« Silences d’exils » de Marina Skalova

Née en 1988 à Moscou, Marina Skalova a grandi en France et en Allemagne, avec également un passage par la Suisse où elle a accompli une partie de ses études et où elle vit actuellement. Son parcours singulier ainsi que son métier de traductrice littéraire la placent au carrefour des frontières. Elle est l’auteur de cinq ouvrages personnels parus entre 2016 et 2020, ainsi que de nombreuses traductions. Je vous présente aujourd’hui l’ouvrage le plus récent à ma connaissance, Silences d’exils.

Silences d’exils (2020)

Il suffit de feuilleter Silences d’exils pour se rendre compte que l’ouvrage entremêle des textes disposés comme des dialogues de théâtre, d’autres comme de brefs poèmes, d’autres encore comme des réflexions sur la langue et sur l’exil. Ce choix de bousculer les identités génériques n’a plus rien, aujourd’hui, d’original, mais il fait, ici, particulièrement sens, s’agissant d’aller à la rencontre d’exilés, de migrants, de rendre compte de cette rencontre, de donner à voir les exilés tels qu’ils sont, tels qu’ils parlent.

Citation de « Silences d’exils »

On voit ici combien l’échange est tout à la fois difficile sur le plan langagier et riche sur le plan humain. Le dialogue est pétri d’incompréhensions mais il est surtout nourri d’une réelle attention à l’autre, à sa différence, à sa langue, jusqu’à la matérialité sonore de la langue, à la succession des phonèmes qui, dans une langue, ont un sens, mais dans une autre langue, évoquent une toute autre réalité. Il y a ici une jubilation du langage que ne renierait pas un Rabelais, une réflexion sur la communication et sur l’incommunicable qui n’est pas sans faire penser non plus à l’écriture d’un Beckett, un plaisir de mélanger les langues et les sonorités qui construit en quelques lignes une improbable tour de Babel.

Et c’est alors que le dialogue laisse place aux mots de la poète, en vers libres :

Citation de « Silences d’exils »

Ce passage est fortement marqué par l’opposition du « je » et du « ils ». D’une part, la poète qui arrive à la rencontre des migrants, pour un atelier d’écriture, avec sa préparation, ses idées. Et puis, forcément, cette belle préparation est rapidement catapultée par la force du réel, par le vécu tragique qui se devine dans un regard, dans un silence. Marina Skalova traduit ce vacillement, ce trouble. Tout autant bouleversée que ses interlocuteurs, la voici elle-même conduite à s’interroger sur sa propre langue, jusqu’à la limite de l’aphasie, du silence, du « plus rien ».

Je suis convaincu qu’un atelier d’écriture n’est jamais simplement un atelier d’écriture, qu’il n’est jamais que cela. Et ce, a fortiori s’agissant de migrants, de personnes marquées à jamais par des épreuves d’une violence, d’une dureté telles qu’il nous est impossible de les imaginer.

Un atelier d’écriture n’est jamais simplement un atelier d’écriture, parce que l’humain vient toujours faire éclater la possibilité d’un déroulement lisse et propret, et que l’on recherche en réalité cet éclatement. Parvenir à ce que les gens écrivent quelque chose d’authentique, c’est obtenir d’eux qu’ils s’exposent d’une manière ou d’une autre, qu’ils parlent à partir de cette blessure qu’ils sont. Un atelier d’écriture est souvent intense humainement. Certaines gens le ressentent confusément, et refusent tout simplement d’écrire, ou alors se cachent derrière des banalités, lorsqu’ils en ont les moyens. Mais les migrants que Marina Skalova a rencontrés, eux, ne peuvent pas se cacher derrière des artifices de rhétorique. Ils ne maîtrisent pas suffisamment la langue pour cela. On est donc directement dans l’humain.

Bien entendu, ces questions de langue, de communication, d’incommunicabilité touchent profondément Marina Skalova, elle-même marquée par le bilinguisme, le déménagement d’un pays à l’autre. On comprend ainsi la volonté de retranscrire ces ateliers d’écriture même dans des moments qui pourraient, vus de l’extérieur, être perçus comme des moments d’échec ou de dysfonctionnement. Puisque le postulat de base est, de toute manière, de faire écrire des personnes qui ne savent pas écrire. Ces moments-là sont peut-être les plus riches, puisque c’est à partir de ce constat de l’impossibilité d’écrire que se construit l’échange.

Apparaissent ainsi des fragments de vécu, des trajectoires douloureuses, des difficultés racontées. Et cette dimension de témoignage est très importante, tant il est vrai que, si la question des migrations occupe un grand nombre de débats, la parole est rarement donnée aux concernés eux-mêmes. De façon générale, nous sommes très peu informés de ce que c’est que de vivre dans un pays dit « en voie de développement », de ce que c’est que de vivre dans une dictature, de ce que c’est que de tout quitter et de partir sur les voies de l’exil. Les médias ne traitent que d’événements ponctuels : il y a eu une explosion ici, un attentat là. Les morts ne sont que des statistiques. Le vécu, lui, est absent. D’où l’intérêt de ces témoignages, de cette parole rapportée, qui dit les difficultés vécues tant dans le pays de départ, que dans celui d’arrivée.

Citation de « Silence d’exils »

Autour de ces témoignages, s’insère la réflexion de Marina Skalova, ses doutes, ses émotions, ses questionnements éthiques : quelle est la posture la plus respectueuse, celle qui consisterait à retranscrire tels quels les propos, ou celle qui consisterait à les corriger en « bon français », si tant est que cette expression signifie quelque chose ? On comprend l’intérêt de découvrir leur parole de la façon la plus authentique possible, mais n’est-ce pas une préoccupation de nanti ? Les premiers concernés, les migrants eux-mêmes, doivent-ils apparaître d’emblée comme des personnes défaillantes ? Est-ce cela qu’ils souhaiteraient ? Ces réflexions font participer le lecteur à la fabrique de l’ouvrage, aux questionnements engendrés par son élaboration, donnant à lire dans un même mouvement le poème et le métapoème, le texte et le brouillon, la scène et la coulisse. Non pas seulement dans un désir de modernité, dans un désir de sortir d’un récit conventionnel, mais bien parce que ces questions sont de vraies questions, qui touchent au cœur même de l’objectif de l’ouvrage, écrire-avec des migrants.

Parallèlement, la poète se livre elle-même, dans la mesure où ces échanges, très forts humainement, la conduisent naturellement à reconsidérer son propre parcours, sa propre existence :

Citation de « Silence d’exils »

Marina Skalova a fait le choix de caractères différents selon qu’elle parle d’elle-même ou qu’il s’agisse de la parole des migrants. Cela montre les différentes strates d’un texte écrit à différents moments : sur le moment même de l’atelier d’écriture, puis à tête reposée, à l’occasion d’une résidence d’écrivain. Mais en définitive, il s’agit d’une même ouverture sur la blessure de l’humain, sur des souffrances qui se font écho, et qui trouvent également un écho chez le lecteur.

Il me semble que Marina Skalova a réussi à trouver l’équilibre juste entre les différentes paroles, la juste mise en écho des différents vécus, sans jamais laisser penser qu’ils se vaudraient, sans jamais verser dans la facilité du pathos, mais sans non plus nier l’émotion, l’intime, le caractère bouleversant de ces échanges. Marina Skalova est parvenue à un véritable dialogue polyphonique, où ce qui transparaît avant tout, c’est l’humanité.

*

J’espère, par ces quelques mots et ces quelques citations, vous avoir donné envie de lire Silences d’exils, un ouvrage qui, vous l’aurez compris, ne cache rien de la dureté du monde et de sa violence, mais qui témoigne aussi de beaux moments d’humanité et d’authenticité. Je suis persuadé que le festival Poët Poët sera l’occasion d’échanges riches et intenses avec Marina Skalova, dont l’œuvre sera mise en lumière de différentes manières…

Retrouvez Marina Skalova lors du festival Poët Poët

Marina Skalova sera présente à une grande partie des événements du festival.

  • Je présenterai Marina Skalova à l’occasion de la Lecture-Dédicace qui aura lieu la mardi 21 mars à 19 h à la Librairie Masséna, à Nice.
  • Le lundi 20 mars, à l’Entre-Pont (anciens abattoirs de Nice, route de Turin), vous pourrez rencontrer l’œuvre de Marina Skalova à travers un « rêve » qui conjugue poésie et arts vivants.
  • Dès le week-end des 18 et 19 mars, vous pourrez embarquer pour un voyage hors du temps dans la magnifique vallée de la Roya, à Breil et Saorge.
  • Vous pourrez enfin découvrir Marina Skalova autrement, par l’entremise du slam, en vous rendant à la Cave Romagnan le mercredi 22 mars.

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3 commentaires sur « « Silences d’exils » de Marina Skalova »

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