Le verbe : nature ou fonction ?

Man wearing a shirt labeled VERBE holding cardboard signs with question marks and the word QUI?

On me pose aujourd’hui une question intéressante de grammaire. On me demande si le mot « verbe » désigne une nature ou une fonction. Et c’est vrai que ce n’est pas si simple. Petites explications.

Pourquoi la question se pose

Il est vrai que l’on peut avoir un doute, puisque seul un verbe peut constituer le noyau d’un groupe verbal conjugué. Cette exclusivité explique sans doute que l’on ait rarement éprouvé le besoin d’attribuer un nom particulier au rôle syntaxique du verbe conjugué.

« Verbe » est une nature, une classe grammaticale. Les verbes à l’infinitif (manger, sauter, courir, dormir, prendre, s’asseoir…) peuvent occuper diverses fonctions, mais lorsqu’ils sont conjugués, on a du mal à nommer leur fonction. Pourtant, je me souviens très bien de la clarification faite par ma professeure de français en sixième et cinquième. Celle-ci utilisait le terme de « base », qui n’est pas aujourd’hui un terme officiel de la terminologie grammaticale ministérielle, mais qui peut être utile pour désigner cette fonction. Ce terme a l’avantage d’être clair, mais je ne recommande pas son utilisation en classe, car elle n’a rien d’officiel.

J’ai pu lire également ailleurs que le verbe conjugué était le « pivot » de la phrase. Ce terme est également intéressant, car il montre bien l’importance centrale du verbe conjugué. Ces termes ont été trouvés afin de désigner, faute d’une dénomination officielle, cette fonction qu’on a du mal à nommer, fonction trop souvent simplement nommée « verbe », ce qui entraîne une confusion entre nature et fonction.

Les fonctions du verbe

Il faut rappeler que le verbe n’occupe pas toujours cette fonction-là, difficile à nommer, et qu’il peut occuper une grande diversité de fonctions. Il peut être partie intégrante d’un groupe infinitif occupant la fonction de :

  • sujet : Plonger est interdit.
  • complément d’objet direct : J’aime plonger.
  • complément d’objet indirect : J’ai renoncé à plonger.
  • attribut du sujet : Son rêve est de plonger.
  • complément du nom : Son envie de plonger est plus forte que tout.
  • complément de l’adjectif : Je suis heureux de plonger dans la mer.
  • complément circonstanciel : Avant de plonger, il faut s’assurer qu’il y a assez de profondeur.

Mais lorsque l’on a un verbe conjugué pivot de la phrase, on a trop souvent l’habitude, par commodité, de dire simplement « verbe », parce qu’il n’y a pas d’autre classe grammaticale susceptible d’occuper cette fonction.

Autrement dit, dans la phrase Paul plonge dans la piscine, la forme verbale « plonge » ne peut pas commuter avec un mot appartenant à une autre classe grammaticale. On ne peut pas la remplacer par un nom, un adjectif, un adverbe, ou autre. Il n’y a qu’un verbe conjugué qui convient à cette place. Et c’est pour cela qu’on a tendance, par commodité, par facilité, à ne pas nommer précisément la fonction du verbe conjugué, et à lui donner le nom de sa nature, c’est-à-dire, « verbe ». Mais le mot « verbe » désigne bien une nature et non une fonction.

Nommer la fonction du verbe conjugué

Comment nommer, dès lors, la fonction du verbe conjugué ? Je viens d’évoquer les termes de « base » ou de « pivot », qui ont pour avantage leur clarté et pour inconvénient leur caractère non officiel. Cependant, cette fonction reste souvent non nommée, comme le rappelle la Terminologie grammaticale du Ministère de l’Education Nationale, qui est le guide officiel sur lequel doivent s’appuyer les professeurs.

Terminologie grammaticale (Ministère de l’Education Nationale, guide-la-grammaire-du-francais-terminologie-grammaticale-67998.pdf)

La Terminologie grammaticale emploie donc elle-même ce terme de pivot, tout en affirmant ensuite qu’il « n’existe pas de terme pour définir sa fonction ». Pivot est ainsi une caractérisation syntaxique plutôt que le nom d’une fonction grammaticale officiellement acceptée, comparable à sujet, attribut ou complément.

Et le prédicat ?

Il y aurait bien un autre terme : c’est celui de prédicat. Il a d’ailleurs connu une brève notoriété dans l’enseignement scolaire français : introduit dans les programmes de l’école élémentaire publiés en 2015 (mis en œuvre à la rentrée 2016), il en a été retiré dès les ajustements de 2018, tandis qu’il demeurait pleinement employé dans la recherche linguistique et dans de nombreuses grammaires universitaires. Cette disparition des programmes n’a donc pas signé l’abandon de la notion, mais seulement celui de son enseignement explicite à l’école.

Encore faut-il préciser ce que recouvre exactement ce terme. En grammaire universitaire contemporaine, le prédicat ne désigne pas le verbe pris isolément. Il correspond à la fonction syntaxique exercée par l’ensemble du groupe verbal, c’est-à-dire au verbe accompagné des compléments qui sont sous sa dépendance. Dans la phrase Les élèves lisent un roman, le prédicat n’est pas seulement lisent, mais lisent un roman. Le verbe en constitue le noyau, mais il ne se confond pas avec le prédicat.

Cette notion trouve son origine dans une analyse beaucoup plus ancienne de la phrase, héritée de la logique aristotélicienne puis développée par la linguistique moderne. Dans la plupart des énoncés déclaratifs, on distingue en effet deux grands constituants. D’une part, le thème (ou topic), c’est-à-dire ce dont il est question. Dans les énoncés déclaratifs non marqués, le thème est fréquemment réalisé par le sujet grammatical. D’autre part, le rhème (ou commentaire, ou propos), c’est-à-dire ce que l’on affirme à propos du thème, l’information nouvelle que le locuteur apporte. Sur le plan syntaxique, ce rhème est fréquemment réalisé par le prédicat.

Ainsi, dans la phrase Le chat dort sur le canapé, « le chat » constitue le thème, l’élément déjà identifié dans le discours ou présenté comme point de départ de l’énoncé ; et le groupe « dort sur le canapé » constitue le prédicat : c’est ce qui est dit du chat.

Il est cependant essentiel de ne pas confondre ces différents niveaux d’analyse. Les couples sujet / prédicat relèvent principalement de la syntaxe de la phrase, tandis que les couples thème / rhème appartiennent davantage à l’organisation informationnelle du discours. Dans la phrase la plus neutre, les deux analyses coïncident souvent : le sujet réalise le thème et le prédicat réalise le rhème. Mais ce parallélisme n’est pas absolu. Selon le contexte, le thème peut être un complément placé en tête de phrase ou mis en valeur (c’est la « thématisation »). La notion de prédicat ne saurait donc être réduite à celle de « ce que l’on dit du sujet », même si cette définition pédagogique constitue une première approximation commode.

Enfin, il convient de souligner que le prédicat est une fonction de groupe et non une fonction du verbe lui-même. Le verbe, pris isolément, demeure le noyau du groupe verbal et le support de la prédication, mais la fonction de prédicat est exercée par l’ensemble de ce groupe. C’est précisément cette distinction qui explique que le terme ne puisse être retenu comme la fonction grammaticale du seul verbe : si le verbe est indispensable au prédicat, il ne se confond jamais avec lui.

Ce à quoi il faut s’en tenir en classe

  • Le mot verbe désigne une nature, une classe grammaticale de mots tels que nager, plonger, sauter, réfléchir, courir, prendre, s’asseoir, etc.
  • Le verbe est variable en nombre (singulier ou pluriel), en personne, en temps, en mode, en voix (la diathèse). Il est régi par des règles d’accord.
  • Lorsqu’il est à l’infinitif, le verbe peut être le noyau d’un groupe infinitif susceptible d’exercer différentes fonctions syntaxiques.
  • Lorsque le verbe est conjugué, il occupe la position de noyau du groupe verbal et constitue le pivot de la phrase. Ce terme, employé par la Terminologie grammaticale, décrit son rôle syntaxique sans pour autant désigner une fonction grammaticale officiellement nommée.

Si ces questions de grammaire vous intéressent, n’hésitez pas à parcourir les autres articles de la rubrique Linguistique. Vous y trouverez des analyses grammaticales détaillées, des mises au point sur des notions souvent mal comprises, des éclairages issus de la recherche universitaire ainsi que des pistes de réflexion destinées aussi bien aux enseignants qu’aux étudiants, aux candidats aux concours et à tous les amoureux de la langue française. Mon objectif est toujours le même : rendre la grammaire plus claire, plus rigoureuse et plus accessible, sans jamais sacrifier l’exactitude scientifique.



Fediverse reactions

En savoir plus sur LittPo.fr

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.


Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

En savoir plus sur LittPo.fr

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture