Connaissez-vous Sabine Venaruzzo ?

Si vous lisez régulièrement ce blog, vous avez déjà maintes fois croisé le nom de Sabine Venaruzzo. Et pour cause ! Celle-ci, en plus d’être une amie, est en quelque sorte la maman des « journées Poët Poët. Depuis 2006, depuis 17 ans donc, elle met son talent au service des poètes contemporains, comme passeuse de mots et d’émotions. Mais elle est aussi, elle-même, poète, et c’est son oeuvre personnelle que je voudrais évoquer aujourd’hui.

La poésie hors le livre

Issue du chant lyrique, du théâtre, des arts de la scène et de la rue, Sabine Venaruzzo conçoit avant tout la poésie comme un acte, comme une rencontre qui implique les mots, mais tout aussi bien le corps, la voix, et finalement le partage d’humain à humain. Le terme de « performance » pourrait aider à situer sa pratique, mais il ne dit pas assez que, pour Sabine Venaruzzo, il ne s’agit pas simplement d’un « spectacle ».

On s’en rend bien compte avec les « Journées Poët Poët », qui doivent leur succès au fait qu’elles ne peuvent se réduire à une succession de spectacles. Ces Journées explorent différentes facettes de ce que peut être une rencontre avec la poésie : ateliers d’écriture, signatures en librairie, table ronde, et surtout des instants de réel partage, où des gens qui ne se connaissaient pas se retrouvent pour vivre une expérience singulière, inhabituelle, un véritable petit voyage dans le monde de la poésie. Danse, musique, cirque, arts de rue : toutes les disciplines concourent à la célébration de la poésie, dont la place est dans le livre, certes, mais aussi et surtout au coeur de la Cité.

L’Humain d’abord

Loin de s’emmurer dans une rassurante tour d’ivoire, la poésie de Sabine Venaruzzo va résolument à la rencontre de l’Humain. Sensible à la détresse de ses semblables, la poète conçoit aussi la poésie comme un appel, comme une façon de marquer les consciences, comme une façon de pointer les injustices, les inégalités, la détresse, la pauvreté.

Il ne s’agit pas pour autant de se faire moralisateur ou donneur de leçons. Il suffit d’entendre Sabine réciter, déclamer, performer, chanter, pour être convaincu de sa passion de l’Humain, qu’elle a chevillée au corps. Si Sabine écrit de la poésie, c’est parce qu’elle est foncièrement optimiste, parce qu’elle pense qu’il y a de la beauté à sauver, des émotions à partager, de l’amour à donner et à recevoir.

Alors, elle arpente la Côte d’Azur, tantôt avec de petits galets dans les poches qui représentent symboliquement les migrants, tantôt avec des gants de boxe rouges, métaphores sans doute d’une forme de colère, mais aussi de force, de courage, de résistance.

Écoutez Sabine Venaruzzo

Je vous avais parlé, il y a de ça maintenant quelques années, d’un poème au format vidéo, où l’on voit Sabine Venaruzzo parcourir la distance entre Vintimille et Nice, chargée de galets et de poèmes. Inutile de commenter à nouveau cette vidéo (je vous renvoie à mon précédent article), mais je tenais à vous proposer à nouveau de la regarder, dans la mesure où les « frontières » sont, en cette année 2023, le thème officiel du Printemps des Poètes. Cela vous donnera un aperçu du travail de Sabine Venaruzzo.

« Et maintenant, j’attends »

Le poème liminaire du recueil est bouleversant. Il nous place dans la peau de l’une de ces personnes qui ont fui les balles et traversé la Méditerranée au péril de leur vie. Le poème est dédié à un jeune Soudanais rencontré à l’église de Vintimille, et à Marc-Alexandre 0ho Bombe, poète d’origine camerounaise issu du slam, qui a encouragé Sabine Venaruzzo dans la publication de ce recueil.

Scandé par le leitmotiv « Et maintenant, j’attends », le poème est marqué dans son rythme même par une urgence immédiatement palpable. Il nous montre cette réalité que nous refusons généralement de regarder en face : le sang de la guerre, le « rouge paysage parfumé d’entrailles et de poussière », devenu invivable, inhabitable. L’exil n’est pas un choix, il n’est que l’ultime recours de ceux que la guerre a dévastés.

Le personnage quitte un pays « où les balles se fondent dans les corps, où les enfants jouent aux billes de plomb ». Le fait se suffit à lui-même, sans qu’il soit besoin d’ajouter un commentaire, sans qu’il soit besoin d’en rajouter en termes de pathos. Les billes avec lesquelles jouent les enfants sont des balles de plomb, des restes de la guerre.

L’exil marque le corps. « J’ai écrit dans mes mains le nom de ma mère. Sous mon pied, le jour de ma naissance. Et j’ai marché sur les chemins d’espérance ». Ce n’est pas seulement un tatouage. Ces marques inscrites sur sa peau, sur son corps, sont peut-être les seules preuves de son identité, en l’absence de papiers qui faut souvent défaut dans les pays en guerre.

Sabine Venaruzzo a fait le choix de mots simples et puissants : « J’ai offert ma force au désert de sang pour chercher l’or au centre de la Terre, et maintenant, j’attends. J’ai sauté par dessus une frontière, dans un éclat de rire, j’ai crié, me voici l’oiseau de la liberté, mais déjà les ailes se dérobaient ».

Et en effet, l’arrachement de l’exil ne marque pas la fin des malheurs de ce migrant qui n’a pas de nom, et qui est l’allégorie de tous les migrants. Souffrance des « barbelés », des « coups de l’extrémisme », de la « blanche écume » qui porte au loin mais peut aussi apporter la mort.

Il y a quelque chose de presque christique dans cette figure de migrant qui semble porter sur lui tous les malheurs du monde. « Crucifié dans la main, enveloppé de fleurs imprimées et les pieds fondus dans le bitume. Je crève la faim dans une assiette en carton. Je n’ai rien recherché, sinon la liberté, ou un souffle de vie, ou d’être humain sur terre… Et maintenant? J’attends.« 

Je vous propose de regarder une performance au cours de laquelle Sabine Venaruzzo déclame ce poème bouleversant. Vous trouverez sur Internet plusieurs enregistrements différents de ce texte qui prend toute sa force dans la profération orale, d’humain à humain. J’en profite au passage pour préciser que j’ai cité le poème d’après ces enregistrements, sans avoir le texte écrit sous les yeux, si bien qu’une erreur est toujours possible, que ce soit dans le texte même, sa ponctuation ou sa disposition.

Une réédition bilingue français-arabe

Ce recueil riche en humanité trouve une seconde vie avec la parution d’une édition bilingue, aux bons soins de la poète, traductrice et plasticienne Salpy Baghdassarian, originaire de Syrie. Sabine raconte, sur son site Internet, comment son premier recueil s’est nourri de rencontres, d’énergies rencontrées sur la route, jusqu’à, par le hasard de l’une de ces rencontres, aboutir à ce nouveau livre qui n’est ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre.

Les deux femmes seront présentes à la médiathèque de Mouans- Sartoux, le samedi 18 mars 2023, à l’occasion des « Journées Poët Poët ». Leurs performances croisées seront accompagnées des interventions musicales de Lilia Kassab, violoniste et joueuse de oud.

Pour davantage d’inflammations sur la poésie de Sabine, je vous recommande son site Internet, très intéressant, qui détaille son projet poétique et artistique sur le long terme. Pour accéder au programme des « Journées Poët Poët », je vous renvoie à un article antérieur, où je présentais le festival.

Avant de vous quitter, je vous rappelle que le Festival se tiendra dans les Alpes-Maritimes à partir du mercredi 15 mars 2023, et jusqu’au dimanche 26 mars. Alors, à très vite !


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2 commentaires sur « Connaissez-vous Sabine Venaruzzo ? »

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