Jamais, il n’y a eu autant de poètes. Aujourd’hui, grâce aux possibilités offertes par les concours, les éditions à compte d’auteur et l’auto-édition, il n’est pas très difficile, pour tout un chacun, de devenir poète. Les réseaux sociaux permettent une diffusion tout à fait inédite de la production poétique. Aujourd’hui, chacun peut désormais accéder à la publication.
Et pourtant, la poésie contemporaine demeure extrêmement confidentielle. Les tirages sont très faibles. Les ventes sont dérisoires (environ 1% des ventes de livres). La poésie est peu relayée dans les médias généraux, peu souvent critiquée dans la presse grand public. Et encore, lorsque c’est le cas, c’est le plus souvent un article nécrologique. Bien des gens, pourtant normalement cultivés par ailleurs, ne seraient pas capables de nommer un seul poète vivant.
Nous vivons donc une époque de prolifération poétique et d’indifférence médiatique. Ce paradoxe nous amène à cette question volontairement non consensuelle : Y a-t-il trop de poètes ? Le problème de la poésie française n’est peut-être pas le manque de lecteurs, mais l’excès de producteurs. Attention toutefois : il ne s’agit pas de dire qu’il faudrait moins écrire, mais de s’interroger sur les conséquences d’un système où presque tout le monde publie et où presque personne ne lit.
Suffit-il de se proclamer poète pour être reconnu poète ? Bourdieu ne serait sans doute pas de cet avis. Il y a des processus de légitimation qui permettent de passer du poète amateur au poète établi. Internet a changé la donne, certes, en offrant la possibilité à tout un chacun de publier. Il y a une prolifération des procédures de consécration, qui a tendance à noyer la production poétique dans un ensemble vague. Mais publier ne suffit plus, si tout le monde peut le faire : encore faut-il se distinguer de la masse. Seule une petite part y parviendra.
Par nature, la production poétique contemporaine est vivante, et elle n’a pas encore subi ce grand et cruel élagage que l’on appelle la postérité. La poésie d’une époque est certes d’abord faite par les poètes, mais elle est faite aussi par ce crible qui ne laisse passer que quelques titres, quelques œuvres, quelques auteurs. Si aujourd’hui tout le monde connaît Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Mallarmé, qui se souvient encore des sept-cent-quatre-vingt-trois poètes du XIXe siècle présentés par Wikipédia ? Parcourir cette longue liste, c’est constater que la plupart des noms ne sont connus que par des spécialistes. Aussi faut-il se rendre à l’évidence : nos œuvres contemporaines sont menacées par le même effacement, promises à être reléguées aux oubliettes de l’Histoire, quand bien même elles connaîtraient un succès temporaire. Cela donne de l’humilité.
Autrement dit, l’histoire littéraire se construit par exclusion autant que par inclusion. C’est un processus violent, pour ne pas dire cruel, d’autant plus que les critères à l’œuvre sont loin d’être objectifs. Je pense que, si tous les poètes qui passeront à la postérité le mériteront, en revanche bien des poètes qui n’y passeront pas l’auraient mérité. Mais peut-on avoir une littérature sans oubli ? Peut-on vraiment avoir une littérature « démocratique » qui s’affranchirait enfin de ce tri cruel ?
La démocratisation de la publication est une excellente nouvelle. Elle permet à tous de tenter sa chance. Mais cette démocratisation entraîne aussi une inflation, et légitime la question que nous nous posons aujourd’hui : y a-t-il trop de poètes ? Si tout le monde peut se dire poète, est-ce que plus personne ne l’est ? Le poète est par définition un être exceptionnel. Quel sens y a-t-il d’y avoir plus de poètes que l’on ne peut en lire ?
Après deux mémoires de master et une thèse de doctorat consacrés à la poésie contemporaine, je peux à bon droit me prétendre spécialiste de la poésie contemporaine, et pourtant j’ai chaque jour davantage conscience de l’immensité de ce domaine et du fait que je n’en maîtrise qu’une très, très petite part. Les quelque cent-trente-trois poètes contemporains recensés dans mon blog (il faudrait que je mette la liste à jour) ne sont qu’une infime partie d’un continent poétique absolument énorme, et quasiment impossible à circonscrire. Il y a infiniment plus de poètes qu’on en peut lire.
Il serait loisible de faire une comparaison avec l’écologie. De la même manière que l’on parle de pollution sonore ou de pollution lumineuse, on peut se demander si cette profusion de poètes est bien saine. Peut-on parler de pollution éditoriale ? Il y a peut-être une forme de saturation éditoriale, de trop-plein, qui empêche de vraiment pouvoir accéder à la poésie qui mérite d’être lue. Toute œuvre demande une certaine quantité d’attention pour exister. Lorsqu’une société produit davantage d’œuvres qu’elle ne peut en accueillir, elle entre dans un régime de saturation culturelle.
Nous sommes dans une société qui fabrique davantage de poètes que de lecteurs de poésie. Pendant des siècles, la poésie faisait partie d’une économie de la rareté. Les livres eux-mêmes étaient des objets rares et précieux. Aujourd’hui, les poètes sont légion. Le véritable bien rare n’est plus le manuscrit, c’est le temps de lecture. Le nombre de lecteurs. Le fameux « temps de cerveau disponible ». Il n’y a peut-être jamais trop de poètes. Il y a seulement une ressource qui, elle, demeure finie : l’attention des lecteurs. La question n’est donc pas de savoir combien une société peut produire de poètes, mais combien elle peut encore en lire, en discuter, en transmettre et en consacrer. On voit bien que le problème n’est pas démographique ; il est esthétique, institutionnel et politique.
Nous ne manquons pas de poètes, nous manquons de lecteurs. Ce ne sont pas des poètes qu’il faut former, ce sont des personnes capables de recevoir la poésie contemporaine. Il faut ouvrir des portes entre les poètes, les chercheurs et les lecteurs. C’est précisément tout l’objet de Littérature Portes Ouvertes, entre autres.
Alors, y a-t-il trop de poètes ? Non, dans l’absolu, nous ne sommes jamais assez, car les plus grands poètes sont assis sur les épaules des poètes plus faibles. Je crois assez à l’idée que, sans cette masse de poèmes qui tomberont dans l’oubli, le grand poète ne pourrait pas émerger. Cette masse lui fournit la matière à partir de laquelle il va sculpter son poème. Le grand poète ne sort pas de nulle part. Il est faux de croire que les grands poètes créent ex nihilo (et on peut en dire de même pour les inventeurs, les scientifiques, les artistes, etc.). C’est parce qu’il y a cette grande vitalité de la poésie, cette effervescence, que le grand poète va pouvoir émerger. Il va pouvoir prendre le meilleur de tout cela, et trouver la forme qui condense le mieux le tout. En ce sens, même les poètes qui ne passeront pas à la postérité sont absolument nécessaires. Et il n’y a jamais trop de poètes.


Laisser un commentaire