Je voudrais aujourd’hui vous présenter une poète dont les vers ne peuvent laisser indifférents. Née en Syrie, Salpy Baghdassarian a vécu entre l’oppression du régime en place et celle de Daesh. Elle a aussi subi la violence de son mari. Elle a fui cet étau et s’est réfugiée en France, du côté de Toulouse, où elle est devenue poète et traductrice (de l’arabe et de l’arménien). Sa poésie se ressent de ces traumatismes. Elle en témoigne, mais elle montre aussi la victoire d’une femme qui a su transcender cette souffrance à travers les mots.
Son premier recueil traite essentiellement de la violence conjugale. Le choix même de l’intituler Quarante cerfs-volants montre que, au-delà de l’expression de la souffrance, le recueil ouvre malgré tout sur une forme d’espoir.
L’ouvrage, traduit par Souad Labbize, et paru aux éditions des Lisières en 2020, donne à lire le texte arabe sur les pages de gauche, et le texte français sur les pages de droite. Ce sont des poèmes plutôt courts, aux vers resserrés, à même de dire l’horreur de la violence conjugale, des coups reçus au sein même du foyer.
"Les murailles que tu élèves
Pour ma sécurité
Servent à lâcher sur moi
Tes loups"
C’est avec simplicité, avec une grande économie de moyens, qu’apparaît une réalité terrifiante, bouleversante, parce qu’on sait que ces mots transpirent le vécu, et que, au-delà de la seule expérience de la poète, des milliers de femmes vivent, ou ont vécu, une violence semblable.
"Quand tu as enserré mon cou
Mes couleurs ont fané"
La violence est dite, mais elle n’est pas racontée. On ne lira pas, dans ces poèmes, de récit, au sens de déroulement chronologique. Salpy Baghdassarian a visiblement souhaité éviter toute inscription autobiographique trop précise. Cela permet d’éviter l’excès de pathos. La première personne est d’ailleurs assez discrète. Et la violence se dit parfois par images interposées. L’euphémisme se mue alors parfois en litote.
"La fleur de thé
s'ouvre une seule fois
dans l'eau
la fleur abîmée
ne s'ouvre plus"
C’est une poésie qui ne peut laisser indemne. Le lecteur est vite bouleversé par cette souffrance qui est celle de tout un foyer. Certains poèmes évoquent en effet les filles de la poète, témoins malgré elles de ces violences conjugales.
"Ma toile saccagée laisse apparaître
les dessins de mes filles
sur le mur"
Certains poèmes brefs ont la puissance d’un haïku. Mais là où les poèmes japonais disent généralement l’émerveillement face à la contemplation du monde, les vers de Salpy Baghdassarian expriment l’enfer vécu au sein même du foyer.
Et ce qui est beau, c’est la persistance de la beauté, de lueurs d’espoir, au cœur même de l’horreur. Salpy Baghdassarian est consciente de sa capacité à transmuter cette réalité sordide grâce aux mots.
"Mes éclats de dents
sous l'oreiller
la fée les remplacera
par de l'amour"
Le poème fait évidemment référence à la tradition par laquelle les enfants déposent leurs dents de lait perdues à l’attention d’une souris ou d’une fée qui ne manque pas de laisser en échange une petite pièce de monnaie. Il serait d’ailleurs intéressant de savoir si cette tradition est vivante en Syrie. Ici, bien sûr, il ne s’agit pas de dents de lait mais des dents tombées sous les coups de poing du mari violent. La fée ouvre un horizon plus léger, une forme d’espoir en un renversement de situation, en une transmutation de la souffrance en amour.
"Un papillon me demande
comment j'ai fait
pour rester belle"
On perçoit d’emblée le courage, la force de caractère, la fierté d’une femme qui a su trouver un exutoire à travers les mots.
Lisant ce recueil, on se souvient des statistiques glaçantes évoquées par la presse. Hélas, des femmes périssent régulièrement sous les coups de leur mari. Ce livre aidera à ce que chacun puisse se faire une idée de ce que représente cette horreur.
"Mes filles ont dessiné des fleurs
sur l'ogre que tu avais esquissé
sur la porte
nous l'avons ouverte
et nous sommes sorties"
Ce poème est le dernier du recueil. La conclusion laisse ainsi entrevoir le terme de cette violence, par la sortie de la maison. L’ouverture de la porte marque symboliquement l’accès à la liberté. Les fleurs dessinées montrent la force de ces filles, qui par le dessin ont un pouvoir de transformation. Le recueil se conclut ainsi par une victoire, celle de la résilience et de la beauté, plus fortes que le mal. Le choix du terme d’ « ogre » participe de cette transmutation : le mari violent n’est plus l’homme réel mais un personnage de contes. De même qu’un ogre perd tout pouvoir quand on referme le livre de contes, le mari violent n’a plus d’emprise sur la famille sortie de la maison, libérée désormais, par le franchissement de cette frontière.
*
Ce livre ne peut laisser indifférent, et c’est un livre important, car, au-delà du vécu individuel, il témoigne à sa façon d’une situation vécue par beaucoup d’autres femmes, qui n’ont pas toujours la possibilité de s’exprimer.
Vous aurez l’occasion de rencontrer Salpy Baghdassarian à l’occasion du prochain festival Poët Poët, en mars prochain.
Vous pourrez la retrouver samedi 18 mars, 17 h, à la médiathèque de Mouans-Sartoux, à l’occasion de la lecture bilingue (français/arabe) du recueil Et maintenant, j’attends de Sabine Venaruzzo.
Elle sera également présente le dimanche 19 mars pour la « Journée en Pouasie » du monastère de Saorge, une journée hors du temps dans la vallée de la Roya.

Pour présenter Salpy Baghdassarian, j’ai tourné il y a quelques jours une petite vidéo pour la « com » du Festival. Le fichier est trop lourd pour le Festival, mais il ne l’est pas pour le blog, et ce sera ainsi un autre moyen de faire la promotion du Festival. Il me reste à en faire le montage, à caser je ne sais où dans mon emploi du temps…

Image d’en-tête par Katiazorzenone, image trouvée sur Pixabay, banque d’images libres de droits. Les autres images sont issues de la communication du Festival Poët Poët.
En savoir plus sur Littérature Portes Ouvertes
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
5 commentaires sur « Connaissez-vous Salpy Baghdassarian ? »