Cette année, les Journées Poët Poët fêtent leurs vingt ans. Une longévité exceptionnelle, qu’il s’agit de fêter dignement. Et c’est ainsi que, en plus des dix habituelles journées du mois de mars, d’autres dates ont été prévues tout au long de l’année. En janvier, nous avons accueilli Sten Rudström, spécialiste berlinois de l’improvisation théâtrale, pour une masterclass mémorable. En ce mois de juin, notre invitée vient d’encore plus loin : Lin Wan-Yu nous arrive directement de Taïwan.
Une star de la poésie
Elle est très connue dans son pays. Ses poèmes multi-primés, écrits en chinois mandarin traditionnel, figurent dans des manuels scolaires. Ils ont été mis en musique par des chanteurs pop taïwanais, en contrat avec la maison de disques Warner. Ils apparaissent même dans des séries télévisées Netflix taïwanaises. Alors, oui, c’est un peu une star de la poésie qui a accepté notre invitation. Et nous avons été très heureux et très honorés de la recevoir, pour quatre journées exceptionnelles qui s’inscrivent dans la Périphérie du Marché de la Poésie de Paris, grâce également au Centre Culturel de Taïwan à Paris. Elle s’appelle Lin Wan-Yu, elle a quarante-neuf ans, elle en paraît beaucoup moins, et elle a traversé la planète pour venir à notre rencontre.

Les lecteurs francophones peuvent désormais avoir accès à sa poésie grâce à un recueil paru aux éditions Circé, Une manière confuse de déclarer son amour, avec une traduction française de Camille Loivier. Je n’ai pas encore eu le temps de lire ce livre que la poétesse vient de me dédicacer, et celui-ci s’ajoute à la liste désormais vertigineuse des livres dont je tiens à rendre compte ici, et dont je vous reparlerai prochainement.
À la rencontre des élèves cagnois
Sa première intervention a eu lieu le jeudi 11 juin, au collège Jules Verne de Cagnes-sur-Mer, auprès de classes de Sixième. Le soir, elle était invitée au Centre d’Attention Poétique, un lieu associatif niçois cherchant à diffuser les écritures contemporaines.
Le vendredi 12 juin, j’ai eu la chance de recevoir Lin Wan-Yu dans ma classe de CP-CE1 à l’école de La Pinède, à Cagnes-sur-Mer. Mes élèves avaient préparé la venue de la poétesse par la lecture d’extraits de traductions de son oeuvre, par la fabrication de lanternes chinoises, par l’écriture de poèmes et par la localisation de Taïwan sur le planisphère. Ils étaient impatients d’accueillir Lin Wan-Yu, accompagnée d’Elizabeth Guyon-Spennato qui nous a fait l’honneur d’accepter d’être son interprète, et de Sabine Venaruzzo, directrice artistique des Journées Poët Poët. Les enfants ont pu présenter leur travail, écouter des poèmes en langue originale, parfois aidés par un support animé projeté, et poser leurs questions, parfois naïves, souvent touchantes, à la poétesse.
J’ai trouvé Lin Wan-Yu très accessible pour les enfants. Tous m’ont dit avoir été enchantés par cette expérience très singulière, qui leur a permis de découvrir une autre culture, une autre langue, tout en se rendant compte que la poésie a quelque chose d’universel, qui se communique par-delà les barrières linguistiques.
Performances publiques
Et le soir même, Lin Wan-Yu était invitée au Bistrot Poète, entourée de la poétesse Pin Hsuan-Lo, pensionnaire de la villa Arson née à Taïwan, du poète-plasticien Gabriel Fabre, qui nous a fait vivre une expérience de poésie chorale, et du musicien Serge Pesce, qui nous a envoûtés de ses mélodies planantes, jouant du looper et de la guitare électrique comme s’il s’était agi d’un violon. La lecture bilingue de Lin Wan-Yu, Sabine Venaruzzo se chargeant de lire les traductions en français, a permis de découvrir une poésie accessible, arrimée à l’expérience quotidienne, qui cherche dans les gestes ordinaires, les souvenirs et les émotions les plus simples des éclats de beauté inattendus.

Ce samedi, c’est du côté de l’arrière-pays que Lin Wan-Yu a été emmenée, à la médiathèque de Puget-Théniers. Elle a assisté à la restitution d’un atelier d’écriture mené par Denise Siegwart, avant de présenter une lecture de ses propres poèmes. Elle a ainsi pu découvrir une autre facette de la beauté de notre région, elle qui vient aussi d’un pays très montagneux.
Après la montagne, la plage. Dimanche 14 juin, c’est sur le quai des États-Unis, face à la mer, que le public niçois a pu entendre une dernière fois Lin Wan-Yu, entourée cette fois-ci des poétesses Marilyne Bertoncini et Inga Latco. Vous connaissez déjà la première, présidente de l’association « Embarquement poétique » et autrice de plusieurs ouvrages que j’ai déjà eu l’occasion de présenter ici, notamment La noyée d’Onagawa. Je vous présenterai très bientôt son recueil Damnatio memoriae, récemment réédité aux éditions Maelström. Quant à Inga Latco, cette poétesse d’origine moldave de 39 ans a désormais autant vécu en France que dans son pays d’origine, et c’est notamment cette double appartenance qu’elle évoque dans ses vers. Lin Wan-Yu a fermé le bal, avec des poèmes qu’elle a elle-même lus en chinois mandarin traditionnel, suivis par la traduction française récitée par Sabine Venaruzzo. Était également présente Elizabeth Guyon Spennato, poétesse aujourd’hui présente en tant qu’interprète, qui a assuré avec brio la traduction instantanée des propos chaleureux de Lin Wan-Yu. Les trois poétesses ont évoqué la mer-mère qui était l’un des fils rouges de cette matinée poétique. Et pour faire du lien entre les interventions poétiques, nous avons eu droit à la belle musique de Jean-Louis Ruf, lequel a joué pour nous d’un instrument que l’on n’entend pas très souvent, le mandoloncelle, grand frère à la voix grave de la mandoline.

☆
Si je devais résumer ces quatre journées exceptionnelles par quelques mots-clefs, je dirais d’abord : « femmes ». Dans un univers poétique où la parole a longtemps été très majoritairement masculine, pour ne pas dire quasiment confisquée pour les hommes, je trouve qu’il n’est pas inutile de souligner que ces quatre journées ont permis de faire entendre une poésie presque exclusivement féminine. Il ne s’agit pas, bien entendu, de faire un décompte minutieux, mais il est important, aujourd’hui, que les femmes prennent toute la place qui leur revient, et que la poésie cesse de paraître une affaire d’hommes.
Deuxième mot-clef : « fraternité ». Ces quatre journées ont été placées sous le signe de la rencontre des langues. Les élèves français, le public niçois ont pu découvrir une poésie qui s’est écrite à l’autre bout du monde, avec des références culturelles qui ne sont pas les nôtres. Il n’était pas garanti d’avance que cela fonctionne. Et cela a fonctionné à merveille. Lin Wan-Yu l’a dit elle-même à l’issue de sa performance : la poésie a quelque chose d’universel, que l’on peut ressentir par-delà la barrière de la langue. Il me semble que cela a été rendu possible par la grande générosité des uns et des autres, la capacité des différents artistes de mettre leur ego d’artiste de côté afin d’être vraiment dans le partage. Et je sais que c’est aussi le talent de Sabine Venaruzzo de créer les conditions favorables à des échanges poétiques aussi fraternels, où l’on se prend à retrouver foi en l’humain.
Troisième mot-clef : « lumière ». Je discutais vendredi soir avec Marilyne Bertoncini, et nous disions notre effarement de voir le monde contemporain toujours plus violent, les discussions politiques toujours plus caricaturales, et la société glisser insidieusement vers quelque chose de très inquiétant. Ces moments de poésie que nous ont offerts ces journées de juin ont été une parenthèse lumineuse, un vrai moment de fraternité et de partage, où les mots étaient vraiment au service de la beauté. J’ai trouvé la poésie de Lin Wan-Yu très propice à cela, parce qu’elle ne se paie pas d’artifices rhétoriques, et qu’elle parvient, avec des mots simples, à dire l’essentiel.
Alors, à toutes, à tous, à Lin Wan-Yu en particulier et à Sabine que je suis extrêmement fier de compter parmi mes amies, je voudrais dire merci.


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