Entre failles et lumière : la poésie de Béatrice Bonhomme

Jeudi dernier, j’étais convié à l’Université de Nice, dans cette Salle du Conseil où j’ai soutenu ma thèse, pour fêter le départ en retraite de Béatrice Bonhomme. Je voudrais profiter de l’occasion pour faire à mon tour l’éloge tout à la fois de la professeure et de la poète.

Cela fait presque vingt ans que je connais Béatrice Bonhomme. Elle a dirigé mes deux mémoires de master puis ma thèse de doctorat. Elle a immédiatement soutenu mon projet de mémoire, lorsque je le lui ai présenté, et elle m’a toujours accordé une grande confiance. Je conserve un excellent souvenir de ses cours sur la critique littéraire au XXe siècle, sur la poésie contemporaine et ses liens avec la peinture, sur Beckett qui était au programme de l’agrégation. Dès mon inscription en doctorat, elle m’a inclus dans ses projets de recherche, me permettant de participer à un colloque sur Marie-Claire Bancquart à Cerisy, de rédiger un chapitre de manuel scolaire consacré à Jaccottet, ou encore de codiriger avec elle un colloque sur la poésie comme espace méditatif. Elle m’a laissé une liberté totale dans l’ordonnancement de ma thèse de près de mille pages. Et depuis, elle me permet de garder un pied dans la recherche, en m’invitant régulièrement à participer à des numéros de revue, à des colloques et autres journées d’étude. C’est quelque chose qui est extrêmement précieux pour moi. Grâce à Béatrice Bonhomme, je suis chercheur associé au sein du laboratoire CTELA, et cela me permet de continuer à faire de la recherche. Ce jeudi dernier encore, elle m’a remis un exemplaire des actes d’un colloque sur Sylvestre Clancier auquel j’ai participé. Je voudrais lui exprimer ici ma profonde reconnaisance pour son soutien pendant toutes ces années.

Un parcours exceptionnel

Les différents orateurs qui se sont succédé au micro ont fait l’éloge d’un parcours exceptionnel. Tous ont souligné l’excellence d’études supérieures commencées en classes préparatoires au lycée Masséna et poursuivies à l’Université de Nice. Titulaire de l’Agrégation, docteure ès lettres, Béatrice Bonhomme a rapidement eu la possibilité d’enseigner dans le Supérieur, avec un bref passage à l’Université d’Aix-Marseille avant de rejoindre l’Université de Nice.

Dès ce moment là, et jusqu’à sa retraite, elle a enseigné de la première année de licence jusqu’au doctorat. Elle a notamment pris en charge, chaque année, et sans interruption, le cours d’agrégation de littérature du XXe siècle. Elle a accompagné des générations entières d’étudiants, avec une exigence et une bienveillance constamment rappelées lors de cette soirée. Elle a également toujours pris une part très active dans les tâches administratives de l’Université, au sein des différentes instances qui la composent.

Son activité de chercheuse est également impressionnante, avec un nombre de publications, colloques, articles, journées d’études, ouvrages qui donne tout simplement le tournis. Membre du CTEL qui est devenu le CTELA, elle a créé au sein du laboratoire l’axe de recherches Poiéma qui a permis de consacrer de nombreux travaux à la poésie. Elle a assuré à deux reprises la direction du laboratoire. Elle a encadré une centaine de thèses de doctorat et plusieurs HDR.

Une oeuvre de premier plan

Je voudrais surtout insister ici sur l’oeuvre poétique de Béatrice Bonhomme. Elle est apparue sur la scène poétique française à une époque où celle-ci était très clivée entre les « littéralistes » qui avaient un rapport très expérimental à la poésie et à la langue, et les « néo-lyriques » qui tentaient de réintroduire un peu d’âme et de sentiment dans la poésie, sans pour autant revenir à une conception naïve de l’écriture. D’emblée, avec une esthétique du « nu bleu », Béatrice Bonhomme a montré son refus de choisir un camp, son inscription en dehors des chapelles et des querelles stériles. Son esthétique de la nudité affirme clairement le refus du sentimentalisme, du romantisme facile, de l’épanchement autobiographique. Mais ce nu est bleu, et par là il témoigne de son attachement au sensible, de son refus d’une approche excessivement expérimentale, de l’importance de l’intime qui seul donne accès à l’universel, voire au spirituel.

L’oeuvre poétique de Béatrice Bonhomme me marque à la fois par sa grande cohérence et par sa capacité de renouvellement. Les partis-pris esthétiques apparaissent très tôt et contribuent à forger une voix que je crois reconnaître d’un recueil à l’autre. Dès L’Âge d’en haut, son premier recueil, jusqu’aux récentes Murmurations des oiseaux, je perçois la continuité d’une voix, douce, posée, tragique souvent, mais qui, tout en tenant compte de la brisure, cherche à aller vers la lumière.

Il y a d’ailleurs beaucoup de lumière dans la poésie de Béatrice Bonhomme, et je crois que, derrière la vive lumière du soleil méditerranéen, il n’est pas interdit de voir une lumière plus spirituelle… mais celle-ci n’est jamais imposée, seulement suggérée. Béatrice Bonhomme ne tait pas la souffrance, la faille, la brisure, la séparation, la mort, mais il n’y a jamais chez elle de complaisance morbide dans le négatif. Les livres de deuil eux-mêmes sont inondés de lumière.

Je connais peu d’oeuvres aussi puissamment intimes que celles de Béatrice Bonhomme, et pourtant j’en connais peu qui soient aussi peu autobiographiques. L’intime n’est que le point de départ, nécessaire mais destiné à être dépassé, d’un processus qui vise sans cesse l’universel. Aussi les livres de Béatrice Bonhomme ne vous apprendront-ils pas grand-chose sur la vie privée de la poète. De l’intime, Béatrice Bonhomme ne retient que l’essentiel, l’archétypal, le partageable. Et c’est ce qui fait la force de ses vers.

Les livres de Béatrice Bonhomme occupent une place de choix dans ma bibliothèque. Je les ai presque tous. Ils m’accompagnent très fréquemment. Il n’est pas étonnant qu’ils aient reçu une foule de prix prestigieux : leur force est leur caractère universel. Je crois qu’il est facile de se reconnaître en eux. J’admire par dessus tout le fait qu’ils demeurent accessibles malgré l’incroyable érudition de leur autrice. C’est pour moi la marque des plus grands : ils nous prennent là où nous sommes, et sans condescendance aucune, ils cherchent à nous élever. Pour toutes ces raisons, je suis particulièrement fier d’avoir été, et de demeurer, un étudiant de Béatrice Bonhomme. Et si son enseignement a marqué tant d’étudiants, ses livres continueront, bien au-delà de l’université, à accompagner ceux qui cherchent dans la poésie une manière d’habiter plus intensément le monde.



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