L’école doit-elle former des champions… ou des citoyens ?

Group of smiling primary school children standing in a school hallway with backpacks and books

La presse française s’est fait l’écho, tout récemment, de la réussite d’une jeune fille de neuf ans (donc dans la classe d’âge du CM1) aux épreuves du Diplôme National du Brevet, que les élèves subissent normalement à l’issue de la classe de Troisième, c’est-à-dire à l’âge de quatorze à quinze ans. Dans la presse, le père de la petite fille a des mots très durs envers l’Education Nationale, accusée de ralentir les meilleurs élèves. Mais quel est le rôle de l’école ? Doit-elle former des champions… ou des citoyens ?

L’école mise en accusation

Si l’on en croit le père de cette brillante petite fille, l’école publique a abandonné toute ambition pour les élèves. Les épreuves du Diplôme National du Brevet seraient d’une facilité affligeante, et n’importe quel enfant de neuf ans serait capable de les réussir, pour peu qu’on lui en donne les moyens. L’Éducation nationale ne pècherait donc pas par excès d’exigence, mais par manque d’ambition. Les meilleurs élèves y seraient condamnés à attendre les autres, ralentis par une institution incapable de reconnaître leur potentiel.

L’argument est d’autant plus séduisant qu’il semble s’appuyer sur un fait difficilement contestable : une enfant de neuf ans a effectivement obtenu le brevet. Si un élève de CM1 peut réussir un examen destiné à des adolescents de quatorze ou quinze ans, n’est-ce pas la preuve que l’école avance trop lentement ? Pourquoi faire passer quatre ou cinq années supplémentaires à des élèves qui seraient déjà capables de maîtriser le programme ? Dans une société où l’on valorise la performance, l’efficacité et l’accélération, la conclusion paraît presque évidente : l’école serait devenue un frein plutôt qu’un moteur.

Pourtant, ce raisonnement masque le fait que cette enfant de neuf ans a appris dans des conditions qui ne sont pas celles de l’école publique, mais celles du préceptorat. Cela n’a absolument rien à voir, et bien nombreux sont à mon avis les enseignants qui rêveraient de n’avoir qu’une seule élève, brillante de surcroît, et dont la famille accorde une importance fondamentale à l’éducation. Mais cela n’a absolument rien à voir avec la réalité de classes non seulement surchargées mais en outre extrêmement hétéorogènes.

Surtout, ce raisonnement repose sur un présupposé rarement formulé : il suppose que la finalité de l’école est de conduire le plus rapidement possible les élèves vers la réussite d’un examen. Or c’est précisément cette évidence apparente qu’il convient d’interroger.

Précepteurat et école publique, deux modèles qui n’ont rien à voir

Oui, une petite fille de neuf ans a été capable de réussir les épreuves du DNB. Mais il faut remettre les choses dans leur contexte : il ne s’agit pas de n’importe quelle petite fille. Celle-ci a étudié dans des conditions qui ne sont pas celles de l’école publique, mais celles du préceptorat.

Cela revient, pour l’enseignant, à avoir un seul élève dans sa classe. Autrement dit, le rythme est totalement adapté à l’enfant. Les pauses ont lieu quand l’enfant en a besoin. L’enseignant ne répète que ce que l’enfant n’a pas compris, et il le fait au moment même où l’enfant en exprime le besoin. Evidemment, il n’est pas nécessaire de demander le silence, d’imposer le respect des tours de parole, toutes choses qui prennent énormément de temps dans une classe ordinaire. Les enseignants de l’école publique militent depuis longtemps pour une réduction du nombre d’élèves par classe ; pour moi, l’effectif idéal se situe entre 15 et 20 élèves en milieu ordinaire, et entre 10 et 15 élèves en REP. En outre, il va de soi que cette enfant bénéficie d’un très fort investissement familial, de toute une famille très impliquée pour la réussite scolaire de l’enfant, ce qui est loin d’être le cas de la majorité des élèves.

Donc, non, « n’importe quel élève » ne peut pas réussir les épreuves du DNB à l’âge de neuf ans : cela nécessite une préparation spécifique, consistant à travailler les thèmes au programme du collège. Je pense, en grammaire, aux subordonnées, seulement abordées en cycle 3, mais vraiment travaillées en cycle 4. Je pense aux figures de style. Surtout, je pense à la littérature, car en principe, en CM1, on ne lit pas Maupassant, Hugo ou Camus en profondeur. En mathématiques, un élève de 9 ans qui aurait suivi un cursus normal ne connaîtrait rien au théorème de Pythagore, au théorème de Thalès, aux fonctions, aux équations du premier degré, aux puissances, au calcul littéral… On pourrait faire les mêmes remarques pour les sciences physiques, pour les SVT, pour la technologie, l’histoire-géographie, les langues vivantes…

Va-t-on à l’école pour réussir un examen ?

Plus largement, cette information nous permet de nous interroger sur la fonction de l’école. On peut réussir un examen par le bachotage, ou par un réel apprentissage qui permet une acquisition de connaissances bien plus large que ce qui est simplement attendu lors de l’épreuve. De nombreux professeurs, sur les réseaux sociaux, ont jugé les épreuves du DNB bien plus faciles que ce qu’ils proposaient à leurs élèves en classe. C’est que la finalité de l’école ne se réduit pas à l’obtention d’un parchemin. On ne devrait pas aller à l’école simplement pour cela.

On peut savoir que 1515 est la date de la bataille de Marignan, mais cette information n’a aucun intérêt si l’on n’est pas capable de situer cette date dans un ensemble d’événements et d’expliquer en quoi cette bataille s’inscrit dans les guerres d’Italie, marque le début du règne de François Ier et éclaire les transformations politiques et culturelles de la Renaissance. C’est là la différence entre le bachotage et l’apprentissage.

Au-delà d’une conception utilitariste de l’école, qui ne parle que de compétences, d’objectifs et de cases à cocher, il y a une conception humaniste de l’école, qui en fait la formation intellectuelle et morale d’une personne. Les connaissances ne sont alors plus seulement une fin, mais un moyen de grandir en maturité, en humanité, en sagesse. Dès l’Antiquité, Aristote fustigeait cette conception utilitariste dans ses Politiques : « D’ailleurs cette préoccupation exclusive des idées d’utilité ne convient ni aux âmes nobles, ni aux hommes libres » (Source). Kant rappelle, dans la première phrase de son Traité de pédagogie, que « L’homme est la seule créature qui soit susceptible d’éducation » (Wikisource). Il ajoute un peu plus bas : « L’homme ne peut devenir homme que par l’éducation. Il n’est que ce qu’elle le fait.« 

Nous n’allons donc pas à l’école pour réussir des examens. Nous allons à l’école parce que nous naissons incomplets : nous naissons biologiquement humains mais nous ne sommes pas encore pleinement Humains. C’est la culture, au sens large, qui va faire de nous des êtres humains accomplis. Aussi l’école a-t-elle une mission humaniste, et doit-elle ressembler à cette Abbaye de Thélème imaginée par Rabelais, où l’étude n’a d’autre but que de se grandir humainement.

éloge de la lenteur

L’éducation véritable, celle qui ne se limite pas au bachotage et au psittacisme, a besoin de temps. Du temps pour grandir, ce qui n’a rien à voir avec être capable de répondre à des questions complexes. L’école est là pour stimuler l’intelligence et la mémoire, bien entendu, mais elle a à cœur également de faire croître la maturité émotionnelle, la capacité à entrer en interaction avec autrui, la coopération, la capacité à défendre une pensée autonome… En somme, le développement intellectuel n’est qu’une dimension du développement humain. Apprendre est beaucoup plus vaste que réussir : les Grecs le savaient déjà, qui distinguaient la technè (le savoir-faire) et la sophia (la sagesse).

Bien sûr qu’il y a des élèves qui seraient capables d’aller plus vite. Est-ce qu’on leur fait vraiment du mal en leur imposant d’aller un peu plus lentement qu’ils ne pourraient ? Est-ce que tout ce qui peut être accéléré doit l’être ? Notre époque voue un culte irraisonné, et sans doute déraisonnable, à la vitesse, à la performance, à l’efficacité. Or, la vie n’est pas un sprint, et son but n’est pas d’avoir toujours plus, toujours plus vite. J’ai vu des élèves en grande difficulté véritablement renaître intellectuellement à l’issue d’un redoublement, parce qu’ils n’étaient plus systématiquement dans l’échec et qu’ils reprenaient confiance en eux-mêmes. Pour eux, ce n’est pas une année perdue, c’est une année offerte pour repartir sur de bonnes bases.

L’école, lieu d’apprentissage, est aussi une micro-société. C’est le lieu où l’enfant passe du noyau familial, où il est généralement au centre des attentions, à un milieu collectif. Et l’apprentissage du collectif n’est pas simple. Il faut attendre son tour, accepter la frustration, écouter les autres, accepter de travailler avec quelqu’un qu’on n’a pas choisi, accepter qu’il arrive de perdre un jeu, devenir capable de convaincre sans violence. Toutes ces compétences sont presque absentes des examens, mais sont tout aussi importantes, et font d’ailleurs indirectement partie des programmes.

L’école est donc une agora où vivent ensemble des individus qui n’auront plus guère l’occasion de le faire par la suite. Dans le monde adulte, nous vivons à côté des autres plus qu’avec les autres, et nous n’entrons guère en interaction qu’avec des personnes choisies. L’école est l’un des rares creusets où toute une génération vit ensemble. Dans une société toujours plus individualiste, où l’on a tendance à perdre le sens du collectif, l’école est l’un des derniers remparts de la République au sens étymologique, la res publica, la chose commune. Apprendre à être avec les autres, à respecter leur altérité, à s’adapter à leurs différences, à articuler les droits et les devoirs, c’est aussi une mission essentielle de l’école.

*

L’école a une mission d’autant plus complexe qu’elle doit répondre à des injonctions contradictoires : élever le niveau de chacun tout en réduisant les inégalités, accompagner les plus fragiles sans freiner les plus brillants, préparer à la vie professionnelle sans renoncer à sa vocation humaniste. Mais c’est précisément dans cette tension que réside sa grandeur. Une école qui ne chercherait qu’à fabriquer des champions trahirait sa mission ; une école qui empêcherait les plus doués de développer leurs talents la trahirait tout autant.

Le brevet des collèges a son utilité : il constitue une première expérience d’examen, un rite de passage vers le lycée, une reconnaissance des acquis scolaires. Mais il est incapable de mesurer tout ce que l’école transmet silencieusement, jour après jour : le goût de comprendre, l’exercice de l’esprit critique, la patience, la coopération, le respect des autres, l’apprentissage de la liberté et de la responsabilité.

Car l’école n’est pas seulement le lieu où l’on apprend des connaissances ; elle est celui où une société forme les femmes et les hommes auxquels elle confiera un jour son avenir. Les prodiges nous fascinent, parce qu’ils révèlent les possibilités extraordinaires de l’intelligence humaine. Mais la véritable réussite d’une école ne se mesure pas au nombre d’enfants capables d’obtenir un diplôme avec cinq années d’avance. Elle se mesure à sa capacité de faire grandir ensemble des enfants différents, afin qu’ils deviennent non seulement des esprits instruits, mais des citoyens libres, capables de partager un monde commun.



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8 réponses à « L’école doit-elle former des champions… ou des citoyens ? »

  1. À l’épreuve du sensationalisme et de la méritocratie ultra libérale, l’école, facteur du futur vivre ensemble, n’interesse personne, pas assez productive, pas assez rentable et surtout pas assez assujettie. On lui impose des process comme à l’entreprise (voir la maternelle) , des performances, comme les déclarations du ministre sur le brevet et l’orthographe puis des rétropédalages, toujours le même ministre qui demande aux profs d’être moins durs sur les notes du même brevet. Bref, c’est l’avenir qui se joue à l’école, vous avez raison. Mais, j’ai peur que nous soyons bien seuls à penser ça ! Merci déjà pour le dire si bien !

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    1. Merci pour ce retour !

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  2. «  Grandir humainement »,
    merci Rabelais !
    « S’élever » jusqu’à son métier d’Homme, en Choeur dans l’Agora, pour Faire- Cité.
    Avant de Faire- Monde .
    Petit voyage en PS, «  Il faut imaginer un enfant heureux, », heureux d’apprendre, école du cerisier, youtube.

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    1. Merci !

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  3. Je vous trouve bien optimiste. D’après ma propre expérience et les témoignages que je reçois, l’école réussit très bien les examens, avec des taux de réussite astronomiques, et bien mal la transmission de la culture, des connaissances en profondeur. Celles que vous êtes capable de transmettre à vos propres élèves, mais malheureusement c’est bien loin d’être général. Les comparaisons internationales en font foi. Amicalement.

    https://herlandlamutine.wordpress.com/ Le blog du roman La Mutine par Michel Herland https://herlandlesclave.wordpress.com/ Le blog du roman L’Esclave par Michel Herland

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    1. Ah, mais bien sûr qu’il faut faire mieux, mais ce n’est pas en crachant sur l’école qu’on y arrivera

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      1. Cracher non, j’appartiens à une famille d’enseignants du Public, mais les faits sont là qui nous obligent à tout remettre en question.

        https://herlandlamutine.wordpress.com/ Le blog du roman La Mutine par Michel Herland https://herlandlesclave.wordpress.com/ Le blog du roman L’Esclave par Michel Herland

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        1. Oui, je parlais de ce père d’élève qui lui, ne fait rien d’autre que de dire du mal de l’école.

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