Tout le monde ou presque connaît « Le Pont Mirabeau », l’un des poèmes les plus célèbres de Guillaume Apollinaire : « Sous le pont Mirabeau coule la Seine / Et nos amours… » Mais dans Alcools, le thème de l’amour perdu prend aussi une forme beaucoup plus ample, foisonnante et étrange. Parue juste après, « La Chanson du Mal-Aimé », immense poème composé de dizaines de quintils, transforme une déception amoureuse en voyage à travers Londres et Paris, la mythologie, la Bible, l’histoire, la légende et les souvenirs personnels.

Citer in extenso ce poème donnerait lieu à une citation-fleuve qui ne lui rendrait pas justice. Je préfère vous inviter à lire ce poème directement sur Wikisource, où je l’ai moi-même lu. Et, dans mon petit commentaire, j’en citerai de larges extraits, mais pas tout d’un coup. En effet, une première chose que l’on peut retenir de ce poème, c’est qu’il est très long. Il donne ainsi à découvrir un autre Apollinaire que celui du Pont Mirabeau, qui développe en quelque sorte ce qui était très dense dans ce premier poème.

Apollinaire en quelques mots

Guillaume Apollinaire (1880-1918), né à Rome sous le nom de Wilhelm de Kostrowitzky, installé à Paris, proche des peintres et des écrivains d’avant-garde, il se trouve au carrefour de plusieurs mondes : héritier de la grande tradition lyrique, il est aussi l’un de ceux qui contribuent le plus puissamment au renouvellement de la poésie moderne.

Publié en 1913, Alcools rassemble des poèmes écrits sur une longue période, approximativement entre 1898 et 1913. Le recueil est donc moins le témoignage d’un moment précis qu’une sorte de traversée de la jeunesse du poète. Amours malheureuses, voyages, villes modernes, mythologies anciennes, paysages rhénans, souvenirs personnels et fascination pour le monde nouveau s’y rencontrent constamment.

Au moment de publier le livre, Apollinaire supprime la ponctuation de ses poèmes. Ce geste devenu célèbre contribue à leur mobilité syntaxique : les vers peuvent parfois être rattachés de plusieurs manières aux vers voisins, tandis que la voix poétique semble avancer selon le mouvement même du souvenir et de l’association.

Un chant de l’amour perdu

un poème très long

« La Chanson du Mal-Aimé » occupe une place considérable dans Alcools. Le poème trouve notamment son origine dans l’amour malheureux d’Apollinaire pour Annie Playden, une jeune Anglaise rencontrée lorsqu’il travaillait comme précepteur en Allemagne. Mais, comme toujours chez Apollinaire, l’expérience biographique n’est qu’un point de départ. Le poète ne raconte pas simplement une rupture : il transforme son histoire personnelle en une vaste mythologie du mal-aimé.

C’est un poème si long qu’il est difficile à résumer, mais l’on y parvient en partant de ce point de départ qu’est l’amour malheureux. La complainte, au lieu d’être directe, se diffracte en de multiples figures empruntées à diverses mythologies. L’amant abandonné songe à Ulysse et Pénélope, à Shakuntala, à la Bible, aux martyrs chrétiens, à la Voie lactée, aux Cosaques zaporogues, à des souverains devenus fous, aux mythologies antiques ou encore aux rues du Paris moderne. Derrière cette profusion demeure pourtant un fil très simple : un homme voudrait oublier une femme qu’il continue d’aimer. Il sait l’amour perdu et néanmoins demeure incapable de s’en détacher :

Adieu faux amour confondu
Avec la femme qui s’éloigne
Avec celle que j’ai perdue
L’année dernière en Allemagne
Et que je ne reverrai plus

La mémoire douloureuse de l’amour perdu

La mémoire douloureuse de l’amour perdu, imaginée par ChatGPT

C’est d’abord par son traitement de la mémoire que « La Chanson du Mal-Aimé » rejoint « Le Pont Mirabeau ». Dans les deux textes, l’amour est inséparable du temps qui passe. Mais les deux poèmes choisissent des formes presque opposées. « Le Pont Mirabeau » repose sur la condensation : quelques motifs — la Seine, le pont, la nuit, l’heure — suffisent à dire la fuite du temps et de l’amour. « La Chanson du Mal-Aimé », au contraire, procède par accumulation. Le souvenir en appelle un autre, une image fait surgir un mythe, le mythe conduit à une légende, la légende à une ville ou à une autre époque.

Une strophe résume admirablement cette navigation intérieure, d’ailleurs citée par Jean-Michel Maulpoix dans l’un de ses recueils :

Mon beau navire ô ma mémoire
Avons-nous assez navigué
Dans une onde mauvaise à boire
Avons-nous assez divagué
De la belle aube au triste soir

La métaphore filée de la navigation fait ici de la mémoire un « navire » emportant le poète sur les eaux douloureuses du passé. Le verbe « divaguer » est particulièrement suggestif : il signifie errer sans direction, mais peut aussi désigner le fait de laisser sa pensée s’écarter de son cours. Il décrit ainsi à la fois le travail désordonné du souvenir et la composition même du poème, qui ne cesse de passer d’une époque, d’un lieu et d’une référence à l’autre. Le trajet « de la belle aube au triste soir » transforme cette navigation en parcours temporel : le souvenir conduit de l’éblouissement initial de l’amour à la tristesse de sa disparition.

De l’intime au mythologique

L’une des grandes originalités du texte tient précisément à cette disproportion entre une histoire privée — une femme aimée puis perdue — et l’immensité des références convoquées pour la dire. Apollinaire compare son destin à ceux d’Ulysse, de Pharaon, des héros de l’Inde ancienne, des personnages bibliques ou des souverains européens. Il convoque Vénus, Pan, Jésus-Christ, les Danaïdes, des sirènes, des satyres, des licornes, des astrologues, des saints et des démons…

La richesse de l’imaginaire convoqué

Lorsqu’il fut de retour enfin
Dans sa patrie le sage Ulysse
Son vieux chien de lui se souvint
Près d’un tapis de haute lisse
Sa femme attendait qu’il revînt

L’époux royal de Sacontale
Las de vaincre se réjouit
Quand il la retrouva plus pâle
D’attente et d’amour yeux pâlis
Caressant sa gazelle mâle

Cette érudition pourrait paraître décorative. Elle ne l’est pas. Elle permet au poète de dépersonnaliser son malheur tout en l’agrandissant. L’échec amoureux d’un jeune homme devient une variation nouvelle sur les grandes histoires d’amour, de fidélité, d’abandon et de mort transmises par les civilisations.

Le procédé est profondément moderne : Apollinaire ne choisit pas une mythologie cohérente. Il les mêle toutes. Antiquité gréco-romaine, christianisme, judaïsme, légendes orientales, folklore européen et histoire récente appartiennent au même réservoir d’images. La culture devient ainsi la matière même de la conscience amoureuse.

Les ruptures de ton

Si le ton du poème est, dans l’ensemble, grandiose et érudit, Apollinaire se permet des ruptures de ton qui font toute la saveur du poème, et en font autre chose que simplement l’amplification emphatique d’une détresse amoureuse :

Mort d’immortels argyraspides
La neige aux boucliers d’argent
Fuit les dendrophores livides
Du printemps cher aux pauvres gens
Qui resourient les yeux humides

Et moi j’ai le cœur aussi gros
Qu’un cul de dame damascène
Ô mon amour je t’aimais trop
Et maintenant j’ai trop de peine
Les sept épées hors du fourreau

Sept épées de mélancolie
Sans morfil ô claires douleurs
Sont dans mon cœur et la folie
Veut raisonner pour mon malheur
Comment voulez-vous que j’oublie

Je me suis permis ici de citer un passage assez ample, afin de bien montrer que ce « cul de dame damascène » intervient au milieu d’un lexique savant et d’images recherchées, qui créent un contraste absolu. Le lecteur passe constamment de l’élégiaque au burlesque, du sacré au trivial, du précieux au populaire. Cette absence de hiérarchie est essentielle puisqu’elle montre que tout peut devenir poésie. Profondément nourri du passé, Apollinaire refuse pourtant de cantonner la poésie à un langage noble et à des sujets consacrés. Il apparaît en cela comme un poète-charnière, entre tradition et modernité.

Entre tradition et modernité

Le genre de la chanson

C’est ainsi que l’imagination fabuleuse d’Apollinaire repose sur une forme qui demeure, elle, très régulière. Une grande partie du poème est constituée de quintils d’octosyllabes aux rimes croisées, selon le schéma ABABA. Cette régularité produit une allure de chanson ou de complainte, conformément au titre même du poème. Elle maintient une unité musicale alors que le discours ne cesse de bifurquer.

Apollinaire apparaît ainsi beaucoup moins comme le destructeur de la tradition que comme celui qui la déplace de l’intérieur. Il conserve le vers mesuré, la rime, la strophe, la chanson, l’aubade, le lyrisme amoureux ; mais il fait entrer dans ces formes une matière extraordinairement hétérogène. La modernité d’Apollinaire n’est donc pas encore celle d’une disparition générale du vers. Elle naît plutôt de la rencontre explosive entre des structures héritées et une imagination qui ne reconnaît plus les anciennes frontières du poétique.

Un refrain cosmique : la Voie lactée

Au milieu de cette abondance, certains motifs reviennent et structurent l’ensemble. Le plus remarquable est sans doute le quintil consacré à la Voie lactée, répété à plusieurs reprises :

« Voie lactée ô sœur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d’ahan
Ton cours vers d’autres nébuleuses »

Le mouvement est caractéristique d’Apollinaire : la Voie lactée est simultanément réalité astronomique, fleuve biblique, corps féminin et chemin des morts. Le ciel, la religion, l’érotisme et la mort se superposent en quelques vers. Ce refrain donne aussi une dimension cosmique au malheur individuel. Le poète abandonné n’est plus seulement un homme marchant dans Londres ou Paris : il devient un « nageur » entraîné dans le courant du monde. On retrouve ici, sous une autre forme, le motif aquatique du « Pont Mirabeau ». L’amour et le temps sont des flux auxquels le sujet ne peut échapper.

Londres, puis Paris : la ville moderne devient poésie

Le poème commence dans un Londres de brouillard, de tavernes, de rues et de façades, pour s’achever dans la capitale française. Et le Paris d’Apollinaire n’a rien à voir avec une banale carte postale de monuments anciens. La ville que chante le poète, c’est celle de l’électricité, des tramways, des cafés, des rails et des orgues de Barbarie :

« Soirs de Paris ivres du gin
Flambant de l’électricité
Les tramways feux verts sur l’échine
Musiquent au long des portées
De rails leur folie de machines »

Ces vers annoncent directement la poésie moderne que développera aussi « Zone ». Le monde industriel n’est pas opposé à la poésie : les rails deviennent une portée musicale, les tramways produisent une musique nouvelle et l’électricité transforme la ville en spectacle. Cette présence du Paris contemporain est d’autant plus frappante qu’elle cohabite sans difficulté avec Ulysse, Pharaon, Pan ou les Danaïdes. Chez Apollinaire, le moderne n’abolit pas l’ancien : il vient s’y ajouter.

« La Chanson du Mal-Aimé » n’a évidemment pas l’immédiateté du « Pont Mirabeau ». Elle est longue, parfois obscure, remplie de noms propres, de références oubliées et d’images dont le sens n’est pas toujours évident. Mais il ne faut peut-être justement pas chercher à tout élucider pour commencer à l’apprécier. On peut d’abord se laisser porter par son extraordinaire puissance associative : une image en appelle une autre, une époque en rencontre une autre, le souvenir individuel s’ouvre sur l’histoire universelle. Le poème ressemble moins à un récit qu’au fonctionnement d’une mémoire blessée, dans laquelle tout finit par rappeler l’être aimé. Et c’est sans doute pourquoi sa profusion ne détruit jamais complètement son unité. Derrière les Cosaques, les rois, les saints, les dieux, les tramways et les constellations, une même phrase pourrait revenir : je l’aimais, je l’ai perdue, je ne parviens pas à l’oublier.


Découvrez d’autres articles de la catégorie « Le poème d’à côté »

Un problème est survenu. Veuillez rafraîchir la page et/ou réessayer.




Fediverse reactions

En savoir plus sur LittPo.fr

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.


2 réponses à « Le poème d’à côté : Guillaume Apollinaire »

  1. Merci, belle lecture, mais concernant la « matière hétérogène »on ne fait pas mieux que Hugo dans la Légende des siècles.

    Aimé par 1 personne

    1. Certes ! Merci pour le commentaire !

      J’aime

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

En savoir plus sur LittPo.fr

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture