Timotéo Sergoï, de son vrai nom Stéphane Georis, est un poète belge dont le parcours mêle voyage, spectacle de rue, gravure et écriture. Depuis 2005, il a publié une vingtaine d’ouvrages où se rejoignent poésie, arts visuels, humour et regard attentif sur le quotidien. Invité des Journées Poët Poët 2025, il y a animé des performances et ateliers d’écriture, dans le prolongement d’une œuvre qui fait dialoguer le texte, la marche, la rencontre et le voyage. Aujourd’hui, je voudrais vous présenter l’un de ses ouvrages récents, Marcher loin des écrans fait de nous des oiseaux, paru aux éditions de « L’Arbre à Paroles » en 2024.
Un poète itinérant
Le titre, d’emblée, est attirant. Il est percutant et programmatique. Marcher loin des écrans fait de nous des oiseaux. Une invitation à faire un pas de côté, à sortir des exigences et des pressions de la vie contemporaine, et à prendre son envol, libre. Car, bien sûr, c’est bien de la liberté dont ces oiseaux sont la métaphore.
Liberté mise en avant par Raoul Van Eigem qui, dans une préface elle aussi dotée d’un très beau titre, « Eloge de l’être-là », affirme : « L’errance d’un poème est garant de sa qualité. » Mieux qu’un texte militant, nous dit le préfacier, le poème a de quoi tenir tête au capitalisme et à l’individualisme. Errer, divaguer, c’est retrouver notre âme de « promeneurs solitaires », dans une autonomie qui nous permet aussi de mieux nous relier les uns aux autres. Aussi le préfacier plaide-t-il pour que le je ne devienne pas un ego surgonflé, qu’il ne soit là que pour « permettre au vécu de l’auteur d’éclairer des idées qui pourraient paraître obscures ou ambiguës », mais qui, au-delà, s’efface, accepte de s’effacer derrière le poème, et que ce dernier puisse voyager anonymement.
Dans le texte liminaire, Timotéo Sergoï se compare à Diogène, « ce philosophe de l’antiquité grecque qui vivait dans un tonneau, convaincu déjà de simplicité volontaire » (p. 20). Effaré d’apprendre qu’un PDG un peu moins capitaliste que les autres et un peu plus humain que les autres avait été évincé par les actionnaires, Timotéo Sergoï a décidé de prendre la route. Un itinéraire de Namur, où il habitait, à Brive-la-Gaillarde, où vivaient ses petits-enfants. Selon Google Maps, ce trajet de près de 800 km se fait en environ 8 h en voiture, mais il faut 164 heures de marche à pied. « Il m’a fallu deux mois et demi. C’est un voyage d’amour. Soixante-neuf jours en apesanteur, un sac sur les épaules, et deux marqueurs pour écrire chaque jour sur les murs« , précise Timotéo Sergoï.
« Et voilà la clef du titre : sur ce chemin d’amour adressé à tous les enfants à qui nous laissons la Terre en héritage, chaque jour j’ai écrit un couplet du poème que vous allez lire sur un mur, un panneau, une fenêtre, une boîte postale, comme pour rendre publique une poésie urgente et d’une actualité brûlante. J’ai gravé un poème de 801 km de long pour un marchand de yaourt qui a voulu changer le monde. » (p. 21)
Un récit de voyages
La première partie de l’ouvrage est constituée par le récit de ce voyage à pied. Une sorte de pèlerinage laïque, dont la destination n’est pas Compostelle ou le mont Saint-Michel, certes, mais qui retrouve quelque chose de l’idée de pèlerinage, puisque l’on perçoit d’emblée que le but n’est pas touristique. Il s’agit, tout à la fois, d’aller à la rencontre des autres et de soi-même.
Le poète se laisse traverser par les paysages qu’il rencontre : « La nuit est immense, bien plus large que le paysage. Sa couverture piquée d’étoiles en pièces d’or est rassurante. Je suis parmi le paysage. Ni plus, ni moins » (p. 43). Il y a, dans cette affirmation, quelque chose de méditatif. Le voyage, en ce qu’il nous oblige à changer nos habitudes, à sortir de nos routines, est un formidable moyen pour être véritablement présent, pour être vraiment disponible à ce qui nous entoure, et quand on est dans cet état-là, on est bien souvent émerveillé par une beauté qui aide à traverser les malheurs du monde. « C’est une affaire intime entre le Cosmos et moi » (p. 122).
Voyager de cette manière, sans savoir où l’on va dormir le soir, c’est aussi aller à la rencontre de l’autre. Des personnes anonymes, une boulangère, une coiffeuse… C’est prendre la température du monde comme il va, ou plutôt, comme il ne va pas toujours très bien. Des corps rompus par le travail, abîmés par une vie laborieuse, alors même que, si les richesses étaient mieux partagées, nous aurions tous le moyen de vivre une vie simple mais agréable.
Voyager de cette manière, à pied, quasiment sans argent, c’est en effet dépendre de la bienveillance des personnes rencontrées au fil du voyage :
« Je peux dormir quelque part, ici à Apremont ?
– Je vais vous laisser l’auvent du curé. Toilettes publiques, tables, bancs et abri pour la nuit. » (p. 94)
Dépendre, ainsi, de la bienveillance des autres, c’est une excellente — quoique inconfortable — façon de mesurer la santé d’une société. Il me semble que cela permet d’évacuer les échanges de banalités et de faire en sorte que l’échange soit d’emblée très profond. Demander un endroit où dormir, c’est se rendre vulnérable, reconnaître que l’on ne peut avancer seul et remettre, pour un instant, sa sécurité entre les mains d’un inconnu. Une telle demande dépasse les conventions sociales : elle sollicite la confiance, appelle la générosité et révèle, chez celui qui accueille comme chez celui qui demande, une part essentielle de leur humanité.
Voyager de cette manière, c’est aussi se placer en dehors de la société, ce qui permet de mieux l’observer, de façon critique.
« Perdre du temps ou aller vite n’a décidément aucun sens dans ce que je cherche ici. Aucune libellule n’y croit, aucun gardon n’y pense. Toute trace de l’Univers, vieux de millions d’années, regarde avec surprise et incrédulité profonde (des millions d’années vous dis-je) ce cycliste qui fonde contre la montre, cette autoroute bondée de fumants livides, cet hôtel à-la-va-vite, ce service Ultra-Rapide promis sur une affiche, ce concept totalement inutile qui nous fera bientôt pleurer. Le mur est proche, oui, le mur est proche, il va faire mal. Les inondations croisées cette semaine sont comme un mot sur la commode. Un avertissement. » (p. 65)
Le voyage se termine, de façon très symbolique, autour d’un feu. Timotéo Sergoï est arrivé en un endroit où des charpentiers brûlent un paquet de bois. « Le feu éclaire les visages et les corps délavés par l’automne. C’est nuit symbolique » (p. 122). Dans cette lumière de « tableau de maître flamand », les corps se réchauffent, et l’on se rend compte que la seule parole qui vaille, la seule parole que l’on puisse dire à l’heure où coule le Titanic, c’est « Je vous aime » (p. 123).
Un poème pour chaque jour d’errance
La deuxième partie de l’ouvrage est composée de soixante-neuf poèmes, c’est-à-dire un poème pour chaque jour de voyage. Ce qui est original, c’est que Timotéo Sergoï a écrit chaque poème sur un mur, un verso de panneau, une souche d’arbre… Et le poète, non seulement nous donne à lire le poème, mais nous présente aussi une photo du poème tel qu’il l’a écrit sur ce support impromptu.
Avant même de lire les poèmes, il y a donc déjà une poésie du lieu. Ces lieux que l’on ne prend pas souvent le temps de regarder, ces espaces marginaux que sont les murs d’usine, les versos de panneaux de signalisation, les plaques d’égout. Ces lieux que vous ne verrez pas sur des cartes postales. Ces lieux pour lesquels, d’ordinaire, on ne se déplace pas. Timotéo Sergoï nous invite à prêter attention à ces lieux, à ces marges, ces envers du décor, en en faisant le support de ses poèmes.
Et puis, bien sûr, il y a les poèmes. Ecrits en lettres capitales, au marqueur, sur les murs, les engins et les panneaux. Des poèmes sauvages, écrits à la sauvette, en bravant l’interdit, à la manière des tagueurs. Des poèmes simples, accessibles à tous, joyeusement anticapitalistes, plantés là pour déciller le regard du passant, dont voici quelques extraits :
« Nous ne sommes que peu de chair. »
dit le cigare à la fourmi questionnaire. (p. 180)« Vise la lune, tu toucheras bien une étoile ! »
dit un proverbe de Serbie. (p. 222)« Tu es né financier, et je suis né poète.
Tu es né cosmocrate, je suis né cosmonaute » (p. 202)
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Cette poésie est de celles qui fait du bien. Il y a, dans ce livre, beaucoup de fraîcheur, beaucoup de liberté. Une certaine sagesse aussi, si l’on veut bien donner à ce mot, non pas l’apparence austère qu’on lui donne parfois à tort, mais une sagesse souriante, qui ne se prend pas au sérieux et qui est précisément sagesse parce qu’elle ne se prend pas au sérieux. « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans », disait Rimbaud, mais je crois que cela peut être vrai pour tout âge… J’ai, plusieurs fois, en parcourant ce livre, pensé à Rimbaud. Lui aussi affectionnait les « les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ». Timotéo Sergoï, à sa façon, réinvestit ces espaces marginaux, les envers des panneaux, les murs de béton, les plaques d’égout… Lui aussi était un marcheur fougueux, un peu bohême, un peu marginal. La comparaison s’arrête ici. Timotéo Sergoï est un poète pour notre temps, il nous montre la folie de notre monde et, simultanément, le bonheur d’être vivant. La leçon est toujours la même, mais s’il faut la répéter c’est qu’elle n’a pas été comprise : Faites l’amour, pas la guerre ! Humains, aimez-vous !


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