Pas de miracle (notes)

Il n’y a pas de grand secret, pas de recette miraculeuse, pas de mystère à déchiffrer, de solution à trouver, d’énigme à percer. Rien que tu n’aies déjà entre les mains. Tout est déjà là. Il n’y a pas de problème à résoudre : il faut juste cesser de voir les choses comme un problème. Tout est là, tout est bien.

Cette petite chose en toi qui s’agite, qui réclame, qui exige, qui veut que les choses soient autrement, qui se démène pour qu’on lui prête attention, cette petite chose qui trépigne, ce n’est pas toi. Vient le moment où tu cesses d’écouter cette petite pelote d’angoisse et de frustration, où tu lui donnes l’importance qu’elle a, et non plus celle qu’elle réclame. Détournant ton attention d’elle, tu découvres tout le reste.

Le reste ? Cette sérénité qui était déjà là, masquée par le bruit et l’agitation. À portée de tous et de chacun. Le seul obstacle vers elle, la seule difficulté — mais quelle difficulté ! –, c’est toi-même.

Elle n’est pas à conquérir. Il ne s’agit pas de la capturer, ni même de chercher à l’atteindre. La meilleure façon d’être malheureux, c’est de chercher le bonheur, puisqu’en le cherchant, on s’imagine en manquer. Il n’y a nulle part où aller : tu es déjà au bon endroit. La seule chose à faire, c’est d’arrêter de faire.

En réalité, il y a toujours du faire. Tu essaies de faire le moins possible, mais il en reste encore, et cela n’a aucune importance. C’est juste le signe que tu es vivant, et c’est une bonne nouvelle. Désormais, le regard n’est plus le même. Ce n’est plus « moi, je », mais « il y a ». Il y a des pensées, il y a de la peur, il y a du désir, il y a peut-être même de la colère. Oui, c’est là, parmi tant d’autres choses. C’est là, tu en fais simplement le constat.

La tâche est alors la suivante : demeurer dans cette posture distanciée, détachée, neutre, observatrice. Bien sûr, petit ego va insister, il veut rester au centre de ton attention, il va faire son numéro de claquettes, sortir le grand jeu, monter sur ses grands chevaux, sortir l’artillerie lourde. Mais désormais, tu n’es plus dupe, tu le vois tel que c’est, un simple numéro de cirque, qui ne mérite pas ton attention. Cela ne t’affecte plus, cela ne t’intéresse plus. C’est alors que l’agitation cesse.

Depuis ce haut plateau de calme où tu as trouvé ton assise, tu perçois les dimensions réelles de ton trouble. Là où tu croyais naguère qu’il était grand comme l’univers, tu comprends désormais qu’il n’est en réalité qu’une toute petite chose, bien délimitée dans le temps et dans l’espace, comme un orage localisé qui finit par passer.

Même les plus terribles ouragans ont une fin : accroche-toi à cette certitude. Petit à petit, l’orage passe. Trop lentement sans doute à ton goût, mais il passe. Il n’y a, parfois, rien que tu puisses faire. Laisse passer le torrent, il tarira de lui-même. Sois patient, calme, attentif, serein.

La situation n’est pas à ton goût, soit, cela ne signifie pas qu’elle n’a rien à t’apprendre.

Un sourire se dessine sur tes lèvres : le terrible monstre n’était qu’une ombre sur le mur.

Tu peux maintenant regarder tout autour. Tout cela que tu ne voyais pas, obnubilé que tu étais par tes tourments. Tu as déposé les lunettes déformantes de l’angoisse : tu vois désormais les choses et les êtres un peu plus tels qu’ils sont, et un peu moins comme une menace. Tu as davantage de place pour la beauté. Toute la place devrait être pour la beauté.

Il n’y a pas vraiment de mots pour le dire. On en parle souvent d’une façon compliquée, excessivement mystérieuse, à grands renforts de symboles obscurs et de métaphores plus ou moins heureuses. Il te semble que notre façon d’en parler lui fait écran. On rend la chose mystérieuse, secrète, extraordinaire, laissant imaginer des prodiges et des miracles. Notre attente du miracle peut nous faire oublier l’essentiel. C’est pourtant très simple.

Cela n’a rien d’extraordinaire. Pas de trompettes, de timbales, de violons. Il n’y a, à vrai dire, rien de spécial, rien de significativement différent. Tu ne marches pas sur l’eau, tu ne multiplies pas les pains, tu ne fais flétrir aucun figuier. Le miracle invisible s’est pourtant produit, puisque tu sais à présent t’accorder au rythme des choses, t’écarter du bruit et de la fureur, et t’installer dans la paix sereine de l’instant.

Chaque fois que tu crois être arrivé à un stade plus élevé, la vie te donne une leçon d’humilité. L’inquiétude, le doute, la peur, la colère, l’envie ne manquent pas de resurgir, et avec quelle facilité ! Il suffit de bien peu de choses, en vérité, pour ébranler le petit radeau de stabilité que tu croyais t’être construit. Il s’agit alors de recommencer, de reprendre par le commencement, par la respiration, instant après instant.

Il y a des jours où tu as l’impression d’être un fétu de paille ballotté par les vents, une brindille dans les tourbillons d’un torrent, une feuille malmenée par les vents d’automne. Tu as l’impression de subir toujours, et de ne rien maîtriser, d’être le jouet de tes émotions, à la merci de tout ce qui arrive ou pourrait arriver. Il y a des jours comme ça. Tu fais le dos rond, et tu laisses passer l’orage.

Sois bienveillant avec toi-même. Surtout lorsque tu as l’impression de ne pas y arriver. Certains défauts que tu croyais avoir surmontés resurgissent, alors que tu pensais en avoir fini. Il y faudra davantage de temps. Cela n’a aucune importance. Ne t’en veux pas.

Accepte-toi tel que tu es. Tu n’es pas parfait, tu peux toujours tendre vers une meilleure version de toi-même. S’accepter, ce n’est pas se complaire dans l’imperfection. C’est avoir un regard lucide sur soi-même, sans survalorisation naïve, mais sans dévalorisation non plus. Traite-toi avec douceur, en particulier dans les moments d’échec. Ne t’en veux pas. Pas d’autoflagellation. Prends le temps de panser tes plaies. Accorde-toi de la douceur.

Il y a une joie qui ne dépend pas des circonstances, qui n’a pas besoin de cause, qui n’a rien à voir avec la simple satisfaction d’un désir ou d’un besoin, une joie immense qui dépasse de très loin ta petite personne, une onde de joie qui se diffuse, une fontaine intarissable de joie qui déborde et se répand, et tu participes à cette joie, et cela est bon. Irradiation de joie, offerte à tous et à chacun, comme si l’univers avait un coeur dont les battements se propageraient dans toutes les directions.

Petit à petit, tu t’ouvres à la sérénité. Ce n’est pas seulement une absence de trouble. Les bouddhistes parlent d’extinction. Pourtant, ce n’est pas un vide mais un plein. Ce n’est pas  de l’inactivité ou de l’indifférence, mais une acception joyeuse de ce qui est. Ce n’est pas une absence d’émotions, mais une capacité à les vivre sans se laisser submerger. Ce n’est pas seulement de l’immobilité, mais une installation active dans une assise ferme, solide, inébranlable. Il ne s’agit pas de fuir le monde, mais au contraire de s’y engager avec force. Il ne s’agit pas de nier les difficultés, mais au contraire de les embrasser avec une confiance sereine. Il ne s’agit pas seulement d’une absence de conflits, mais d’une véritable paix avec soi-même et avec autrui.

Il y faut un peu de légèreté, voire de l’humour. Ne pas se prendre trop au sérieux. Aborder les choses avec un discret sourire. Ce n’est pas de la désinvolture. Je veux parler de douceur. Ne pas s’en vouloir de ne pas toujours y arriver. Ne pas faire preuve de trop de rigidité. Oui, il y faut de la souplesse, de la douceur, de la légéreté. Petit à petit, le tourment s’efface, comme la tache d’encre se dilue dans l’eau. Le sourire est là qui se dessine à la commissure des lèvres. Cela est bon, cela est bien.

Et au-dessus de tout cela planerait un immense amour, offert à chacun, qui que ce soit, tel qu’il est, un amour sans limites, sans conditions, sans restrictions, un amour véritablement infini, intarissable, rayonnant, un amour totalement désintéressé, qui bercerait toute chose, roche, plante, animal, humain. Et il ne tiendrait qu’à nous de nous faire les relais de cet amour, de nous assurer qu’il se propage, qu’il se répande comme la neige recouvre toute chose, et que l’univers soit baigné dans sa lumière. Et notre prière ne serait pas une demande mais un merci, puisque tout est déjà là, puisque rien en réalité ne manque, et qu’il ne s’agit que de louer la lumière, de participer à cet amour, d’en faire partie, de chanter à notre tour la partition de la joie, de l’univers qui est joie, de la grande joie sereine qui est le monde.


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