Le prix Mallarmé pour Béatrice Bonhomme

Il y a quelques jours, j’ai reçu un SMS qui m’a procuré une grande joie. Béatrice Bonhomme m’annonçait qu’elle venait de recevoir le prestigieux prix Mallarmé. Une belle reconnaissance, pour une œuvre subtile, qui trouve un juste équilibre entre intime et universel, entre autobiographie et anonymat, entre souffrance et célébration. La poésie de Béatrice Bonhomme est de celles qui osent se confronter aux grandes questions universelles — l’amour, le mot, la mort — d’une façon toute personnelle, mue par une démarche authentique et une connaissance approfondie du paysage poétique contemporain.

La poésie chevillée au corps

Béatrice Bonhomme est née en 1956 à Alger, puis a grandi à Nice, où elle est Professeur des Universités. Après des études au lycée Masséna (hypokhâgne et khâgne) et à l’Université, elle devient spécialiste de Jean Giono, de Pierre-Jean Jouve et de la poésie contemporaine dans son ensemble. En 1994, elle crée avec Hervé Bosio la revue Nu(e), d’abord au format papier puis numérique, qui lui permet de consacrer des dossiers fouillés à de nombreux poètes contemporains. Une grande partie de son oeuvre a été rééditée en 2004 dans un coffret paru aux éditions Melis. Depuis, elle ne cesse de publier régulièrement des livres de poésie, parmi lesquels on peut citer Les Gestes de la neige, La Maison abandonnée, Variations du visage et de la rose, Les Boxeurs de l’absurde, Dialogue avec l’anonyme. Le prix Mallarmé vient saluer la dernière publication en date : Monde, genoux couronnés, paru aux éditions Collodion.

La couverture de l’ouvrage
(Source : B. Bonhomme)

La poésie de Béatrice Bonhomme est également très marquée par le contact avec les arts plastiques. Elle a publié un grand nombre de livres d’artistes, c’est-à-dire d’ouvrages artisanaux en tirage limité en collaboration avec un plasticien. Elle a collaboré notamment avec le graveur Serge Popoff, le photographe Hemi Maccheroni… Ce dialogue avec les arts plastiques est très présent également dans la revue Nu(e), qui comporte presque systématiquement des interventions plastiques qui entrent en dialogue avec les poèmes. Ce goût des arts plastiques trouve sans doute une origine dans le fait que le père de la poète, Mario Villani, était lui-même peintre. La figure du père revêt une grande importance dans l’œuvre de la poète, qui a surmonté sa mort avec l’écriture de deux livres de deuil, Passant de la lumière et Mutilation d’arbre, tous deux parus en 2008. La dernière publication en date, Monde, Genoux couronnés, s’illustre de gravures.

Le dialogue de l’intime et de l’universel

On peut louer la cohérence d’une œuvre qui, d’une publication à l’autre, invente une façon à chaque fois nouvelle de répondre aux mêmes interrogations. L’enjeu central de la poésie de Béatrice Bonhomme, depuis les premiers recueils jusqu’aux plus récents, est un dialogue constamment renouvelé entre intime et universel. La poète part d’une matière extrêmement personnelle : l’enfance, le corps, la brisure, la faille, la mort, le deuil… Cette matière fonde l’authenticité du poème, qui n’est pas simplement une exemplification des virtualités de la langue mais bien une exploration au plus profond de soi. Cependant, Béatrice Bonhomme refuse tout discours autocentré, toute forme de nombrilisme, et cherche dans cette matière ce qu’il peut y avoir d’universel, de transpersonnel, d’archétypal. Aussi, dans la plupart de ses poèmes, Béatrice Bonhomme privilégie-t-elle des formes plutôt brèves, où le blanc de la page apparaît nettement, des vers resserrés, sans emphase, sans prolifération stylistique, où le pronom « je » est rare, sinon absent.

Aussi une porte d’entrée possible dans l’œuvre de Béatrice Bonhomme est-elle la notion de nudité. Refusant les voies opposées du sentimentalisme lyrique et du littéralisme expérimental, Béatrice Bonhomme s’inscrit consciemment en dehors de l’une ou l’autre chapelle, ne prenant finalement que le meilleur de ces deux tendances. La notion de nudité permet de définir cette voie moyenne : rien de plus intime que le nu, mais rien de plus dépouillé aussi. Béatrice Bonhomme revendique un « nu bleu », faisant ainsi légèrement pencher la balance du côté d’un lyrisme critique, où la couleur bleue dit la part de sensibilité, de spiritualité, d’humanité de ce nu qui n’est pas que soustraction et dépouillement.

Jeune homme marié nu, Cimetière étoilé de la mer, Les gestes de la neige, Variations du visage et de la rose, Les Boxeurs de l’absurde… Béatrice Bonhomme a le génie des titres. C’est une réflexion que je me fais à chaque nouvelle publication. Le dernier titre en date, Monde, genoux couronnés, ne fait pas exception. Béatrice Bonhomme parvient à chaque fois à saisir quelque chose d’universel, d’archétypal. Les mots qu’elle emploie dans ses poèmes, s’ils font référence à une situation particulière, conservent leur statut générique. Mer, lumière, neige, rose, monde… Il serait loisible de relever, d’un recueil à l’autre, ces vocables essentiels, qui, mis bout à bout, dessinent l’univers épuré de Béatrice Bonhomme.

La poésie de Béatrice Bonhomme marie ainsi l’intime et l’anonyme. Si elle regorge d’autobiographèmes, elle n’est cependant pas autobiographique. Elle trouve dans le vécu personnel la matière d’une parole universelle. Une sorte de transmutation s’opère, qui extrait l’émotion de sa gangue originelle, qui la décante et la purifie, jusqu’à ce qu’elle devienne partageable. Il y a ainsi chez Béatrice Bonhomme tout un travail sur le neutre, l’anonyme, l’universel, l’archétypal.

« Le Matin des Mots »

Ce dialogue de l’intime et de l’anonyme se poursuit dans « Le matin des mots », qui est l’une des sections de Monde, genoux couronnés. Le souvenir à l’origine du poème est moins raconté qu’il n’est présenté, mis en scène, interrogé, mythifié :

Comment appartenait-elle au chemin de terre
Aux galets, au sable, au mortier de poussière
Comment avait-elle construit sa maison
Des herbes de la route, des orties du fossé
Comment pouvait-elle, traversée de lumière,
Brandir dans sa main la tache rouge d’un coquelicot ?

Pourquoi ce chemin
Dans le canevas mauve
Des matins
Brodés de valérianes
Était-il le sien ?

Le choix de la forme interrogative permet de sortir d’emblée du ton de la narration. Béatrice Bonhomme ne raconte pas, elle questionne. Et elle s’interroge sur un personnage qui n’apparaît que sous la forme d’un pronom. Autrement dit, aucun nom propre ne précède le « elle », qui n’est donc pas une reprise anaphorique. Le référent ne se trouve pas non plus dans la situation d’énonciation, puis que le texte, écrit au passé, semble concerner une époque révolue. On a donc un « elle » dont le référent est totalement implicite. On peut supposer, connaissant l’œuvre de la poète, qu’il s’agit de la mère de Béatrice Bonhomme.

Quelques gravures
présentes dans l’ouvrage
(Source : Béatrice Bonhomme)

Le poème définit ce personnage par son environnement, qui n’est lui-même décrit qu’à travers l’énumération d’éléments simples : chemin, terre, galets, sable, herbes, orties, coquelicot… Béatrice Bonhomme construit d’emblée, dès ce premier poème, la porosité de l’être et du monde. Ce traitement fait que le personnage apparaît sous un jour mythique. D’emblée, le poème dépasse le simple récit de souvenir, l’anecdotique, pour ériger le personnage en figure archétypale, une femme qui fait corps avec la terre qui l’entoure, une femme profondément ancrée dans un lieu, un chemin de terre. Le vers libre flirte, dans la première séquence, avec l’alexandrin, comme avec la rime, tout en gardant sa souplesse de vers libre, soulignant ainsi le grandissement du personnage, qui s’opère sans emphase aucune.

Son corps était poreux à la lumière 
Traversé d’élan et de lignes
Son corps était fait de terre
Appartenant au chemin de nuit
Sous la voie lactée du ciel.

Elle vivait le tilleul
Les arbres et chaque feuille
Elle était un arbre de gestes
Ouvrant ses branches pour accueillir
Les saisons.

On trouve ici explicitement cette notion de porosité chère à Béatrice Bonhomme. Poreux est le contraire d’étanche. Il n’y a plus de frontière nette entre l’individu et ce qui l’entoure. Aussi la description a-t-elle quelque chose de pictural. Le personnage anonyme fait corps avec ce qui l’entoure, elle se laisse pénétrer par le paysage, réduit à des éléments essentiels : lumière, terre, nuit, ciel. Cette insistance sur le corps a paradoxalement quelque chose de spirituel : le corps n’est plus seulement matière, il est relié à l’univers environnant, nimbé dans une aura de lumière. Il y a à la fois l’ancrage dans la terre et la connexion avec la « nuit » étoilée. Être, dans ce poème, c’est être-avec. Avec les éléments, terre, lumière, ciel, avec aussi le tilleul. « Elle vivait le tilleul », l’image est puissante. Nous avons trop souvent tendance à réduire les arbres à des éléments inertes du décor. Ici, le tilleul est bien un être vivant, avec lequel le personnage entre en communication, et même en symbiose. Béatrice Bonhomme construit le devenir-arbre de la femme. Cette image symbolique a quelque chose de très serein. Les branches s’ouvrent comme des bras qui accueillent la réalité présente telle qu’elle est. Cette image poétique d’une symbiose avec la nature est bien plus puissante que tous les manifestes écologistes : le tilleul devient un arbre sacré, et la nature le véritable environnement de l’être humain.

Elle était au monde
Entièrement sans distance
Et dans l’être
De sa présence.

Il n’y a donc pas le moi d’un côté et le monde de l’autre, et cela change tout. Trop souvent, nous avons tendance à considérer ce qui nous entoure comme des objets sur lesquels agir. C’est la classique opposition du sujet et de l’objet. Et généralement, le sujet nie l’objet, en ce qu’il veut agir sur lui, le soumettre à ses désirs, le façonner à sa façon. Ici, Béatrice Bonhomme nous invite au contraire à une toute autre manière d’être-au-monde. « Sans distance », dans l’effacement des frontières entre le moi et le monde. Il n’y a plus le « moi je » d’un côté et le monde de l’autre : il n’y a plus que de l’Être. Cette façon d’être-au-monde peut être rapprochée d’une forme d’union mystique. Béatrice Bonhomme retrouve un terme cher à Yves Bonnefoy : celui de Présence. Être présent, vivre l’instant présent en étant vraiment là, et non perdu dans des pensées chimériques, vivre le tilleul, est la clef de la sérénité.

Quelle force avait-elle reçue
Pour être ce qu’elle était
Au monde pleinement
Dans l’instant des ramures ?

Pour être à la fois
L’arbre et sa lumière
L’ombre et sa nuit
Le bleu foncé d’un velours ?

Cette présence aux choses et aux êtres est une force. Il y a beaucoup de courage dans cette figure féminine dont Béatrice Bonhomme évoque les « combats ». Ancrée dans le sol, connectée aux éléments, cette femme est parfaitement à sa place, là où elle est et où qu’elle soit, puisqu’elle est « au monde pleinement « , ne faisant qu’un avec le jour et avec la nuit. Les rythmes binaires montrent que cette connexion est absolue.

C’est alors que le « je », parfois médié par un « tu », apparaît à côté du « elle », et que se précise la relation entre les deux figures :

Un peu en haut de la route
Il y a une colline de terre
On gravit par un chemin friable
Un gâteau de galets
Tenu par une farine de sable
Une sorte de pudding minéral

Elle s’assoit avec le livre
Tu t’appuies contre elle
Elle pose le livre sur tes genoux
Tu lis dans la lumière
Le matin te donne ton premier mot.

Ce poème me fait dire que ce personnage, qui depuis le début n’apparaît qu’à travers le pronom « elle », est la mère de la poète. Et si cela n’est pas explicitement précisé, c’est en raison de cette transmutation de l’intime en universel dont je parlais plus haut. Béatrice Bonhomme raconte parfois avoir appris à lire non pas à l’école, mais dans la nature, sur les collines niçoises, avec sa mère, si bien que les mots ne sont pas pour elle des signes abstraits mais des réalités concrètes, au même titre que l’arbre, le galet, etc. Et il me semble que c’est de cela que parle ce poème, de cette relation privilégiée entre mère et fille, et de cette découverte des mots dans les matins lumineux des collines niçoises.

C’est un rapport privilégié qui s’établit entre la mère et la fille, où la parole est souvent superflue, puisque toutes deux sont simplement présentes l’une pour l’autre.

J’ai toujours 
Rendez-vous avec elle
Il y a les choses simples le thé
Café au lait, odeur de pain grillé
Et elle posée sur le monde
Riant de la joie
Que le jour lui promet.

Elle ne me parle pas toujours
Elle est là et c’est tout
Je sens le silence gagner en moi
Pour lui faire place
Et laisser passer la lumière.

La sérénité, le bonheur, la paix sont de bien grands mots, alors qu’il suffit, pour les atteindre, d’un petit-déjeuner. Je suis convaincu qu’il n’y a pas de recette miracle, pas de secret ésotérique, pas de formule magique qui donne mieux accès au bonheur qu’un petit-déjeuner partagé dans la transparence des cœurs. Suffisent les « choses simples », pour une fois pleinement considérées, pleinement acceptées, dans la joie de l’instant présent. C’est ce quotidien qui, dans sa simplicité même, donne accès au « monde », et permet de jouir de la « joie » de chaque jour. Cette disponibilité aux choses et aux êtres, qui se passe de discours superflus, bannit toute peur, et ne laisse que la lumière.

Si nous savons l’accueillir 
Quand elle vient
La peur s’en va
Et le soleil
Se pose sur la terre.

C’est un magnifique hommage à la mère que nous venons de lire. Fidèle à une esthétique qui se développe de façon cohérente de recueil en recueil, Béatrice Bonhomme reste extrêmement pudique, au point que la mère n’est pas explicitement nommée. La poète refuse toute forme de sentimentalisme facile, de pathos gratuit. Et cela, au profit d’une émotion bien plus intense encore, celle d’une porosité avec le monde et le cosmos, celle d’un amour qui n’a pas besoin de mots et qui s’établit dans la transparence des cœurs. Cet hommage à la mère fait un digne pendant à l’hommage au père dressé dans Passant de la lumière. Il est d’une sincérité bouleversante.

Cette photographie de Béatrice Bonhomme a été prise par Aurélie Macarri. Béatrice Bonhomme m’a autorisé à la diffuser en m’indiquant qu’il n’y a aucun droit à verser. (C) A.MACARRI-Univ-Côte d’Azur.

Le Prix Mallarmé est décerné par l’Académie Mallarmé. Le prix 2023 est décerné à Béatrice Bonhomme pour son recueil Monde, genoux couronnés paru aux éditions Collodion. Le prix sera remis le samedi 11 novembre, à 14 h 30, dans le cadre de la Foire du Livre de Brive, à l’Ouvroir (11 bd. Jules Ferry à Brive).

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9 commentaires sur « Le prix Mallarmé pour Béatrice Bonhomme »

  1. MERCI INFINIMENT AMI POÈTE ! Peu à peu, je l’avais « rencontrée », aléatoirement, et m’étais toujours dit « il faut absolument que je la « travaille » « : grâce à vous je vais (enfin) m’y mettre sérieusement ! Poétiquement vôtre. Yves Renaud https://www.yvesrenaud.art/Yves-POETE.html

    «  »Sans la poésie, le monde ne serait que ce qu’il semble être » » «  »Ô poètes chantez, par vos pures chimères, L’immuable splendeur des charmes éphémères » » (pensées personnelles)

    Envoyé avec la messagerie sécurisée Proton Mail.

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