Instants suspendus au monastère de Saorge

Un ancien couvent franciscain du XVIIe siècle, en bordure du village de Saorge, domine la vallée de la Bendola, affluent de la Roya. C’est dans ce lieu privilégié que se sont poursuivies les Journées Poët Poët, avec nos poètes David Giannoni, Katerina Apostolopoulou et Eve-Line Berthod, accompagnés par un formidable duo d’acrobates circassiennes.

Un lieu d’exception

Exporter le festival dans les vallées de l’arrière-pays est un défi un peu fou, mais qui en vaut la chandelle. Et cela, pour plusieurs raisons. D’abord, parce qu’il est important que la poésie ne demeure pas cantonnée aux lieux où on l’attend. Parce qu’il faut que la poésie résonne dans tous les territoires, y compris dans nos vallées si durement touchées par la tempête Alex, dans ces villages enclavés par les montagnes à la limite de la frontière italienne, où la foule ne se presse pas, mais où il y a une vie culturelle bien plus dynamique que ce que l’on pourrait imaginer.

Une deuxième bonne raison est la beauté incomparable de ce lieu, perché à mi-hauteur entre les sommets enneigés et la rivière en contrebas. Un site historique d’exception, géré par les Monuments Nationaux, avec son cloître, son église, son réfectoire recouvert de fresques, son jardin de simples, et ses cellules monacales. Un lieu où les Journées Poët Poët sont accueillies à bras ouverts depuis de nombreuses années, avec une incroyable relation de confiance établie avec les gérants. Un lieu hors du temps, comme une bulle de calme et de sérénité, qu’il nous tient à coeur de faire connaître à nos poètes invités et au public. Un lieu inspirant, où l’on a envie d’écrire…

Une « grâce matinée » d’écriture

Et c’est précisément parce que ce lieu est inspirant que j’ai tenu à le faire parcourir aux participants de mon atelier d’écriture, en déambulant dans les différents espaces, en particulier dans les jardins odorants où poussent la sauge et le romarin, au milieu des abricotiers qui commencent à fleurir, en savourant le silence et la paix exceptionnels de ce lieu jadis occupé par les moines franciscains.

Après avoir présenté le festival et ses nombreuses actions, j’ai évoqué le travail de nos trois poètes invités, Ève-Line Berthod, Katerina Apostolopoulou et David Giannoni. Les participants ont été invités à piocher des mots dans les recueils respectifs de ces trois poètes. Ils ont ensuite laissé libre cours à leur créativité, avant de lire leur petite production qui sera mise en valeur par une restitution au cours de l’après-midi.

Une poésie suspendue hors du temps

À quatorze heures, une belle assemblée s’est constituée à l’entrée du monastère de Saorge. Parmi les spectateurs, des gens de tous âges, enfants, jeunes adultes, retraités… On y trouve notamment les élèves de l’école de Saorge-Fontan, qui ont travaillé avec le poète Tristan Blumel, membre du PoëtBuro, avec un projet à la fois plastique et poétique par lequel l’après-midi a commencé. Tristan Blumel a déployé dans les jardins du monastère de grands rouleaux de papier sur lequel les élèves ont noté leurs mots, comme de grandes tapisseries, l’une centrée sur le ciel et les mots aériens, l’autre sur la boue et les mots terriens, les mots sales, voire les gros mots. Les élèves ont été invités à la création lexicale, inventant de nouveaux mots à partir de formants existants. Le poète et les élèves eux-mêmes ont pu lire leurs haïkus.

Puis Manouk et Romane, deux jeunes femmes acrobates formant le duo des Canardes Boiteuses, sont apparues, et ont entraîné le public, par leurs gracieux jeux de portés, dans les différents espaces du monastère, où les attendaient les poètes. Ève-Line Berthod a choisi de dire ses vers sous les abricotiers en fleurs, pendant que les deux circassiennes évoluaient dans les branches. Elle nous a entraînés par ses mots jusqu’en Suisse romande.

Un peu plus loin dans le jardin, Katerina Apostolopoulou nous a fait voyager dans sa Grèce natale. Elle nous a raconté l’histoire poignante d’un couple qui a su mener une vie fidèle, authentique et même heureuse, malgré les difficultés de la vie et les assauts de la pauvreté. « J’ai vu Sisyphe heureux », conclut la poète.

Nous avons ensuite été entraînés par nos circassiennes dans l’église du monastère, où les participants de mon atelier d’écriture, auxquels se sont joints les participants de l’atelier d’écriture de Breil-sur-Roya, ont pu déclamer leurs productions. De façon totalement improvisée, j’ai eu la chance et le bonheur d’introduire ce moment avec un duo piano-voix avec Sabine Venaruzzo, et de ponctuer les lectures par de brefs jingles musicaux. Merci Sabine !

Le clou du spectacle s’est tenu dans le cloître, où Manouk et Romane ont évolué sur un immense portique autoporté tripode de plus de cinq mètres de haut, pendant que David Giannoni nous disait combien « Il faut savoir choisir son chant ». Les deux Canardes Boiteuses ont présenté un numéro tout en finesse, où il ne s’agissait pas de briller par des tours de force, mais de souligner les mots du poète. La voix grave et posée du poète était suffisamment intense pour se passer de tout accompagnement musical. Un véritable instant suspendu, au sens littéral du terme !

La journée s’est doucement prolongée par un goûter partagé, laissant place à un moment de communion délicieusement simple dans les jardins du monastère. Les frontières entre acteurs et spectateurs se sont dissoutes dans la lumière du crépuscule, dans un agréable moment de joie et de convivialité.

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Ainsi s’est terminée cette première semaine de festival, qui va se poursuivre jusqu’au dimanche 24 mars. Restez connectés pour la suite de nos incroyables aventures poétiques…


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