Arnaud Villani, né en 1944 à Alger, agrégé de Lettres classiques et de Philosophie, docteur en Philosophie, a longtemps enseigné en classes préparatoires littéraires au lycée Masséna, à Nice. Depuis sa retraite, il a publié de nombreux ouvrages qui précisent sa pensée, mêlant dans un même geste poésie et philosophie. Ce spécialiste de Deleuze et de Parménide a publié en 2022 L’Énigme de la philosophie grecque. Lors des Rencontres d’Aiglun, il nous a invité à lire avec un regard neuf le philosophe présocratique Parménide.
Parménide (Παρμενίδης) était un philosophe grec présocratique, qui vécut entre les VIe et Ve siècles avant Jésus-Christ. La tradition philosophique a tendance à faire de lui le premier des logiciens, ainsi qu’un métaphysicien. Et c’est là qu’Arnaud Villani, traducteur de Parménide, n’est pas d’accord. Pour lui, la pensée de Parménide a été déformée par ses successeurs, par la tradition philosophique, et en particulier par Platon. Cela n’est pas si étonnant, puisqu’il est bien connu que Platon, dans ses écrits, avait mis dans la bouche de Socrate des propos qui étaient en réalité ceux de Platon lui-même, si bien que le Socrate de Platon n’est pas le Socrate réel.
Pour Amand Villani, « Platon nous hypnotise en faisant du spirituel le centre de tout ». Pour comprendre cette phrase, il faut se souvenir que Platon est à l’origine de la dichotomie entre les Idées, nobles, pures, et le corps, vil et animal. Cette dichotomie sera reprise par la tradition philosophique et par le christianisme, avec des siècles de mépris du corps mortel au profit de l’âme immortelle. Or, les choses ne sont pas aussi tranchées dans les sociétés traditionnelles, et elles ne l’étaient sans doute pas non plus chez Parménide.
En effet, Arnaud Villani constate, dans le texte de Parménide, un recours fréquent à des termes concrets, empruntés au lexique de la vie quotidienne, mais aussi au vocabulaire technique. Arnaud Villani en dresse une liste impressionnante, qui montre que Parménide n’était pas le penseur abstrait que l’on présente habituellement. Le philosophe présocratique parle du corps et d’objets, en particulier dans des sections de son oeuvre souvent délaissées par les commentateurs. Et ces objets viennent souvent par deux, par couple.
Amand Villani rappelle que, à haute époque, le mot « logos » ne désignait pas la raison dominante et toute-puissante, mais la capacité de discerner et de choisir, conformément au sens du radical indo-européen *leg. Pour Arnaud Villani, nous avons pris, pendant deux mille ans, l’habitude de « transcendentiser » Parménide, plaquant les idées de la Grèce classique sur la façon de penser des mal nommés Présocratiques. À l’époque de Parménide, on n’est pas autant dans l’abstrait.
Le fait que les objets, chez Parménide, viennent par couple, est significatif. Ils ne sont pas pensés en tant qu’objets distincts, tels que la science actuelle les considérerait, mais comme parties de réseaux symboliques. À haute époque, on ne distinguait pas aussi nettement qu’aujourd’hui la science et le mythe, le rationnel et l’irrationnel, le scientifique et le symbolique. Les objets ne sont pas séparés les uns des autres, ils sont pensés au sein de couples symboliques, comme des éléments qui se répondent les uns les autres, comme des maillons d’un tout.
Arnaud Villani relève 17 couples d’opposés sur 32 vers. Le mot « un » n’apparaît qu’une seule fois, tandis que « faire un » apparaît quarante-sept fois. Le propos de Parménide n’est pas l’unité, mais la tension qui permet de faire tenir ensemble des opposés. C’est, en somme, un couple symbolique, notion qu’Arnaud Villani présente souvent en évoquant le symbole du Tao. Tout le monde connaît cette image d’un cercle partagé en deux par une courbe, où le noir et le blanc sont deux moitiés qui s’épousent pour parvenir à l’unité. Chez Parménide, les objets sont toujours pensés en relation les uns avec les autres, à l’opposé de la pensée des régimes autoritaires obsédés par le fait de délimiter et de contrôler. Pour Arnaud Villani, avec Platon, la philosophie dérape, elle vrille, elle ripe vers autre chose que ce à quoi les premiers philosophes la destinaient.
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C’est une façon de penser à laquelle nous ne sommes peut-être plus habitués que nous présente Arnaud Villani. Une pensée beaucoup plus concrète, beaucoup plus proche de la nature, beaucoup plus incarnée dans un espace et dans un temps. Arnaud Villani tente en somme de retrouver la philosophie originelle, celle des sociétés traditionnelles, celle qui n’a pas encore produit cette pensée excessivement conceptuelle qui nous conduit aujourd’hui au désastre. Relire Parménide et les présocratiques n’est pas seulement un loisir de philosophe passionné par la Grèce antique, c’est aussi renouer avec une façon de penser qui nous fait défaut aujourd’hui, c’est chercher des moyens de lutter contre la destruction de la Nature par l’Homme, laquelle a été rendue possible par une pensée conceptuelle, discriminante, calculatrice, possessive, dont il est urgent de nous défaire. Je crois qu’Arnaud Villani souscrirait sans réserve à ce propos de Jean-Pierre Siméon : « La poésie sauvera le monde ».
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