Présenté au Festival de Cannes, Jim Queen est LE film d’animation qu’il ne faut pas rater en ce moment. Il vous offrira une bonne tranche de rigolade, tout en livrant une satire au vitriol de nombreux clichés gays.
Une comédie survitaminée, résolument queer
Il n’est pas facile de faire rire des gays sans un zeste d’homophobie, et le film a le mérite d’avoir réussi cet équilibre-là. Souvent, l’humour s’accompagne de moquerie, et on a tôt fait de ridiculiser les gays. Ici, vous trouverez beaucoup d’autodérision, et même une satire qui ne mâche pas ses mots, mais on ne rit pas des homosexuels, on rit avec eux.
Le film de Nicolas Athane et Marco Nguyen est d’ailleurs pétri de références qui feront sourire avant tout les intéressés eux-mêmes. Je serais curieux de savoir ce que des hétéros, peu au fait de la culture LGBT, auront pensé de ce dessin animé. L’un des grands mérites du film est son franc-parler : il appelle un chat un chat, et cette facilité à parler ouvertement et sans complexes de sexualité n’est sans doute pas habituelle pour tout le monde. Il n’y a rien de strictement pornographique, mais ce n’est pas une comédie familiale, et certainement pas un film tout public. Le fait que ce soit un dessin animé, et non un film en images réelles, permet de montrer beaucoup de choses. Le film assume un côté trash qui fait du bien, dans une société toujours plus policée où l’on a l’impression qu’il faut surtout éviter de choquer qui que ce soit.
Une quête pour sauver l’homosexualité
Le personnage éponyme, Jim Queen, est un influenceur star des réseaux sociaux. Il ne vit que pour le like. Il gagne sa vie en montrant son corps viril et musclé sur les plates-formes numériques, d’Instagram à Onlyfans. Tout le milieu gay se pâme devant ses pectoraux proéminents et ses fesses galbées, qu’il exhibe sur le podium des boîtes de nuit.
Mais un beau jour, en se regardant dans un miroir, Jim Queen constate que ses abdominaux disparaissent les uns après les autres. Il consulte son amie qui travaille à l’hôpital, et doit admettre la terrible évidence : il a attrapé l’Hétérose, une nouvelle maladie sexuellement transmissible qui transforme lentement les gays en hétéros ! Il semble condamné à perdre ses muscles au profit d’un ventre à bière, à comprendre quelque chose au foot et à mater des seins !
Jim Queen perd progressivement ses followers. Tous ? Non. Il en est un qui conserve une admiration sans bornes pour son idole : Lucien, un jeune adulte, évidemment puceau, qui vit encore chez sa mère homophobe, et à laquelle il n’ose pas faire son coming out. Les deux hommes n’étaient pas faits pour se rencontrer, venant de milieux très différents. Jim connaît tout de la sphère LGBT alors que ce monde demeure totalement inconnu à Lucien.
Jim et Lucien vont vivre une sorte de quête initiatique à la recherche de l’antidote à l’Hétérose, la Chloroqueer, qui les conduira à passer en revue toutes les sous-communautés gays, jusqu’à retrouver le controversé Professeur Ragoult, seul à même de produire cet antidote.
L’homosexualité à l’heure des réseaux sociaux
Le film montre bien, jusqu’à la caricature, à quel point les réseaux sociaux et les applications de rencontre ont modifié notre façon de socialiser. Dans un monde où l’on se rencontre avant tout via Grindr et Instagram, on est une photo de profil avant d’être une personne. Il en résulte un culte du corps très excessif, incarné dans le film par le personnage de Jim, qui compte ses abdos tous les jours devant son miroir. Les réseaux sociaux, la pornographie, nous donnent constamment à voir des corps parfaits, et nous sommes constamment sommés de nous en approcher. Je trouve personnellement que les ados et jeunes adultes d’aujourd’hui, imitant les « influenceurs », ont un look beaucoup plus travaillé que par le passé, et beaucoup plus nombreux sont ceux qui affichent une musculature développée. Ce qui ne serait pas un problème s’il n’y avait pas un rejet des corps plus ordinaires, une grossophobie affolante et un culte du corps parfait. Ce problème, très prégnant dans la sphère LGBT, concerne plus largement la société dans son ensemble, ce qui montre que le film a une dimension universelle et peut intéresser tout le monde, au-delà des gays. D’autant plus que des idéaux virilistes, voire masculinistes, prospèrent sur les réseaux sociaux.
Une satire au vitriol du communautarisme LGBT
Le film se fait ainsi une satire au vitriol d’un milieu homosexuel où l’on s’étiquette avant de se connaître. Les slogans LGBT prônent l’inclusion, la diversité, l’acceptation de toutes et tous. Mais, en réalité, les personnes LGBT ont tendance à se regrouper en sous-catégories, voire en micro-catégories, en fonction de leur orientation sexuelle, de leur apparence physique ou de leurs fantasmes, les fameux « kinky ». Le film nous donne à voir, tout en s’en moquant, cette sectorisation excessive.
Il y a ceux qui cultivent un corps parfait et alternent entre salle de musculation et boîte de nuit. Il y a les bears, ces hommes virils, volontiers poilus et bedonnants. Il y a les fétichistes, les adeptes du cuir, les sado-masochistes, etc. Il y a, bien sûr, les drag-queens, magnifiquement représentées dans le dessin animé par le personnage de Glamydia, plus vraie que nature. Ne sont pas oubliés les sniffeurs (ceux qui aiment respirer des odeurs de transpiration et de pieds qui puent). Ni les chem-sexeurs (ceux qui n’imaginent pas le sexe sans une bonne dose de drogue), présentés comme des sortes de zombies plus morts que vivants. Et les twinks, les jeunes hommes très minces, parfois un peu efféminés.
Vous avez dit caricatural ? Oui, le film pousse à l’extrême la sectorisation de la communauté gaie, pour en dénoncer le côté malsain, excluant, insuffisamment fraternel. Le film dénonce le fait que la bienveillance n’est parfais qu’un slogan, et que, dans la réalité des vécus gays, le jugement, l’exclusion, l’individualisme dominent.
L’itinéraire initiatique de Jim et Lucien les conduit à explorer chacun de ces mondes, chacune de ces sous-communautés. Et l’on se rend compte que chacune a tendance à se replier sur elle et à exclure les autres. Tous pratiquent une forme d’intolérance. Aussi chaque groupe en prend-il pour son grade. Le film nous invite à regarder au-delà des étiquettes qui sont autant de prisons.
Et la morale de l’histoire est belle : Jim Queen se rend compte qu’il s’est comporté comme un gros con individualiste et narcissique. Sa quête initiatique du remède à son mal s’accompagne d’une transformation intérieure. Et ce qui le rend meilleur, c’est l’amour.
Une ode à la tolérance
Dans le film, la Gaystapo, avec son chef tout de cuir vêtu et son armée de puppy-players déguisés en chiens féroces, traque tous les malades d’hétérose, pour les faire revenir à l’homosexualité par la torture, en les enfermant dans un cercueil aux parois remplies de godemichés, où ils sont sodomisés de force. Cette cruauté rappelle, de façon inversée, la réalité des thérapies de conversion, où l’on force des personnes gaies à adopter un comportement hétérosexuel. L’inversion des rôles fait sourire mais donne aussi à réfléchir.
Les hétéros, eux aussi, en prennent pour leur grade. Alors que ce sont d’habitude les homos qui sont outrancièrement caricaturés, l’hétérosexualité est ici tout aussi raillée que n’importe quelle autre orientation, finalement remise à sa juste place. Elle n’est plus la norme, la bonne pratique qui fait voir les autres comme des déviances, mais simplement une orientation parmi d’autres. Les victimes d’hétérose deviennent ainsi de gros beaufs fans de foot, indélicats envers les femmes. Jim, lorsqu’il devient hétéro, mate et drague sa meilleure amie sans vraiment poser la question du consentement.
Et puis il y a Christine Bayer, l’odieuse ministre de la santé, la très homophobe mère de Lucien. Dans la vie privée, elle même une vie impossible à son fils en refusant de voir l’évidence, et en souhaitant le marier de force à une lointaine cousine. Lucien cache ses peluches et ses drapeaux arc-en-ciel dans un placard où il se réfugie, interprétation littérale de l’expression « être dans le placard » pour désigner des homos non déclarés. Dans la vie publique, Christine refuse d’agir en tant que ministre contre l’hétérose, bien au contraire. Cette inaction est aussi un écho à la période du Covid. Lucien et sa mère Christine parviendront-ils à se réconcilier ?
☆
J’ai regardé le film comme un film sur l’homosexualité. Mais, en rédigeant cette chronique, je me dis que cela va beaucoup plus loin. Le narcissisme. Les réseaux sociaux. Les bulles communautaires. La recherche d’appartenance. La fabrication d’une identité. La peur d’être exclu. Tout cela concerne énormément de monde.
Derrière les muscles de Jim, ses milliers de followers et les innombrables étiquettes qui enferment les personnages, c’est notre rapport à l’identité qui est interrogé. Qui sommes-nous lorsque nous cessons de vouloir correspondre à une image ? Que reste-t-il lorsque tombent les masques, les appartenances et les apparences ? Sans jamais renoncer à la comédie, le film répond finalement par une idée toute simple : ce qui nous construit n’est ni notre corps, ni notre communauté, ni le regard des autres, mais la capacité à aimer et à se laisser transformer par la rencontre avec autrui. C’est peut-être cette profondeur inattendue qui fait de Jim Queen bien davantage qu’une farce queer : une satire aussi drôle qu’intelligente, dont chacun peut ressortir en ayant beaucoup ri… et un peu réfléchi.


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