Définir les critères qui font un bon poème, cela me paraît une gageure inaccessible et une opération contestable, qui reviendrait à se poser en garant du bon goût et en donneur de leçons, donc en une position illégitime. En effet, l’écriture poétique n’est plus soumise qu’aux règles que le poète s’impose à lui-même. Il n’est aujourd’hui plus possible de considérer qu’il suffirait de respecter une liste de principes, comme une recette, pour faire un bon poème. Pourtant, sauf à verser dans la plus totale ingénuité, il faut admettre que tout ne se vaut pas, qu’il y a des poèmes meilleurs que d’autres, que certains deviendront des classiques quand d’autres seront vite oubliés. Aussi, prenant les choses à rebours, pourrait-on se demander ce qui fait un mauvais poème.
Des artifices visibles
Ce qui me déplait dans certains poèmes, c’est qu’ils ont l’air « fabriqués ». Les artifices utilisés se voient comme le nez au milieu de la figure, au lieu de se mettre discrètement au service du texte lui-même.
C’est le cas, par exemple, des rimes, lorsque le mot choisi pour rimer avec le premier paraît uniquement justifié par la nécessité de trouver une rime, et non par la continuité du sens. Quand on se dit : « Tiens, il (ou elle) a choisi ce mot-là juste parce qu’il en avait besoin pour la rime », c’est mauvais signe.
Des mots « placés »
Parfois, de même, on a l’impression qu’un mot a été choisi parce qu’il « fait poétique ». On a l’impression que l’auteur dit: « Regardez, j’ai découvert ce nouveau mot que je ne connaissais pas, je le trouve poétique alors je l’ai casé dans mon poème ». Quand ça a l’air casé, placé, c’est mauvais signe.
Bien sûr, c’est très bien de découvrir de nouveaux mots et de les utiliser, mais ça ne doit pas se voir. Les ficelles ne doivent pas se voir. Pour le dire autrement, un mot ne doit pas être utilisé pour impressionner. Vous n’aurez pas l’air cultivé, vous aurez juste l’air pédant.
Des formes fixes mal maîtrisées
Aujourd’hui, la plus grande liberté formelle prévaut. Mais si vous choisissez malgré tout une forme fixe traditionnelle, alors il faut respecter cette forme, ou bien justifier de ne pas le faire. En tout cas avoir une réflexion autour de cette tradition.
Rien n’interdit d’écrire aujourd’hui un sonnet, par exemple, qui est une forme née au XVIe siècle. Mais il faut être conscient de ses intentions. Soit vous voulez suivre la tradition, et vous faites un sonnet dans les règles de l’art. Soit vous voulez bousculer la tradition, et vous prenez consciemment des libertés. Un sonnet raté, c’est un poème qui donne l’impression que les écarts par rapport à la tradition sont simplement dus à un manque de maîtrise.
Un vers libre insipide
Beaucoup plus facile à pratiquer est le vers libre : pas de rimes à trouver, pas de syllabes à compter, pas de contraintes à respecter. Mais s’il n’y a pas de réflexion sur ce vers libre, il devient vite insipide. Le mauvais vers libre, c’est un vers qui ne sait pas pourquoi il va à la ligne. Il est lassant que le vers libre n’aille à la ligne qu’en fin de phrase. Il y a tant de possibilités pour décaler rythme métrique et rythme syntaxique, et faire émerger ainsi des effets de sens ! Souvent, le vers libre reste entre 10-14 syllabes et conserve ainsi le souvenir des 12 syllabes de l’alexandrin, alors que les possibles sont beaucoup plus vastes ! Bref, le mauvais vers libre, c’est un vers libre monotone, informe finalement à force d’être libre, et donc insipide.
La référence trop appuyée à un modèle
Je n’aime généralement pas les poèmes écrits à partir d’un poème très célèbre. En faisant cela, vous placez la barre très haut, et donc généralement vous vous sabotez tout seul. Vous avez tout à fait le droit de commencer, comme Verlaine, par « Il pleure sur mon coeur », et d’imaginer une autre suite au poème. Mais en faisant cela, vous indiquez que vous pensez que votre réécriture est meilleure que l’original. Donc il faut envoyer du très très lourd. En somme, faire mieux que Verlaine. Bon courage.
La culture, il faut en avoir mais il ne faut surtout pas l’étaler. Surtout quand, en réalité, on n’en a pas tant que ça. Parfois, on sent qu’une référence sert moins à appuyer un propos qu’à signaler au lecteur la culture de l’auteur. C’est assez insupportable. Évitez de vous vanter de connaître l’Albatros de Baudelaire, vous passerez juste pour un inculte. De façon générale, évitez les références trop appuyées.
Ne rien avoir à dire
Pendant un temps, il a été mal vu de parler de soi, tant on en avait marre des poèmes centrés sur le petit vécu personnel du poète. Depuis les années 80, le retour du sujet permet au lyrisme de s’exprimer à nouveau, quoique sur un mode critique et réfléchi. Du point de vue du fond comme de la forme, vous pouvez vraiment faire ce que vous voulez.
Mais il vaut mieux avoir quelque chose à dire. C’est là le problème des poèmes générés par IA. Ce sont des assemblages de lieux communs. Certes, si l’on formule finement la requête, et surtout si l’on fait réécrire plusieurs fois en améliorant à chaque fois les choses, on peut finir par obtenir un résultat suffisamment intéressant pour paraître écrit par un humain.
Globalement, les mauvais poèmes en restent à des lieux communs, soit façon bisounours (aimer c’est bien, polluer c’est mal), soit au contraire dans la noirceur surjouée. Il vaut mieux parler de détails qui personnalisent une scène, que d’en rester à des lieux communs. La sincérité est toujours payante (il n’y a pas à mon sens de bon poème sans), mais ça ne veut pas dire qu’il faut en rester à un premier jet.
Et, évidemment, les poèmes sans orthographe
Je ne suis pas un « grammar nazi ». Les fautes de frappe, ça existe et ce n’est pas grave. Mais la moindre des choses, quand on prétend être poète, c’est de se relire un minimum. N’ayez pas honte de demander de l’aide à un ami. Quand il y a une faute à chaque ligne ou presque, vous perdez toute crédibilité.
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Je ne crois pas qu’il y ait de recette du « bon » poème, et heureusement. S’il suffisait de cocher une suite de critères, la pratique de la poésie n’aurait guère d’intérêt. La poésie est un art et non une technique. Il n’en reste pas moins que tout ne se vaut pas. S’il est impossible de dire ce qu’est un bon poème, en revanche on peut dire ce qui fait un mauvais poème. Quand les ficelles se voient, quand il s’agit de paraître poète au lieu de l’être, cela sera mauvais. N’essayez pas de singer le bon poème. Soyez tout simplement vous-mêmes !
Image d'en-tête : un brouillon de Gustave Flaubert. Source: Wikipédia, article "brouillon".
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