Ayant relu l’Odyssée cette année même pour en faire une présentation simplifiée à mes élèves, j’ai été très heureux d’apprendre qu’une nouvelle adaptation allait sortir au cinéma, et j’avais hâte de la voir, même si de nombreux collègues et amis m’avaient averti du fait qu’il ne s’agissait que d’une « americanata » (Ilias Yocaris). Mon opinion personnelle, à la sortie du film, est assez contrastée, avec des plus et des moins.
Les +

- Contrairement à ce que l’on pourrait attendre d’un péplum, Christopher Nolan ne raconte pas l’histoire d’Ulysse dans l’ordre chronologique. Il reprend au contraire un principe essentiel de l’épopée homérique : lorsque le récit commence, la guerre de Troie est terminée depuis longtemps, Ulysse est déjà retenu chez Calypso et Télémaque s’apprête à partir à sa recherche. Les aventures passées sont dévoilées progressivement à travers des récits enchâssés, des flash-backs, autrement dit des analepses. Chez Homère, ces récits sont racontés à la cour des Phéaciens ; Nolan choisit d’autres relais narratifs, mais conserve cette construction sophistiquée qui évite toute linéarité et entretient constamment le suspense.
- Le développement de l’épisode du cheval de Troie constitue également un excellent choix. Dans l’Odyssée, Homère suppose que son auditoire connaît déjà cette histoire et ne l’évoque qu’à demi-mot. Nolan choisit de la montrer, en empruntant notamment au récit de Virgile le personnage de Sinon, celui qui persuade les Troyens de faire entrer le cheval dans la cité. Cette contamination entre Homère et Virgile fonctionne remarquablement bien et permet au spectateur de comprendre l’origine de la réputation d’Ulysse. C’est un choix que je trouve extrêmement pertinent, que j’avais déjà observé dans certaines adaptations pour enfants, et que j’ai moi-même mis en œuvre dans ma version perso des aventures d’Ulysse.
- On peut reconnaître à Nolan la volonté de faire du film autre chose que simplement un film d’action. Il y a certes des scènes de batailles, mais celles-ci ne sont pas l’essentiel, et Ulysse n’est pas simplement fait de muscles. Sa ruse n’est pas assez mise en évidence par le film, mais on ne peut enlever à Nolan le fait qu’il montre un chef intelligent et sensible.
- La place accordée à Télémaque est également assez proche de l’original, là où nombre d’adaptations scolaires escamotent souvent ce personnage. Tom Holland fait un Télémaque tout à fait acceptable, et je trouve ce rappel de la Télémachie tout à fait bienvenu.
- Le fait que tout ne soit pas terminé au moment où Ulysse rejoint Ithaque, mais qu’il doive encore lutter et ruser pour retrouver sa place, est tout à fait conforme à l’épopée homérique. Cela montre toute la difficulté du nostos, du retour : on ne revient jamais exactement là où l’on était, comme si les vingts ans d’aventures n’avaient été qu’une parenthèse. Vingt ans ont passé, qui ont changé beaucoup de choses.
Les –

- Des épisodes ont été compactés voire escamotés :
- Ainsi l’épisode des Lotophages a-t-il été compacté avec celui de Calypso, la magicienne donnant le breuvage à Ulysse.
- L’épisode de l’outre des vents offerte par le dieu Eole a tout simplement disparu du film.
- L’épisode des Cicones est très rapidement évoqué, mais on ne voit pas Ulysse sauver la vie au prêtre Maron que ses compagnons veulent exécuter : cela montre pourtant que Ulysse est fidèle aux dieux.
- L’épisode du cyclope est assez fidèlement retracé dans son début, mais on manque l’essentiel de ce qui fait la ruse d’Ulysse : le fait qu’il dise que son nom est « Personne ». Certes, aujourd’hui et pour un lectorat adulte, on a l’impression que Polyphème et les autres cyclopes sont bien naïfs. Dans le film de Nolan, le cyclope est avant tout un monstre sanguinaire, c’est tout juste s’il a la parole.
- Les Lestrygons sont vêtus d’une armure assez étrange pour des géants, je ne me les imaginais pas du tout comme cela.
- Dans le poème d’Homère, Calypso et Nausicaa sont deux personnages totalement distincts, avec des fonctions très différentes. En revanche, dans le film de Christopher Nolan, Nausicaa n’apparaît pas : son rôle narratif est absorbé en grande partie par Calypso, qui devient le personnage rencontrant et aidant Ulysse dans la dernière partie de son voyage. Aussi Calypso n’est-elle pas seulement la tentatrice, qui le retient pendant sept ans et lui promet l’immortalité, elle devient chez Nolan également la guérisseuse, la confidente, attributs qui correspondraient plutôt à Nausicaa.
- La reconnaissance d’Ulysse par Pénélope ne passe pas à travers l’évocation du lit conjugal indéplaçable (ce que seul Ulysse pouvait savoir), mais à travers une banale statuette. Pour le coup, ce n’aurait pas été plus long d’être fidèle à l’original.
- La fin est très différente. Chez Nolan, on voit Ulysse confier les rênes du royaume à Télémaque pendant qu’il part en voyage en incognito avec Pénélope. Certes, chez Homère, dans le chant XI, le devin Tirésias révèle à Ulysse qu’après son retour à Ithaque, il devra repartir. Mais Homère n’a jamais imaginé qu’Ulysse abdique en faveur de son fils.
- Visuellement, j’ai été un peu déçu par l’aspect du cyclope (qui dégoûte plus qu’il n’est impressionnant), par Scylla qui n’est pas très beau, par les Lestrygons qui ressemblent à des chevaliers du Moyen Âge plus qu’à des géants, et par Agamemnon qui, avec son armure noire, ressemble plus qu’à Dark Vador qu’au chef de la coalition grecque.
- Chez Nolan, Ulysse devient un homme traumatisé, victime de ce que l’on appelle le « stress post-traumatique », après les multiples exactions de la guerre de Troie. On dirait un vétéran de la guerre d’Irak. Homère ne fait pas de la psychologie moderne. Ulysse reste avant tout un homme rusé (polytropon dit le premier vers de l’Odyssée).
- Autre souci, le film a tendance à faire d’Ulysse un personnage qui défie les dieux. Cette interprétation est très contemporaine. Certes, Ulysse n’est pas dans les petits papiers de Poséidon, mais seulement à partir du moment où le héros grec aveugle le cyclope Polyphème, fils de Poséidon, et s’en vante en révélant son vrai nom. Dans le film de Nolan, Ulysse prétend pouvoir arriver à bon port contre l’avis des dieux. Cette indépendance d’esprit, très moderne, est totalement incompatible avec l’époque antique.
- Une Pénélope qui en a marre d’attendre : ce n’est pas vraiment fidèle à Homère. Dans l’épopée d’Homère, Pénélope est certes dans une situation où elle envisage parfois qu’Ulysse soit mort et où la pression des prétendants devient insoutenable. Mais elle n’est jamais présentée comme une femme qui en a simplement « marre d’attendre » et qui décide de refaire sa vie. Nolan accentue la tension dramatique en donnant l’impression que Pénélope est beaucoup plus proche de céder et que le mariage avec un prétendant devient une possibilité imminente. C’est un choix dramatique destiné à renforcer le suspense et le sentiment d’urgence. Le film conserve son attachement profond à Ulysse, mais en fait une femme plus en colère, plus épuisée et plus explosive, là où Homère insiste davantage sur sa patience et sa ruse.
Le film de Nolan est intéressant parce qu’il propose une véritable réinterprétation contemporaine de l’épopée homérique, et non une adaptation scolaire. Bien sûr, les puristes hurleront au sacrilège. Sans faire partie de cette catégorie, je ne peux pas m’empêcher d’avoir des réserves sur certains aspects. Mais je trouve que le film reste extrêmement prenant, et qu’on ne s’ennuie pas en trois heures de film. Malgré une bande son assez assourdissante, les images saisissantes nous emportent d’emblée, et on met un certain temps, à la sortie de la salle, pour revenir à la réalité.
Pour aller plus loin…
Si ce film vous a donné envie de (re)découvrir l’épopée d’Homère, j’ai publié cette année Je lis les aventures mythiques d’Ulysse, une réécriture personnelle de l’Odyssée destinée aux élèves de cycle 2 et 3, mais qui peut également servir de première approche pour les adultes souhaitant retrouver la trame complète du récit. J’y ai fait le choix de rester aussi fidèle que possible à la logique du texte antique tout en modernisant la langue, en proposant une progression chronologique et en explicitant certains épisodes parfois difficiles d’accès pour les plus jeunes. Le livre est abondamment illustré grâce à un patient travail d’écriture de prompts, et s’accompagne de nombreuses références à la mythologie grecque. Il est accompagné de tout une exploitation pédagogique disponible sur mon blog. Si vous souhaitez partager le plaisir de l’Odyssée avec un enfant, ou simplement redécouvrir cette œuvre fondatrice sous une forme accessible, ce livre devrait vous plaire !



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