Alain Breton, poète voyant, par Béatrice Bonhomme

Né en 1956 à Paris, Alain Breton, poète, éditeur, critique littéraire, a récemment reçu le prix Mallarmé, l’une des plus hautes distinctions en matière de poésie en France. À cette occasion, Béatrice Bonhomme a souhaité lui rendre hommage, avec une passionnante note de lecture. C’est donc avec joie que je lui laisse ici la parole, pour présenter ce poète que je ne connaissais pas, et que cette note m’a donné envie de découvrir.

Alain Breton, prix Mallarmé 2024 :
un poète voyant

Comme l’oiseau
je ne me suis jamais éloigné des étoiles
pour espionner leurs coutumes
ni de la fleur dépeignée par l’abeille
buvant au goulot le soleil
ni du ruisseau assis au bord du ciel
de la Lune dans sa chapelle d’heures
ou de l’orage posé dans la maison d’hôtes
sur la table sacrée
et j’ai vécu près d’un nuage

et si vous me voyez solitaire et confiant
c’est que j’ai pour ami le Phénix
dont la larme brûlante contient tous les noms

J’ai fait halte dans les poésies
de Ray d’Adonis de Ritsos
dit Tout doux à Arthur
et pleuré avec Rilke

Quel bonheur !
Je descendrai le Mississippi
pour rencontrer Tecumseh le Puma
comme avant
Daniel Biga

Et je pensai
as-tu réinventé l’amour

et toi rêvé tant de fois
d’être un autre

« Car je est un autre », telle est la célèbre affirmation d’Arthur Rimbaud dans sa lettre à Paul Demeny datée du 15 mai 1871. Il existe, en effet, dans l’écriture d’Alain Breton, une puissance de déplacement. C’est une poésie faite monde où le poète se dépersonnalise, où plus personne ne dit je, où « le cuivre s’éveille clairon ». La poésie est multiplicité, démultiplication, don d’ubiquité :

Trop jeune durant la Préhistoire
un peu en retard à la bataille de Samothrace
enroué au cours de la conférence de Valladolid
amoureux durant le concile de Nicée
nu sur une plage pendant la campagne de Russie
et je me suis cassé un ongle avant Hiroshima
Moi
issu de toutes les absences

La fraternité en poésie, c’est ce mouvement qui consiste à se mettre à la place de l’autre.

Ce n’est pas que de moi l’aveu
il y a toujours eu trop de peau
trop de se chercher dans les autres

Le lieu de la parole ne rejoint plus forcément le lieu politique de l’autorité mais parfois le lieu poétique de l’échange et du partage. Le mystère du poète, c’est alors un regard. Dans un premier temps, se faire voyant, devenir visionnaire, c’est se faire aveugle pour trouver un autre regard, comme l’a compris Henri Michaux (1899-1984), s’aventurant dans l’inconnu :

« C’était pendant l’épaississement du grand écran. Je voyais ! se peut-il me disais-je, se peut-il ainsi qu’on se survole. C’était à l’arrivée entre centre et absence, à l’Euréka, dans le nid de bulles. »

Poésie d’Alain Breton dont l’unique ambition serait de « donner à voir ». Livre d’un voyant, ces poèmes seraient, somme toute, moins à lire qu’à voir, à recevoir. Le lecteur devrait pour accéder au poème se transformer en spectateur de cet ensemble de scènes qui relèvent d’une théâtralité constante, travail d’enluminures, kaléidoscopes, lanternes magiques.

Parmi les usagers
certains connaisseurs choisiront la bonne gare
celle qui n’existe pas
et les horaires pour l’absolu

La révolution de l’écriture est aussi provocation contre les normes, les chiens y mordant la boue :

Mon Dieu
renvoyez-nous dans les tétons qui causent
dans la langue du chien
Faites que l’on fâche
faites que l’on morde mais que l’on aime
Donnez-nous les poèmes les plus drus
les vers les plus féroces
les éclats dont mourrait même le feu

soufflant dans une pipe d’opium
un jour tu connaîtras les adeptes du krill
la baleine le cachalot
par le baiser qui les unit
et peut-être pourras-tu plusieurs fois mourir
par un chas de la mer
sans jamais lasser le Donneur d’embruns

Ainsi je t’ai aimée à Tizi Ouzou
près de la gare de l’Est
en toute imprécision
J’ai aussi foulé le sol cheyenne
maigri par pemmican
pour apprendre la danse de mort aux vautours
et guerroyer sur les chevaux arqués

Allez
apportez-moi des fleuves un dolmen
ma tortue Caroline et la Sorcière des mers […]

Terre je m’incline ciel je suis venu
Lumières lointaines souvenez-vous de nous

Et si je t’aime cela te multiplie

Béatrice Bonhomme

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