheur.
La patate, symbole démocratique
L’un des thèmes majeurs du texte est la démocratie alimentaire. La pomme de terre possède une caractéristique exceptionnelle : elle transcende les distinctions sociales. Le poème insiste sur ce point : « Joie du bébé, joie du gourmet ». La pomme de terre satisfait tout le monde, depuis le nourrisson jusqu’au connaisseur raffiné. La pomme de terre accomplit ici une forme d’universalité sociale.
Dans l’histoire européenne, la pomme de terre est précisément l’aliment qui a permis de nourrir les populations les plus modestes tout en étant intégrée aux cuisines aristocratiques puis gastronomiques. On peut rappeler le rôle qu’a joué Antoine Parmentier pour promouvoir l’usage de la pomme de terre, tubercule d’origine américaine, dans la cuisine française, y compris chez les élites. Le poème mobilise donc une mémoire historique implicite. La pomme de terre n’est pas seulement un légume ; elle est un acteur de l’histoire des sociétés modernes.
Une mondialisation heureuse
Le vers « Que tu sois d’Amiens ou de Boise » ouvre une perspective géographique inattendue. Amiens représente la France ; Boise, dans l’Idaho, évoque l’Amérique du Nord et l’une des grandes régions productrices de pommes de terre. La pomme de terre devient un symbole de circulation mondiale. Or cette mondialisation n’est pas présentée sous un angle critique mais sous un angle fédérateur. Le poème met en scène une communauté humaine rassemblée par un même aliment : « Le monde entier en redemande ». Cette formule possède une portée anthropologique. Au-delà des frontières, des langues et des cultures, les êtres humains partagent des pratiques alimentaires communes. Le poème célèbre donc une forme d’unité concrète de l’humanité.
Le pantoum comme machine à produire l’abondance
La forme même du pantoum est signifiante en ce qu’elle introduit des répétitions constantes qui montrent le côté omniprésent de la pomme de terre. Chaque reprise crée un effet de ressassement gourmand. La pomme de terre envahit progressivement tout l’espace verbal, de façon proliférante.
Je t’offre noix de beurre et lait,
Tu te saisis du jus de viande.
Joie du bébé, joie du gourmet,
Le monde entier en redemande.
Une poésie de la matérialité heureuse
En somme, le texte s’inscrit dans la tradition de l’éloge du quotidien. Contrairement à une longue tradition lyrique qui cherche à s’arracher au monde matériel, Fournel célèbre ici la matérialité elle-même : la graisse, le beurre, le lait, le jus de viande… Il a l’eau à la bouche, et nous la met aussi. Les sensations gustatives et tactiles qui saturent le poème montrent ce plaisir gustatif, cette joie innocente et jubilatoire du plaisir de manger. Cette valorisation du sensible rappelle certains textes de Francis Ponge, même si Fournel adopte un ton beaucoup plus ludique. Comme chez Ponge, l’objet modeste devient digne d’attention, mais là où Ponge cherche souvent une description quasi phénoménologique, Fournel privilégie la jubilation.
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En somme, sous l’apparence d’un texte humoristique, « Pantoum Patate » constitue une réflexion subtile sur la vocation même de la poésie. Le poème affirme que la grandeur poétique ne dépend pas de la noblesse du sujet mais du regard porté sur lui. En consacrant une forme savante à la pomme de terre, Fournel abolit les frontières entre le noble et le vulgaire, entre la culture érudite et la culture populaire, entre le local et le mondial. La patate devient alors bien davantage qu’un aliment : elle incarne une forme d’universalité concrète, quotidienne et profondément humaine. Grâce à Fournel, nous nous mettons à vraiment regarder ce légume que nous mangeons souvent de façon machinale, et nous le savourons avec d’autant plus de plaisir qu’il est devenu un objet poétique. ♦
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