Aujourd’hui, c’est sous la forme d’un dialogue que je vous propose une petite réflexion sur « L’aporie du politique ». Qu’est-ce qu’une aporie ? Une impasse, un sans-issue, une contradiction indépassable, un problème insoluble sauf à changer les termes du problème. Bonne lecture, et à vos commentaires ensuite !
A l’hôpital
Dans la salle d’attente d’un grand hôpital. De nombreuses personnes assises sur les chaises alignées. Au fond, un distributeur de boissons et de snacks. Des portes battantes qui s’ouvrent en permanence pour faire passer des soignants, des civières, des blessés…
L’HOMME — Excusez-moi… Cela fait longtemps que nous attendons.
L’INFIRMIER — (avec un sourire fatigué) Oui… je suis vraiment désolé. La situation est très tendue, en ce moment.
L’HOMME — Vous manquez de personnel ?
L’INFIRMIER — De personnel, de lits, de temps… Les journées sont une course permanente. On fait ce qu’on peut, mais on ne peut pas être partout à la fois.
L’HOMME — Pourtant, je vous vois courir sans arrêt.
L’INFIRMIER — C’est le quotidien. Les collègues reviennent sur leurs jours de repos, les heures supplémentaires s’accumulent, les pauses sautent. Personne n’a choisi ce métier pour compter ses heures. On reste parce qu’on tient aux patients.
L’HOMME — Alors pourquoi a-t-on l’impression que tout fonctionne si difficilement ?
L’INFIRMIER — Parce que l’hôpital public est devenu exsangue. Pas par manque de vocation, mais par manque de moyens. Cela ne nous fait pas plaisir, vous savez, de vous laisser sur des brancards pendant des heures, de vous examiner en coup de vent, et de devoir trier entre le très urgent et le moins urgent. Les équipes continuent à tenir debout grâce à leur conscience professionnelle, mais on ne peut pas demander indéfiniment aux femmes et aux hommes de remplacer ce qui devrait être assuré par des ressources suffisantes.
L’HOMME — Je croyais que le problème venait de l’organisation.
L’INFIRMIER — L’organisation compte, bien sûr. Mais lorsqu’il manque des bras, des lits, du matériel et du temps, aucune organisation ne peut faire de miracles. On nous demande de faire toujours plus, mais sans plus de moyens.
L’HOMME — Je comprends mieux, maintenant. En vous écoutant, je réalise que ce n’est pas l’hôpital qui manque d’humanité… C’est la société qui lui en donne de moins en moins les moyens.
Le commissariat
Quelques jours plus tard, l’homme se rendit au commissariat de police. Un accueil, avec un agent en uniforme derrière un bureau. Un téléphone qui sonne sans arrêt. Des policiers qui passent, avec des documents, des prévenus menottés, des témoins et des victimes en larmes à écouter.
L’HOMME — Bonjour, monsieur l’agent. J’aurais voulu vous signaler un problème dans le quartier.
LE POLICIER — Je vous écoute. (Le téléphone sonne.) Attendez une seconde. (Parlant au téléphone :) Oui… oui… le vingt-deux, à dix heures trente. C’est cela, au revoir. (Un temps.) Je disais, je vous écoute.
L’HOMME — Cela fait plusieurs semaines que les riverains se plaignent. Vous n’êtes jamais passés ?
LE POLICIER — Quel quartier ?
L’HOMME — Les Sycomores.
LE POLICIER — (Après une recherche sur son ordinateur.) Je vous confirme qu’une brigade est passée, une première fois samedi dernier vers onze heures du soir, et une deuxième fois le mercredi vers minuit. Il n’y avait rien à signaler.
L’HOMME — C’est quand même un comble, ça. Et vous n’avez rien vu ?
LE POLICIER — En toute franchise, nous aurions voulu assurer une surveillance plus importante, mais que voulez-vous…
L’HOMME — On a l’impression que les choses se dégradent.
LE POLICIER — Vous savez, chaque jour, il faut choisir les urgences. Une intervention en chasse une autre. Pendant qu’on est appelé sur un tapage nocturne, il y a ailleurs un accident, une violence familiale ou un cambriolage…
L’HOMME — Vous manquez d’effectifs ?
LE POLICIER — Disons que les besoins sont immenses. On aimerait être davantage sur le terrain, prévenir plutôt que courir d’une urgence à l’autre. Avoir une vraie présence de proximité, cela change le climat d’une ville.
L’HOMME — Je pensais que c’était un manque de volonté.
LE POLICIER — Croyez-moi, aucun policier ne se réjouit de laisser un appel en attente ou de devoir dire : « Nous passerons dès que possible. » La plupart d’entre nous ont choisi ce métier pour protéger les gens. Mais avec les moyens dont nous disposons, nous sommes souvent contraints de prioriser.
L’HOMME — J’ai l’impression de retrouver la même lassitude que chez l’infirmier de tout à l’heure.
LE POLICIER — Pour ma part, je ne parlerais pas de lassitude. C’est surtout de voir que nous n’avons pas les moyens de faire notre travail correctement. C’est de ne plus pouvoir répondre à toutes les attentes légitimes de la population, malgré toute notre bonne volonté.
A l’école
L’HOMME — Bonjour, maître. Je voulais vous parler de mon fils. Il a des difficultés en lecture et il semble perdre confiance en lui.
LE MAÎTRE — Oui, en effet, j’ai remarqué qu’il lui arrivait de confondre certains phonèmes, d’hésiter, et de perdre confiance. Je travaille avec lui chaque jour, je différencie beaucoup pour lui, je le prends en soutien, mais en toute sincérité il lui faudrait beaucoup plus.
L’HOMME — Pourtant, il n’y a que vingt-quatre élèves dans la classe… Cela ne paraît pas insurmontable.
LE MAÎTRE — Vingt-quatre élèves, oui. Mais chacun avec ses besoins. Certains ne savent pas très bien parler français (donc ne parlons même pas de le lire et de l’écrire), d’autres présentent des troubles de l’apprentissage, d’autres encore auraient besoin d’un accompagnement spécialisé qui n’est pas toujours disponible. Pendant que j’aide un élève, dix-neuf autres sont contraints d’avancer seuls en autonomie.
L’HOMME — Vous ne pouvez pas mettre en place un soutien supplémentaire ?
LE MAÎTRE — Nous faisons déjà de la différenciation, des petits groupes, des temps de remédiation. Mais les journées de classe ne sont pas extensibles. Lorsque les réseaux d’aide sont saturés, que les rendez-vous chez les spécialistes prennent des mois et que les accompagnements humains sont insuffisants, l’école ne peut pas tout compenser.
L’HOMME — L’école ne peut donc plus résoudre les inégalités ?
LE MAÎTRE — Nous pouvons en atténuer certaines. Nous pouvons ouvrir des portes, transmettre des savoirs, redonner confiance. Mais nous ne pouvons pas, seuls, réparer toutes les difficultés sociales, familiales, médicales ou psychologiques que les enfants apportent avec eux en entrant dans la classe.
L’HOMME — Je retrouve les mêmes mots que chez l’infirmier et le policier : vous faites le maximum, mais vous avez le sentiment de manquer de temps et de moyens.
LE MAÎTRE — Exactement. Ce n’est pas l’envie d’aider qui manque. C’est la possibilité de donner à chaque enfant tout ce dont il aurait besoin.
Au tribunal
L’HOMME — Monsieur le juge, pourquoi certaines affaires mettent-elles des années avant d’être jugées ?
LE JUGE — Oh, c’est tout simple ! Parce qu’elles sont plus nombreuses que le temps dont nous disposons pour les traiter.
L’HOMME — Pourtant, la justice devrait être une priorité.
LE JUGE — Elle l’est dans les discours. Dans les tribunaux, c’est plus compliqué. Les contentieux augmentent, les lois se multiplient, les procédures deviennent plus exigeantes. Mais les effectifs n’évoluent pas toujours au même rythme.
L’HOMME — Vous pourriez aller plus vite.
LE JUGE — Aller plus vite suppose d’avoir davantage de temps, pas moins. Chaque décision doit être motivée, chaque pièce du dossier étudiée, chaque audience préparée. Une erreur judiciaire coûte infiniment plus cher qu’une décision rendue avec quelques semaines de retard. La justice ne peut pas être rendue à la chaîne.
L’HOMME — Vous avez donc trop de dossiers ?
LE JUGE — Beaucoup de magistrats et de greffiers travaillent sans compter leurs heures. Ils emportent des dossiers chez eux, rédigent des décisions le soir ou le week-end. Ce n’est pas le sens du devoir qui manque. Ce qui manque, c’est le temps nécessaire pour rendre à chaque affaire toute l’attention qu’elle mérite. Certains magistrats suivent plusieurs centaines de dossiers en même temps. Les greffiers aussi travaillent avec des portefeuilles considérables. Les audiences sont parfois fixées des mois à l’avance faute de créneaux disponibles.
L’HOMME — Pourtant, on entend souvent dire que les magistrats ne travaillent que quelques heures d’audience par semaine.
LE JUGE — L’audience n’est que la partie visible. Avant, il faut lire les dossiers, préparer les débats. Après, il faut rédiger les décisions, parfois longues de plusieurs dizaines de pages. Une grande partie de ce travail s’effectue hors de la salle d’audience.
L’HOMME — Les heures supplémentaires ne suffisent donc pas ?
LE JUGE — Beaucoup de magistrats et de greffiers emportent des dossiers chez eux. Les soirées, les week-ends ou les vacances servent souvent à résorber les retards. Ce fonctionnement repose davantage sur l’engagement individuel que sur une organisation soutenable.
L’HOMME — Pourquoi ne recrute-t-on pas davantage ?
LE JUGE — Les recrutements existent, mais former un magistrat ou un greffier demande plusieurs années. Et pendant ce temps, les départs à la retraite, les vacances de postes et l’augmentation du nombre d’affaires continuent.
L’HOMME — J’ai l’impression d’entendre, encore une fois, la même histoire.
L’HOMME — J’ai l’impression d’entendre, encore une fois, la même histoire.
Le travailleur social
L’HOMME — Vous êtes travailleur social, c’est bien cela ?
LE TRAVAILLEUR SOCIAL — Oui.
L’HOMME — J’imagine que vous aidez les personnes en difficulté à retrouver leur autonomie.
LE TRAVAILLEUR SOCIAL — C’est notre mission. Mais, bien souvent, nous intervenons lorsque les difficultés se sont accumulées pendant des années. J’aimerais bien rencontrer des succès plus souvent. Hélas, l’autonomie est parfois plus un idéal qu’une réalité accessible.
L’HOMME — À ce point-là ?
LE TRAVAILLEUR SOCIAL — Vous seriez surpris. Des parents qui ne savent plus comment nourrir leurs enfants. Des personnes âgées qui vivent dans une solitude absolue. Des jeunes qui dorment dans leur voiture. Des femmes qui fuient des violences. Des personnes souffrant de troubles psychiques qui attendent des mois avant d’obtenir une prise en charge. Chaque dossier est une vie qui vacille.
L’HOMME — Et vous arrivez à aider tout le monde ?
LE TRAVAILLEUR SOCIAL — Nous faisons tout ce que nous pouvons. Mais il faut parfois choisir les urgences parmi les urgences. Quand une journée est remplie de détresses, chaque heure consacrée à une personne est une heure que l’on ne peut pas donner à une autre.
L’HOMME — Cela doit être terrible.
LE TRAVAILLEUR SOCIAL — Le plus difficile n’est pas de voir la misère. A force, on s’y habitue, même si on ne s’y résout pas. Le plus dur, c’est de savoir ce qu’il faudrait faire… et de ne pas avoir les moyens de le faire. Nous passons notre temps à chercher une place d’hébergement qui n’existe pas, un rendez-vous médical dans un service saturé, une solution administrative qui prendra des semaines. Les personnes que nous accompagnons ont besoin de compassion, mais elles ont surtout besoin de réponses concrètes.
L’HOMME — (Se parlant à lui-même.) Mais comment se fait-il que, en tant que société, nous ne parvenions pas à résoudre ce manque de moyens ?
Le premier ministre
L’HOMME — Monsieur le Premier ministre, je viens de parcourir le pays. J’ai parlé avec un infirmier, un policier, un maître d’école, un juge, un surveillant pénitentiaire, un travailleur social. Tous m’ont dit la même chose : ils manquent de moyens. Pourquoi laissez-vous les services publics se déliter ?
LE PREMIER MINISTRE — Nous faisons avec ce que nous avons. Nous devons maîtriser la dépense publique, réduire les déficits et rendre l’action publique plus efficace. Les services publics doivent apprendre à faire mieux avec les moyens dont ils disposent.
L’HOMME — Mais ils me disent qu’ils n’y arrivent plus.
LE PREMIER MINISTRE — Ils le disent de bonne foi. Mais augmenter les dépenses ne résout pas tout. Gouverner, c’est aussi fixer des priorités.
L’HOMME — Vos priorités ne sont donc pas les leurs.
(Quelques mois plus tard. L’homme rencontre le chef de l’opposition.)
L’HOMME — Monsieur le chef de l’opposition, le Premier ministre affirme qu’il faut réduire la dépense publique. Vous, que feriez-vous ?
LE CHEF DE L’OPPOSITION — Si nous étions élus, nous nous engagerions à ce que, tout en contrôlant malgré tout la dépense publique, les services vitaux de notre pays ne soient pas lésés et aient véritablement les moyens d’œuvrer au bien de tous. Nous réinvestirons dans l’hôpital, l’école, la justice, la police, les services sociaux… Nous redonnerons des moyens à ceux qui font vivre la République.
L’HOMME — Alors tout changera ?
LE CHEF DE L’OPPOSITION — Oui. Donnez-nous votre confiance. Pensez à voter pour nous lors des prochaines élections.
(L’élection a lieu. Le chef de l’opposition devient Premier ministre.)
L’HOMME — Vous êtes désormais au pouvoir. Les services publics vont-ils enfin retrouver les moyens que vous leur aviez promis ?
LE NOUVEAU PREMIER MINISTRE — Les choses sont plus compliquées que je ne le pensais.
L’HOMME — Pourtant, vous aviez promis.
LE NOUVEAU PREMIER MINISTRE — Les finances publiques sont plus dégradées qu’annoncé. Mais le véritable problème n’est pas là. Vous imaginez sans doute qu’en devenant Premier ministre j’ai reçu les clés du pays. En réalité, j’ai surtout reçu les clés d’une maison dont je ne peux déplacer ni les fondations, ni les murs.
L’HOMME — Pourtant, vous gouvernez.
LE NOUVEAU PREMIER MINISTRE — Je gouverne un État qui dépend chaque semaine des marchés pour refinancer sa dette. Je gouverne dans une économie où les capitaux traversent les frontières en quelques secondes, où les grandes entreprises choisissent le pays où elles déclarent une partie de leurs bénéfices, où les investisseurs comparent en permanence les fiscalités, les réglementations et les coûts de chaque État. Je peux voter une loi. Je ne peux pas voter l’endroit où le capital décide de s’investir.
L’HOMME — Alors augmentez les impôts des plus riches.
LE NOUVEAU PREMIER MINISTRE — Les plus riches ne sont pas seulement riches : ils sont mobiles. Le salarié paie là où il travaille. Le retraité paie là où il habite. Le commerçant paie là où se trouve sa boutique. Les patrimoines financiers, les holdings, les droits de propriété intellectuelle, les sièges sociaux, les bénéfices des multinationales, eux, peuvent souvent être déplacés d’une juridiction à une autre. Pas toujours illégalement. Souvent conformément au droit. Si j’agis seul, je risque de taxer principalement ceux qui n’ont pas les moyens de partir.
L’HOMME — Vous pourriez empêcher ces départs.
LE NOUVEAU PREMIER MINISTRE — Comment ? Fermer les frontières aux capitaux ? Je sortirais immédiatement des engagements européens et internationaux auxquels la France a souscrit, et sans lesquels la France est seule face à la Chine, face à la Russie, face aux Etats-Unis. Interdire les investissements étrangers ? Qui financerait alors nos entreprises, notre dette, notre économie ? Nationaliser les mouvements de capitaux ? Il faudrait transformer en profondeur l’ensemble de notre système économique. Et les détenteurs de ces capitaux ne se laisseraient pas faire comme cela. Vous voyez bien que chacune de ces décisions dépasse de très loin les pouvoirs ordinaires d’un Premier ministre.
L’HOMME — Les agences de notation ne décident quand même pas à votre place.
LE NOUVEAU PREMIER MINISTRE — Non. Elles ne votent pas les lois. Mais lorsqu’elles dégradent la note d’un État, certains investisseurs demandent une rémunération plus élevée pour lui prêter. D’autres réduisent leur exposition. Le coût de notre dette augmente. Je ne reçois aucun ordre. Je reçois une facture. Et cette facture peut représenter plusieurs milliards d’euros supplémentaires, avant même que je n’aie construit une école ou ouvert un lit d’hôpital.
L’HOMME — Vous pourriez quand même faire autrement.
LE NOUVEAU PREMIER MINISTRE — Regardez autour de vous. Depuis quarante ans, des gouvernements de droite, de gauche, de coalition, des présidents aux convictions opposées, des Premiers ministres aux tempéraments très différents promettent de réindustrialiser, de réduire les déficits, de sauver les services publics, de faire contribuer davantage les grandes fortunes, de relancer la croissance. Croyez-vous sérieusement qu’ils aient tous été incompétents ou malhonnêtes ? Ou bien est-il possible qu’ils se soient heurtés aux mêmes contraintes ?
L’HOMME — Vous êtes donc impuissant ?
LE NOUVEAU PREMIER MINISTRE — Je peux déplacer les curseurs. Je peux arbitrer entre deux mauvaises solutions. Je peux décider qui supportera une partie des sacrifices. Je peux corriger certaines injustices à la marge. Mais les grandes forces qui déterminent aujourd’hui la richesse, la localisation des entreprises, les taux d’intérêt, les mouvements de capitaux, les prix de l’énergie ou les chaînes d’approvisionnement ne dépendent pas de mon décret. Le pouvoir politique n’a pas disparu. Simplement, il est devenu plus petit que les phénomènes qu’il prétend gouverner.
L’HOMME — Alors les élections…
LE NOUVEAU PREMIER MINISTRE — …désignent souvent celui qui administrera des contraintes qu’il n’a pas choisies. Le citoyen croit élire un capitaine. Parfois, il n’élit que le prochain homme chargé d’expliquer pourquoi le navire ne peut pas changer de cap aussi vite qu’il l’avait promis.
L’HOMME — Alors, si je comprends bien… La droite ne cherche pas réellement à renforcer les services publics, parce qu’elle estime que l’État doit rester limité et que la société civile ou le marché peuvent accomplir une partie de ces missions.
L’ANCIEN PREMIER MINISTRE — C’est, en effet, notre conviction.
L’HOMME — Et la gauche ?
LE NOUVEAU PREMIER MINISTRE — Elle souhaite souvent aller dans cette direction. Mais vouloir ne suffit pas.
L’HOMME — Autrement dit, la droite considère que le problème ne doit pas être résolu par davantage d’État ; la gauche pense souvent qu’il devrait l’être, mais découvre, une fois au pouvoir, que ses marges d’action sont plus étroites qu’elle ne l’imaginait.
LE NOUVEAU PREMIER MINISTRE — C’est l’une des tensions de notre époque. Nous demandons à la politique de résoudre des contradictions qui dépassent largement le seul pouvoir politique. C’est l’aporie du politique.
L’HOMME — Mais l’aporie n’est pas seulement celle des gouvernants.
LE NOUVEAU PREMIER MINISTRE — Non. Elle est celle de toute la société. Nous voulons davantage de protection collective, mais nous hésitons dès qu’il faut en assumer le coût, les limites ou les sacrifices. Tant que cette contradiction demeurera, aucun gouvernement, quel qu’il soit, ne pourra satisfaire durablement toutes les attentes.
L’HOMME — Alors, si je vous comprends bien, il n’y a pas de solution.
LE PREMIER MINISTRE — Il y a des solutions partielles. Mais chacune crée de nouvelles difficultés.
L’HOMME — Si vous augmentez les impôts…
LE PREMIER MINISTRE — On nous reproche d’étouffer l’économie.
L’HOMME — Si vous les baissez…
LE PREMIER MINISTRE — Les services publics manquent de ressources.
L’HOMME — Si vous empruntez…
LE PREMIER MINISTRE — La dette augmente.
L’HOMME — Si vous réduisez les dépenses…
LE PREMIER MINISTRE — On supprime des postes, des lits, des classes, des tribunaux… C’est toute la République qui en pâtit. (Un temps.) Les citoyens veulent davantage d’hôpital, davantage d’école, davantage de sécurité, davantage de justice… mais ils souhaitent aussi préserver leur pouvoir d’achat, limiter les prélèvements obligatoires et conserver leurs habitudes de vie. Ces aspirations sont toutes légitimes. Mais elles ne semblent pas très compatibles.
L’HOMME — Autrement dit, chaque chemin débouche sur un mur.
LE PREMIER MINISTRE — Voilà ce qu’est une aporie. Non pas une difficulté que l’on n’a pas encore résolue, mais une configuration où il n’y a pas de solution dans un cadre donné.
Le Sage
L’HOMME — Mais alors, est-ce que tout est foutu ?
(Arrive un sage.)
LE SAGE — Lorsqu’un chemin débouche sur un mur, le voyageur insensé accélère. Le voyageur sage s’arrête et se demande si ce n’est pas le chemin lui-même qui est mauvais.
L’HOMME — Tu veux dire que nous posons mal la question ?
LE SAGE — Depuis des décennies, nous demandons à la politique de résoudre des problèmes qu’elle ne peut résoudre seule. Nous changeons les gouvernements sans changer les questions. Nous cherchons de meilleures réponses alors que c’est peut-être notre manière même de penser qui est devenue insuffisante.
L’HOMME — Notre manière de penser ?
LE SAGE — Lorsqu’une façon de faire ne fonctionne pas, est-ce de l’optimisme, ou de la folie, que de penser qu’il faut continuer de procéder de la même manière en espérant que cela finisse par marcher ?
L’HOMME — Donc il faudrait changer, mais comment ? Changer de politique ?
LE SAGE — Tu as bien vu que la politique ne peut pas tout.
L’HOMME — La crise n’est donc pas seulement politique ?
LE SAGE — Non, elle est civilisationnelle. C’est nous, en tant que société, qui devons nous remettre en question.
L’HOMME — Qu’est-ce que tu veux dire ?
LE SAGE — La juxtaposition d’égoïsmes n’a jamais produit une société juste et fraternelle.
L’HOMME — Qu’est-ce que tu veux dire ?
LE SAGE — Que si l’on met ensemble des gens qui pensent avant tout à leur intérêt personnel, on n’obtient pas une société, mais une juxtaposition de gens. Le tout est plus que la somme des parties. Il y a un saut qualitatif à franchir. Nous devons être plus solidaires, plus fraternels, plus altruistes.
L’HOMME — Mais comment franchir ce saut ?
LE SAGE — Pour être meilleur avec les autres, il faut d’abord travailler sur soi-même.
L’HOMME — Sommes-nous prêts à ce travail intérieur ? Sans doute certains le sont-ils déjà, consacrant leur vie aux autres, dépassant leur petit égo. Mais est-ce le cas de suffisamment d’entre nous ?
LE SAGE — C’est ce que l’avenir nous montrera.


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