Rencontres d’Aiglun 2023 : jour 2

Après une première journée au Hangar de Sigale, c’est dans l’église d’Aiglun que se sont tenues les opérations poétiques de la deuxième journée des Rencontres de parole. Pour l’occasion, l’entrée de l’église accueillait une exposition des tableaux géométriques de Xavier Giovannetti, peintre aiglenois dont la galerie se trouve à proximité immédiate de l’église. Au programme de la journée, vingt passages de poètes, d’une vingtaine de minutes chacun, rassemblés en « sets » par groupes de trois.

1. Les « Oèmes » de Tristan Blumel

Tristan Blumel

Tristan Blumel, qui nous avait régalés la veille par des performances insolites, a voulu ce matin présenter un travail en cours, pensé comme étant la suite immédiate de son recueil Avant musique. Il s’agit d’un travail sur la syncope, sur le souffle coupé. Désireux cependant d’éviter que ce travail de syncope ne devienne systématique, et donc lassant à la longue, Tristan Blumel décide de varier les tons. Ces « Oèmes » explorent les possibilités polysémiques offertes par le fait de retirer la première lettre d’un mot. Ainsi le poète peut-il rapprocher « (l)ettre » et « être » par exemple, ou encore « (t)erre » et « air ». Tristan Blumel a aussi lu un poème en lisant un vers sur deux.

2. Le dépôt de plainte de Patrice Louise

Patrice Louise

Patrice Louise a déclamé un poème militant, adressé à « Messieurs les présidents ». « Nous portons plainte au nom de la planète », dit-il, rappelant ainsi que la place de la poésie est bel et bien au coeur de la Cité, en prise avec les enjeux de notre temps. Sa poésie affectionne les jeux avec les mots et avec la langue. Patrice Louise a terminé en déclamant des textes de Léo Ferré et de Claude Nougaro.

3. Les poèmes dialogués de François Minod

« J’ai oublié ce que j’avais à vous dire. » C’est par ces mots insolites, ou du moins inattendus, que François Minod commence sa lecture. On y entend quelques sentences qui donnent à réfléchir tout en faisant sourire : « Écrire, c’est croire que quelqu’un va entendre ce que tu dis. »J’ai bien aimé la lecture d’un poème dialogué, qui est un échange entre une mère et son fils, souvent ironique. J’ai bien aimé également l’humour qui se dégage du dialogue « Soyez factuel ». Les sentences tirées de son recueil De choses et d’autres sont également très savoureuses. « J’écris pour mettre un point et aller à la ligne. »

Patrick Quillier (à gauche) et François Minod (à droite)

4. Emmanuel Godo : « Nous ne sommes pas rien »

J’aime la poésie d’Emmanuel Godo, parce qu’elle est en quête d’essentiel. Dans ce monde « dévasté-merveilleux », celle-ci s’oriente à partir de quelques mots porteurs de sens : maison, chemin, tombeau, coeur, pain, visage, silence, parole… On sait d’où Emmanuel Godo parle : il est influencé par le christianisme protestant. Mais sa poésie n’est jamais simple proclamation de foi.

Emmanuel Godo a tracé un parcours en sept poèmes dans son dernier recueil intitulé Les Égarées de Noël, paru dans la collection « Blanche » des éditions Gallimard. Le poème liminaire donne le ton du recueil en accolant les deux adjectifs « dévasté-merveilleux », à l’image d’un monde contradictoire. Dans cet univers ambivalent, il y a des messagers inattendus, tel ce « clochard de la rue Tisserand » qui « fume son cigarillo ». Un « éclopé de la vie », comme dirait Baudelaire. Emmanuel Godo campe à son tour un univers très urbain, en flux tendu, dont il saisit des images déchirantes.

Dans ces poèmes, Dieu est présent, non pas comme une réponse donnée d’avance à tous les problèmes, mais comme une question, une réflexion sur le sens de la vie, sur la mort dont la réalité n’est pas esquivée. « On s’aperçut que Dieu séchait les cours d’histoire ». Oui, il y a de l’humour, voire de l’ironie, qui n’entament en rien la foi. En Dieu, en l’homme. « Nous ne sommes pas rien », dit Emmanuel Godo, et j’aime cette formule. Nous ne sommes pas rien.

Emmanuel Godo présente Les Égarées de Noël

5. Les poèmes en prose de Monique Marta

Monique Marta

Monique Marta est l’organisatrice d’un Printemps des Poètes dans le village de Sausse, situé entre Guillaumes et Entrevaux, dans l’arrière-pays niçois. Elle nous a présenté ses poèmes en prose parus aux éditions Unicité, ainsi que ses Poèmes de la Marche du Pont, chez Rafael de Sortis, où elle laisse aller son imaginaire à la façon des surréalistes.

6. La Delphes d’Alain Juny

Delphes (Pexels)

Patrick Quillier en est convaincu : l’écrin de montagnes qui ceint Aiglun évoque fortement le cirque montagneux qui entoure la cité antique de Delphes. Aussi a-t il tenu à ce que son collègue et ami Alain Juny, ancien professeur de lettres classiques au lycée français de Lisbonne, et grand amoureux de Delphes, vienne directement sur place, pour se rendre compte de cette étonnante proximité géographique.

La conférence d’Alain Juny, vidéo-projection à l’appui, a permis de rappeler que Delphes était une ville éminemment poétique. La cité a choisi Apollon comme protecteur, le dieu des Arts et de la Beauté. On y trouve l’Omphalos, le Nombril du monde. C’était là que la Sibylle puis la Pythie respiraient des émanations souterraines pour se placer dans un état de transe qui lui permettaient de livrer ses oracles énigmatiques, interprétés par les prêtres d’Apollon. Les Jeux de Delphes, les Jeux Pythiques, ne se limitaient pas à des épreuves sportives, et incluaient des concours d’écriture poétiques tout aussi importants que les jeux physiques. La flamme olympique des Jeux de 2024 devrait d’ailleurs passer par Aiglun, comme l’a annoncé Patrick Quillier, qui rêve de réhabiliter la dimension poétique des Jeux Olympiques.

7. Le bois sacré d’Andrea Iacovella

Andrea Iacovella

Andrea Iacovella a grandi en Italie et a longtemps vécu en Grèce. Le français n’est pas sa langue maternelle. C’est une langue qu’il a découverte à l’âge de quatorze ans, à son arrivée en France. Le poème dont il a choisi de lire cinq extraits évoque « Nemi », un lieu qui lui est cher. Le lieu où vit sa famille depuis le XIVe siècle. Un lieu fortement imprégné d’Histoire et d’Antiquité, un bois sacré, un lieu sanctuaire situé près de Castelgandolfo, en Italie, où Frazer, prenant appui sur Plutarque, situait l’origine de l’humanité.

8. Sabine Venaruzzo, sur le fil

Sabine Venaruzzo, poète, chanteuse lyrique, est bien connue dans les Alpes-Maritimes pour être l’organisatrice du Festival Poët Poët. Sa poésie naît d’une indignation face à la persistance d’injustices qui ne devraient plus avoir lieu dans notre vingt-et-unième siècle. Elle a à coeur de défendre l’humain dans ses poèmes, l’humain quel qu’il soit, homme, femme, enfant, quelles que soient surtout ses origines et sa couleur de peau. Son recueil Et maintenant, j’attends, aux éditions de l’Aigrette, prend fait et cause pour celles et ceux que l’on a pris l’habitude d’appeler les migrants, ces exilés qui, après avoir vécu l’horreur dans le pays d’origine, après un voyage dans des conditions extrêmement difficiles, continuent trop souvent de souffrir dans le pays d’arrivée.

Et c’est sous la forme d’une performance insolite que nous avons pu découvrir l’un des poèmes de ce recueil. À l’entrée de l’église, dans une valise rouge, les convives pouvaient piocher des séquences, plus au moins longues, du poème. Un long fil rouge trace un parcours à l’intérieur de l’église. Nous sommes invités à nous placer sur le fil rouge. Sabine, valise rouge en main, passe d’un convive à l’autre, en l’interrogeant par ces mots empruntés au titre du recueil : « Et maintenant ? ». Chacun lit ainsi à son tour l’extrait du poème qu’il avait pioché. On se prend au jeu, et on savoure ce passage des mots, cette prise en charge collective de la parole, qui dynamise la lecture en nous rendant actifs.

« Et maintenant? » La performance de Sabine Venaruzzo

9. Michaël Glück : de l’exil

Michaël Glück a publié une centaine d’ouvrages. Le dernier en date est la réédition d’un livre écrit il y a plus de quarante ans, Mensch, un titre en yiddish.

« Il aurait existé une première version du livre. (…) L’histoire ne dit pas ce qu’il devint. (…) On ne sait que bien peu de choses du livre. (…) Certains pensent que le livre est une femme. (…) »

Apparaissent peu à peu des personnages : Itzak, Jacob Schumacher, Schlomo… Le poème se fait récit. « Si un jour j’ai une fille, je l’appellerai Rhapsodie. »

Michaël Glück lit ensuite des extraits d’un second recueil, récent quant à lui, paru aux éditions Tipaza. Son titre, Fougère, peu aussi s’entendre « fou j’erre ». C’est un recueil autour de la thématique de l’exil. « Ici je ne suis pas d’ici ni tout à fait de là. »

Mickaël Glück

10. Relectures de Parménide : Hervé Micolet et Arnaud Villani

Les deux interventions suivantes ont eu comme point commun leur référence au philosophe présocratique Parménide.

Hervé Micolet

Hervé Micolet enseigne la littérature à l’Université de Lyon. Il a publié plusieurs recueils de poésie, dont le plus récent, Cavales, vient d’être publié aux éditions de la Rumeur libre. Ce mot est aujourd’hui, le plus souvent, employé comme mot d’argot, mais c’est dans son sens littéral que l’utilise Hervé Micolet. Les cavales, ce sont des juments. Le poète a donc lu quelques extraits de ce livre qui se présente comme le premier volume d’un ensemble plus vaste. J’ai acquis ce livre, ce qui me permettra de vous en parler plus longuement dans un prochain article.

Arnaud Villani a été mon professeur de philosophie en khâgne au Lycée Masséna. S’il est aussi poète, c’est bien en tant que philosophe qu’il est intervenu, au sujet, donc, de Parménide. Cet agrégé de lettres classiques et de philosophie s’est attelé à la relecture des présocratiques, en montrant que leur pensée a été quelque peu déformée par le temps, par leurs successeurs et par la tradition philosophique. Certains mots grecs n’avaient pas tout à fait le même sens à haute époque qu’à l’ère classique, ce qui suppose de revoir le sens précis de certains concepts. Ainsi, Arnaud Villani estime que Parménide n’était pas le logicien et le métaphysicien que l’on présente habituellement. Sa pensée était beaucoup plus concrète qu’on ne le dit, proche en somme de la pensée des sociétés traditionnelles davantage attachées au mythos qu’au logos. J’ai eu plaisir à entendre cette conférence qui m’a rappelé bien des souvenirs de khâgne, et j’y consacrerai un article distinct.

Arnaud Villani

11. Carole Mesrobian : « Nihil »

Carole Mesrobian a ensuite présenté des extraits de ses recueils NiHil et De Nihilo Nihil. Elle m’a fait l’honneur de me proposer de partager sa lecture avec elle. Nous lisions un paragraphe à tour de rôle. J’ai eu beaucoup de plaisir à cette lecture à deux voix, et je remercie Carole de me l’avoir proposée.

Carole Mesrobian et moi

12. Mireille Diaz-Florian : « Là où j’avance »

Mireille Diaz-Florian

Mireille Diaz-Florian, née à Nîmes, est l’auteur d’une biographie de Catherine Pozzi, poétesse française du début du XXe siècle. Elle a également publié un recueil de nouvelles intitulé Hors-Cadre, ainsi que des poèmes. Elle a dédié sa lecture à son éditeur décédé. Elle a lu un beau texte intitulé « Là où j’avance ».

13. Gilbert Casula : de la poésie en temps de guerre

Gilbert Casula

Éditeur, responsable des éditions Tipaza, Gilbert Casula a notamment édité l’oeuvre de Tristan Cabral. Mais ce soir, il intervient comme poète, et présente un travail en cours, qui se présente comme le journal d’un retour à l’écriture. Il s’est posé une question fondamentale : si nous étions en guerre, pourrait-il se contenter d’écrire des haïkus ?

14. Les voix du Dahu

Pour clore l’après-midi en beauté, « Les Voix du Dahu » ont proposé un beau programme de chant polyphonique, le plus souvent a cappella ou accompagnés de percussions. Le chœur a commencé avec un chant en elfique, la langue imaginée par Tolkien dans Le Seigneur des Anneaux. Nous avons entendu des chants corses, ainsi qu’un très bel Ederlezi, un chant folklorique des Balkans. Lors du rappel, nous avons en droit à une belle interprétation de Signore delle Cime, un chant alpin en langue italienne que j’ai moi-même appris à la chorale.

« Les voix du Dahu »

15. Les carrés qui bougent de Xavier Giovannetti

Le peintre Xavier Giovannetti

Xavier Giovannetti est un peintre aiglenois qui possède une galerie au cœur du village. Son travail consiste en une réflexion sur l’abstraction, les formes géométriques, et en particulier les carrés. Ses tableaux prennent la forme de damiers, qui évoquent des mosaïques abstraites. Il y a donc un jeu sur la couleur, des correspondances d’un tableau à l’autre, des séries de tableaux qui s’inscrivent en une suite… Ainsi, une série montre la progression du bleu au sein de ces quadrillages. Un petit pot devant la galerie a été offert aux convives pour clôturer l’après-midi avant le repas.

16. Lectures du soir

Après-dîner, les lectures ont repris en commençant par le duo jubilatoire de Sabine Venaruzzo et Dominique Massaut. Le poète belge a ensuite poursuivi avec une performance solo, à la fois drôle et engagée, très adaptée à la lecture orale, intitulée « Je suis Bête ». Changement de ton avec Claudine et Marc Ross : les marionnettes grandeur nature de l’une évoluaient sur les textes de l’autre. Un très beau moment, un peu hors du temps. Clou du spectacle : l’arrivée de la marionnette de Boris Gamaleya, poète réunionnais récemment décédé dont Patrick Quillier est spécialiste, et qui a été maintes fois évoqué à Aiglun.

Sabine Venaruzzo et Dominique Massaut
Claudine (à droite) et Marc Ross (à gauche)

Pour terminer la soirée, une scène ouverte a eu lieu. Nous avons d’abord entendu Joël-Claude Meiffre, un poète inspiré par la mystique soufie, qui a évoqué son frère oiseleur, présenté par Marilyne Bertoncini qui a préfacé son recueil. Pascal Giovannetti lui a succédé au micro. J’ai eu le plaisir de terminer la soirée en récitant mon poème contre l’homophobie, qui a rencontré un accueil très chaleureux.

Ainsi se termine la deuxième journée des « Rencontres de paroles » d’Aiglun. Une journée dense, riche en découvertes poétiques. À nouveau placée sous le signe de l’amitié et du partage. J’ai été séduit par le fait que l’organisation efface autant que possible les questions d’ego. On n’apprend qu’incidemment les hautes responsabilités professionnelles des uns et des autres. L’humain passe avant tout. Ce sont des univers poétiques qui se rencontrent. Et les échanges se poursuivent en toute simplicité. Patrick et Hoda peuvent être fiers d’avoir réussi leur pari. Il faut dire un mot aussi de l’aspect logistique, qui force le respect, quand on pense en particulier au nombre de repas qu’il a fallu préparer. Les remercier, enfin, pour leur généreuse hospitalité. Poésie, amitié, fraternité font bon ménage à Aiglun, et se montrent des valeurs bien vivantes, et revigorantes. Je crois qu’il n’est de meilleur mot pour conclure cet article que merci.

Patrick Quillier

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