En érigeant des monuments qui demeurent face au temps comme autant d’avertissements opposés à l’oubli, en construisant ainsi une histoire, une civilisation, faites de luttes, de recherches, d’interrogations face aux mystères du monde, la culture humaine s’estime unique, voire exceptionnelle, tant elle semble se projeter au-delà d’une nature centrée avant tout autour de fonctions vitales. Certes, comme tout autre être vivant, l’homme se nourrit, boit, se reproduit avant de mourir, mais chez lui, ces actes n’occupent qu’une petite part, vitale et inessentielle, de sa nature. C’est à se demander si la culture n’est pas la véritable nature humaine.
La culture est-elle une seconde nature ? L’on entendrait, si c’était le cas, que la nature humaine comporte plusieurs niveaux, hiérarchisés entre nature naturelle et nature culturelle. C’est le sens et l’intérêt de cette proposition qu’il faut analyser. Si la culture est une seconde nature, est-ce parce que la culture ressemble à la nature, ou est-ce parce que, ne lui ressemblant pas, elle la remplace, se substitue à elle, et l’annule en quelque sorte ? En somme, il faut savoir si la culture est un succédané de nature, si elle en hérite et en quoi elle n’est pas simplement naturelle. De quelle manière la culture peut-elle être seconde ? Si un ordre chronologique semble pouvoir être défini, on peut aussi penser à la manière dont la culture pourrait seconder la nature. Cet accompagnement induit l’idée de subordination : la culture ne serait alors qu’une nature seconde. Cette proposition semble insatisfaisante face au caractère unique de la culture humaine. Ces interrogations, conduites aux échelles de l’individu, des groupes humains mais aussi — et surtout — au point de vue universel, qui sont les trois applications essentielles de la notion de culture, déterminent l’enjeu d’une définition de l’homme et d’une finalité de la culture.
Si la nature se présente à première vue comme première et la culture comme seconde, l’opposition de la culture à la nature permettra de définir une primauté de la culture, qui serait la véritable nature humaine en lieu et place de la « nature ». On se demandera alors si la substitution de la nature par la culture est seulement une analogie méthodologique permettant de considérer la culture comme bien plus essentielle que les éléments de l’homme dits « naturels », ou bien si la culture est une nature de manière réelle et effective, ce qui signifierait que la culture possède tout ce qui permet de définir la nature. Au-delà des problèmes d’une prétendue perte de la nature et d’une éventuelle mise en danger de la nature par la culture, l’identification de la culture à une nature, seconde ou pas, interroge la finalité de la culture : la culture vise-t-elle seulement la fin dernière de la nature, ou se propose-t-elle un but final supérieur ?
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La culture seconde, Héritière d’une nature première
Si la culture seconde la nature, cette succession prend la forme d’une opposition qui permet de définir une primauté de la culture.
La distinction entre une nature première et une culture seconde s’explique au niveau individuel par l’existence d’acquis qui prennent le relais par rapport aux fonctions innées du corps, et au niveau des groupes humains par le caractère historique de la naissance de la culture. Chez Piaget, l’acquisition du langage par l’enfant est un processus culturel qui substitue, aux formes naturelles perçues par les sens — la poupée dans la cheminée, sur la table, dans son landau — une forme abstraite, universelle et conceptuelle : le mot « poupée ». Cette acquisition est négation des contenus particuliers et identification du concept. La culture se construit ainsi par négation. L’individu ne se contente pas d’être construit, mais se construit. C’est le sens même de la formation, la Bildung, où l’individu transforme ses compétences potentielles en un savoir, un vouloir et un pouvoir désormais réels et effectifs. En ne cessant de sculpter sa propre statue, l’individu surdétermine sa nature première en se choisissant une seconde nature. En ce sens, la culture n’est pas une seconde nature mais plutôt permet à chacun de construire sa propre seconde nature. Si la nature est première et la culture seconde, c’est aussi en raison d’un ordre chronologique, toutefois délicat à définir. Les données paléontologiques attestent l’existence d’une époque sans hommes et donc sans culture. En ce sens, la culture est bien apparue après la nature. Quant à savoir si l’homme était culturel dès son apparition, ou s’il a commencé par n’avoir qu’une culture potentielle avant d’être un homme effectivement culturel, cela semble impossible à clarifier de manière certaine, et requiert également de savoir si l’homme est homme parce qu’il est culturel, ou si l’homme peut être homme sans culture. En l’absence de preuves indiquant le contraire, il apparaît que tout homme doit posséder au moins une possibilité de culture pour être homme. Ainsi, l’apparition de l’homme marquerait la naissance de la culture qui succéderait à une nature sans culture et sans homme, définissant ainsi la culture comme « seconde ». L’évolution historique correspondrait alors à une rupture de plus en plus nette avec la nature, marquée par l’abandon des postures rusées qui nécessitent de « faire corps » avec la nature (chasse et cueillette) au profit d’attitude plus distanciées, élevage et agriculture, où la nature devient l’objet du travail. Le passage du langage du mythe à celui de la raison, remplaçant le mythos par le logos, constituerait une autre étape dans cette rupture.
Ainsi, la culture s’oppose à la nature. La nature est immédiate tandis que la culture est médiate. La culture, en retardant la satisfaction des besoins et en les sublimant, instaure un délai, une faille, une médiation. Ainsi, si la nature est continue — tout y est lié, sans ruptures –, la culture est discrète : elle discerne des valeurs, des idées, elle pose des différences. Le temps de la nature, stable et immuable, s’oppose au temps de la culture, historique, fait de procès et d’évolutions. La culture se mathématiserait donc par le vecteur tandis que la nature serait un ensemble de points.
Cette opposition semble faire valoir que la culture constitue l’essentiel de l’humain. Dès lors, la culture n’est-elle pas première ? La conscience et l’esprit se manifestent dans la culture en érigeant des traces signifiantes. Un hexagone tracé sur le sable émane nécessairement d’une volonté humaine. Les animaux laissent des traces, les hommes laissent des signes. La culture est précisément un indice d’humanité, et l’exemple de Kant montre bien qu’il est irréductible à rien de naturel. La nature humaine, comme le rappelle le mythe de Prométhée, est dépouillée et secondaire. Sans crocs ni griffes, l’homme a dû se construire, développer son intelligence et sa culture. Si l’Esprit est ce qui, toujours, nie (Faust), c’est que la culture, certes seconde, ne reconnaît pas la primauté de la nature. Le monde humain, universel, n’a plus grand-chose à voir avec cet Umwelt immédiat où la tique et le mammifère constituent un seul élément organique — la tique n’existant pas sans mammifère — et où la guêpe est l’organe reproducteur de la fleur.
Ainsi, la culture seconde la nature en ce sens qu’elle lui succède, mais en lui succédant, elle lui prend aussi sa place et ne se contente pas de jouer le même rôle. Elle semble même s’y opposer, et la culture est peut-être la première véritable nature de l’homme. Dès lors, que vaut la comparaison avec la nature ? Il est possible qu’elle ne soit qu’une analogie rappelant la succession chronologique et que tout lien de parenté effectif soit inessentiel, la culture étant parfaitement autonome. Pourtant, la culture, non seulement suit la nature, mais est en soi une nature.
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La culture, première et non seconde
De manière analogique, parler de culture comme seconde nature est d’abord une comparaison. La nature est seulement, dans ce cas, un modèle. C’est en ce sens que les cultures traditionnelles sont dites plus « proches » de la nature que les cultures occidentales. Il s’agirait d’une métaphore, d’une image, car il semble simpliste de considérer des degrés de culture, de la plus naturelle à la plus culturelle, conduisant à une hiérarchie avantageuse pour la culture occidentale mais manquant le concept de nature. Le refus de l’accumulation, le principe de dette, le potlatch sont des attitudes culturelles au même titre que l’accumulation, le principe de l’échange marchand et la tâche infinie dans nos cultures. On distingue ainsi deux attitudes culturelles à l’égard de la nature, incarnées par le paradigme d’Antigone et Créon : Antigone incarne la terre des pères, la religion des ancêtres et l’enracinement dans une dimension verticale, Créon illustre le combat des frères, la propagation de la loi universelle et la dimension horizontale de la culture.
Au-delà de cette double définition de la culture comme attitude par rapport à la nature, la culture est une nature. Elle est le milieu naturel de l’homme, son Welt. Elle tient lieu de nature pour lui. Elle est englobante et nourricière, conformément au sens ancien de kratos à haute époque, faisant d’elle plus une habitation qu’une dirigeante. La culture, devenue totalement coutumière, ne se remarque même plus. La médiation est tellement totale qu’on ne la voit plus, la culture est devenue invisible et ne laisse entrevoir que le milieu (Gadamer). En tant qu’objet social total (Mauss), la culture est un corps organique. La partie et le tout, intriqués, sont à la fois fin et moyen, et par conséquent similaires à des organes. Ainsi, la culture s’organise d’elle-même. En l’absence d’une volonté consciente à l’échelle de l’humanité, c’est sur le mode de l’auto-organisation que se constitue la culture. Elle est une nature.
Dès lors, la nature reste un socle indispensable pour que s’élève la culture. Si celle-ci est naturelle et vivante, elle doit éviter de rompre définitivement les liens avec la nature qui reste une cause matérielle (Aristote) indispensable. Justement parce qu’elle est naturelle et qu’elle se régule donc d’elle-même, elle considère la nature première comme disponible, à portée de main (Vorhandenheit et Zuhandenheit), comme un dispositif (Gestell) que l’on peut épuiser. Il faut prendre garde que le caractère naturel de la culture ne soit pas précisément celui du virus. Mais considérer la culture comme légataire et responsable de la nature, comme Moscovici qui propose de renaturaliser la culture ou Simondon dont la mécanologie transcendantale vise à ce que la culture technique reste un milieu humain habitable, c’est simplement considérer la culture comme une extension dangereuse de la nature. La finalité de la culture semble pourtant supérieure.
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La culture dépasse finalement l’idée de nature
La notion de « crise de la culture » (Husserl, Arendt, Freud) peut être comprise comme une interrogation face à la finalité de la culture. Si elle n’est que production de masse destinée à des philistins cultivés, elle n’est qu’une reproduction naturelle. Si elle n’est qu’une instance bridant les pulsions vitales, elle est antinaturelle. Si elle n’est qu’un naturalisme objectiviste, elle manque sa propre définition. Au-delà de toute nature, quelle est la finalité de la culture ?
La fin de la culture est-elle simplement d’être une seconde nature ? Il y a certes une finalité naturelle de la culture, qui est une finalité interne, organique, mais qui, comme la nature, et sans intentionnalité démontrable. Ce n’est tout de même pas la même chose, nous dit Kant, de considérer que la nature existe en fonction d’une intention, et de considérer que les facultés humaines obligent l’homme de considérer la nature comme si elle était organisée en vue d’une fin. Dès lors, la culture est naturelle en ce qu’elle est une culture de l’habileté, reproduisant des techniques, érigeant des monuments éternels et organisant le chaos. L’ordre discernable dans la culture aurait la même raison que l’auto-organisation naturelle.
Mais pourtant l’homme, même s’il n’est pas conscient à l’échelle de l’humanité, est doué de volonté. Il est capable d’insérer dans la suite des causalités des éléments nouveaux, des causes qui n’ont d’autre cause que sa volonté libre. La finalité objective dont est capable l’homme, en faisant de la représentation d’une fin la cause de ses actions, témoigne d’une culture qui est tout autre chose qu’une nature, même seconde.
Si la nature peut se fléchir sur elle-même jusqu’à engendrer une culture qui n’est plus une nature mais est encore naturelle, une culture donc seconde, l’homme, lui, est capable d’utiliser la culture produite par la nature en vue d’autres fins. Le monde de l’homme, la culture comme Welt, s’inscrit donc dans un « blanc » par rapport à la simple culture technique naturelle. La nature n’est donc, tout au plus, que l’esprit endormi, la culture ayant à charge de le révéler, de l’expliquer jusqu’au moindre pli. Au-delà de la fin dernière de la nature, se pose la question du but final de la culture. Si l’on ne croit guère à un progrès linéaire démenti dès Herder, il faut cependant admettre que la culture aspire à l’inconditionné, qui reste cependant inconnaissable. Cette fin dernière est moins le bonheur, impossible dans le temps, qui correspond à la volonté d’un en-soi, d’une « belle totalité heureuse » incompatible avec l’ouverture du temps de la culture. Cultiver n’est pas tant une seconde nature que la recherche d’une seconde nature dans un questionnement permanent et toujours problématique. Plus qu’une Aufhebung, la culture est une stridence en conflit permanent.
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La nature étant l’origine de la culture, elle est bien première et la culture seconde. Mais la culture étant la recherche perpétuelle d’une nature, la nature humaine étant indéterminée, la nature est aussi la fin de la culture. Entre deux natures, l’une constituée, l’autre à rechercher, la culture se surimprime comme nature humaine. Si cela ne revient à ne faire de la culture qu’une imitation de la nature, alors il faut rejeter l’idée d’une « seconde nature ». Mais si c’est pour que la culture soit non pas « secondaire », mais accompagnatrice, englobante et nourricière, alors la culture, plus qu’une « seconde nature », est une nature. Encore que, si la nature a pour fin dernière la culture, le but final de l’homme peut être supérieur encore. Ce qui fait de l’homme non plus un doublet empirico-transcendantal ou un être naturel, mais un véritable être libre, libre de disposer d’une culture naturelle permise par la nature pour cultiver son but final d’homme culturel.
Ce texte est, mot pour mot, celui de la dissertation que j’ai rédigée lors de l’épreuve de philosophie du concours d’entrée à l’ENS Lyon. Je n’ai fait qu’ajouter les intertitres, pour plus de lisibilité à l’écran. Aujourd’hui, j’en perçois quelques faiblesses. Certaines références mériteraient d’être approfondies, certains liens logiques mériteraient d’être explicités. Si je devais la réécrire aujourd’hui, le résultat serait sans doute bien différent. Mais cela ne correspondrait plus à un devoir rédigé en temps limité. J’ai voulu publier ici un témoignage qui m’a replongé dans toute une époque, celle de mes études au lycée Masséna, avec les cours inoubliables d’Arnaud Villani.


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