Les tours emphatiques

Une discussion sur les réseaux sociaux m’a donné envie de vous parler des tours emphatiques. En effet, ça faisait longtemps que je n’avais pas fait d’article de grammaire.

Définition

Les tours emphatiques, ça permet de mettre un coup de projecteur sur une partie de la phrase. Et ce qui me plaît dans ce sujet, c’est qu’il permet de rappeler qu’il y a plusieurs niveaux d’analyse grammaticale, tous deux justes mais qui n’observent pas la phrase sous le même angle.

Considérons la phrase suivante :

(1) Louis a fait un gâteau.

C’est une phrase très banale, avec un sujet (« Louis »), un verbe au passé composé (« a fait ») et un COD. Eh bien, cette phrase, vous pouvez la transformer pour mettre l’accent sur une partie de la phrase.

On peut s’y prendre de différentes manières :

  • En variant le ton : Paris, c’est LA ville où il faut être ! (On utilise les majuscules, les italiques, les guillemets, pour marquer l’emphase à l’écrit. Les phrases sont souvent exclamatives.)
  • Par encadrement (ou « extraction ») : C’est Louis qui a fait un gâteau. C’est le gâteau que Louis a fait. On parlera de thématisation quand c’est le thème qui est encadré (le sujet), et de rhématisation quand c’est le rhème (le propos, le prédicat) qui est encadré.
  • Par dislocation à gauche et reprise pronominale anaphorique : Louis, il a fait le gâteau. Ce gâteau, Louis l’a fait. Ce tour est surtout utilisé dans la langue orale, le registre familier. À l’écrit, il peut refléter la volonté de l’auteur d’imiter la syntaxe de l’oral.
  • Par dislocation à droite et reprise pronominale cataphorique : Il n’en avait rien à faire, de ce gâteau.

On notera la possibilité, dans le langage oral, d’abuser de ce procédé de dislocation, comme si l’on commençait par énumérer les actants sous forme de liste pour ne préciser qu’ensuite leurs relations syntaxiques. Exemple: Pierre, ses clefs, il les a données à Paul. Ou même, avec trois détachements : Pierre, sa mère, les clefs, elle les a récupérées (au sens de: la mère de Pierre a récupéré les clefs).

  • Par construction pseudo-clivée : « Ce que je préfère, c’est les vacances. »

Extraction et analyse grammaticale

Comment analyser les phrases qui présentent un encadrement ? Considérons la phrase suivante:

(2) C’est Louis qui a fait le gâteau.

Il y a deux niveaux d’analyse qui sont tous les deux justes. Si on met des lunettes purement grammaticales, on va dire qu’il y a 2 verbes conjugués donc 2 propositions : une principale « c’est Louis » et une proposition subordonnée relative « qui a fait le gâteau », relative prédicative attribut de « l’objet « Louis ».

On notera au passage que cette relative ne fait pas partie du GN dont « Louis » est le nom-noyau. On parle donc de relative prédicative. Si on pronominalise le GN, on se rend compte que la relative n’est pas incluse dans le pronom : C’est lui qui a fait le gâteau.

Cette première analyse n’est pas fausse, mais elle n’est pas correcte non plus, parce qu’on ne peut pas se contenter de lunettes strictement grammaticales. Il faut s’occuper aussi du sens.
On remarque alors la tournure « ce sont… qui… », tournure emphatique. Le verbe être est ici davantage un mot outil qu’un verbe au sens plein.

Aussi Anna Jaubert, dans son cours d’agrégation sur Racine, est-elle formelle : on ne peut plus parler, dans le cas qui nous occupe, de réelle proposition relative. C’est un tour emphatique qui « récupère » une proposition relative qui ne peut plus être analysée comme telle, puisqu’elle est intégrée dans le tour emphatique.

Dans cette deuxième analyse, on dira qu’il n’y a qu’une seule proposition dans la phrase, car le verbe « être » n’est plus considéré comme jouant pleinement le rôle de verbe. Il est analysé comme un mot grammatical, un mot-outil, qui fait partie du tour emphatique. Cette construction s’appelle une construction clivée.

Par cette construction, on veut dire que c’est bien Louis, et pas quelqu’un d’autre, qui a fait le gâteau. On met l’accent sur le nom propre.

Exemples-limites

Il est des exemples où l’on peut légitimement hésiter entre les deux analyses :

  • Analyse 1 : C’est (présentatif) + Séquence du présentatif + Relative prédicative
  • Analyse 2 : Tour emphatique « C’est… qui »

Je m’explique avec un exemple.

(3) C’est Louis qui arrive.

Selon le contexte, on peut vouloir dire que c’est Louis, et pas quelqu’un d’autre, qui arrive. Dans ce cas là, il s’agit d’un tour emphatique, d’une extraction. On a la phrase de départ « Louis arrive », et on la transforme en « C’est Louis qui arrive » pour mettre l’accent sur le sujet.

Mais on peut très bien être dans une situation d’énonciation où l’on voit Louis en train d’arriver, et on utilise alors le présentatif : « C’est Louis qui arrive ! » au sens de « Voici Louis qui arrive ! ». Il ne s’agit alors plus d’un encadrement, mais d’une phrase à présentatif.

Ici, c’est vraiment le contexte qui va permettre de trancher entre les deux analyses.

Emphase et terminologie grammaticale

Selon les grammaires utilisées, vous verrez des terminologies différentes pour désigner ces phénomènes. Voici donc un petit dico.

  • Construction clivée : Construction syntaxique qui permet de mettre en relief une partie de la phrase en l’encadrant par « C’est… qui/que ».
  • Construction pseudo-clivée : Construction syntaxique reposant sur la structure « Ce que…, c’est ».
  • Thématisation : mise en évidence du thème de la phrase (le sujet, le présupposé). On parle aussi de topicalisation (de l’anglais topic, le sujet).
  • Rhématisation : mise en évidence du rhème de la phrase (le propos, le prédicat, ce qu’on dit à propos du sujet).
  • Encadrement : Utilisation des formants « C’est… qui/que… » pour mettre en relief un mot ou un groupe de mots.
  • Dislocation : Rejet à la périphérie de la phrase des actants, repris dans la phrase par de simples pronoms. « Monique, sa mère, elle ne la voit pas très souvent. » L’élément détaché est posé comme thème, le reste de la phrase formant le propos : la dislocation permet de placer en position de thème d’autres éléments que le sujet de la phrase.
  • Posé et présupposé : Le présupposé correspond grosso modo au sujet, et le posé à l’information apportée à propos du sujet, donc au prédicat. Ce sont les pièces de Diderot qui plaisaient au public. → Il est présupposé que quelque chose plaisait au public, et le posé est que ce sont les pièces de Diderot (et pas autre chose). L’encadrement est donc une rhématisation.

SOURCES
• Anna JAUBERT, Cours de grammaire du XVIIe siècle pour l’Agrégation externe de Lettres Modernes, année universitaire 2010-2011, source non publiée.
• Martin RIEGEL, Jean-Christophe PELLAT, René RIOUL, Grammaire méthodique du français, édition 2009, chapitre « L’emphase : dislocation et extraction », p. 718 sq.


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