« Shift » de Stéphanie Lemonnier

Poétesse, mais aussi performeuse et metteuse en scène, Stéphanie Lemonnier vient de faire paraître aux éditions Maelström Réévolution (Belgique) un recueil intitulé Shift, du nom de cette pratique qui s’est répandue avec le confinement, notamment chez les jeunes, consistant à s’évader dans une monde plus joyeux, entre méditation et autohypnose. Sous ce titre, la poétesse a recueilli un grand nombre de rêves et en a fait la matière de son imagination.

Une plongée dans le monde du rêve

Les rêves ont quelque chose d’insolite. Ils n’obéissent pas à notre logique consciente. Ils sont souvent décousus, parcellaires, fragmentaires. Ils n’ont rien d’une narration linéaire, et les histoires qu’ils nous font vivre se jouent des contraintes ordinaires d’espace et de temps. Parce qu’ils sont construits avec des idées qui nous préoccupent, leur interprétation est parfois riche d’enseignements. Mais parfois aussi, ils ne nous apprennent rien du tout. Ils nous font parfois vivre des moments idylliques, et parfois aussi nous réveillent en sueur…

Stéphanie Lemonnier est allée à la rencontre de toutes sortes de personnes, et a recueilli leurs rêves, certains légers, d’autres graves. Les noms des rêveurs demeurent anonymes. Les récits de rêves prennent la forme de poèmes, la meilleure qui soit sans doute pour retranscrire un rêve : un poème n’a pas besoin d’être cohérent, un poème n’a pas besoin de reconstruire une armature narrative. Le rêve peut se livrer tel quel, dans son incohérence apparente.

« Allongée sur un immense oreiller volant, je tiens deux manettes fixées de chaque côté pour en faciliter la conduite.

Ma soeur, mon beau-frère, Trump et moi participons à une course entre les nuages. Très vite, ma soeur et moi prenons de l’avance, distançant tous les autres.
À notre arrivée, nous hurlons de joie, heureuses d’avoir distancé Trump !

Trumpaperdu
Trumpaperdu
Trumpaperdu
Trumpaperdu
Trumpaperdu »

(p. 33)

Il y a des rêves drôles, insolites, amusants, et il y en a d’autres beaucoup plus durs, qui nous confrontent avec la mort, qui nous font voir des proches disparus, qui nous confrontent avec notre propre mort, ou avec nos angoisses les plus profondes. L’un des rêveurs est ainsi paniqué de revoir sa grand-mère décédée dans un rêve : « Elle est morte, de quel droit revient-elle récupérer son corps ? » (p. 35). Les rêves nous font parfois vivre des scènes très violentes, très crues, à l’image de cette rêveuse qui « découvre la tête de [son] frère décédé, posée au sol » (p.90).

Rêver, une urgence collective

La postface imprime une dimension politique à ce recueil de rêves, en ce qu’elle rappelle la nécessité de rêver, non pas seulement pour l’équilibre individuel des personnes, mais aussi pour l’évolution collective de nos sociétés.

« Comment se fait-il que nous ne rêvons pas de nos forêts, de nos plantes, des animaux avec lesquels nous partageons un territoire ? Ne pas rêver d’eux, c’est leur refuser un statut ontologique. Comment arrêter la déforestation si nous ne rêvons pas d’arbres ? Comment transformer l’agriculture sans rêver de plantes, de graines et de la terre ? »
(p. 123)

Si le rêve est avant tout une réalité individuelle, que nous vivons seuls dans notre sommeil, il implique ainsi une dimension collective. Stéphanie Lemonnier nous invite à rêver : « Allons plus loin et imaginons, shiftons, d’autres formes de gouvernance ». L’imagination, loin d’être une faculté utile seulement dans le domaine de l’art, est une qualité essentielle pour tous, et la seule qui permette de concevoir d’autres façons de faire.

Un « je » au creuset du monde

La fin du recueil propose un texte original, qui ne se lit pas comme un récit de rêve mais comme un texte plus personnel où le « je » s’affirme dans la porosité avec tous les autres « je ». Ce texte s’intitule « Cartographies intimes de rêveur.euse.s compulsif.ves.s ».

« J’entends des voix.
J’entends toutes les voix, celles qui crient, celles qui susurrent, celles qui ne sont pas encore nées et celles qui ne naîtront jamais, celles qui chantent et celles qui pleurent, celles qui caressent et celles qui mordent, celles qui tuent… » (p. 129)

Le « je » apparaît ainsi comme un point de convergence de toutes les voix du monde, comme un creuset où habite toute une polyphonie, comme le réceptacle d’un ensemble multiple d’émotions allant de la plus grande liesse à la plus grande détresse. Et Stéphanie Lemonnier se souvient de la célèbre phrase rimbaldienne, « Je est un autre », pour en faire une déclaration d’empathie, dans l’abolition des frontières entre le moi et l’autre, — l’autre qui n’est pas seulement humain, mais aussi animal ou végétal :

« Je suis tous les « je ».
Je suis panthère, guépard, fourmi, Marcel, Ismaël, Prométhée, ma voisine de palier, son chat aussi, Jasmine, toi là-bas, et toi aussi, je suis une feuille, je suis cette feuille, je suis colline, chien, sanglier, mimosa, cloporte, cet enfant… » (p. 130)

Le choix de l’énumération permet de manifester le refus de toute hiérarchie. En listant côte à côte des humains, des animaux, des végétaux, des lieux, Stéphanie Lemonnier s’en prend à nos habitudes anthropocentriques. Cette capacité d’identification montre une volonté d’être en empathie avec toute chose, de se laisser traverser par les choses, d’être réellement disponible à tout ce qui est, sans que la réalité ne soit filtrée par des préjugés. En affirmant fièrement « Je suis un trou ! », Stéphanie Lemonnier se définit comme un espace qui laisse place à autrui. Il s’agit donc d’une poésie sans ego, sans volonté de se montrer, puisqu’il s’agit de laisser place à l’autre.

« J’ai le goût du velours et de l’ortie, l’odeur de l’humus, des moisissures et de la terre meuble.
Je suis silence épais, frottement, fréquence sourde, bourdonnement léger…
Je suis cette autre langue qui tinte aux intérieurs.

Je suis la P.U.L.S.A.T.I.O.N. »
(p. 132)

*

Références de l’ouvrage

Stéphanie LEMONNIER, Shift, Récolte de rêves, éditions Maelström Réévolution, Bruxelles, Belgique, 2025.
ISBN : 978-2-87505-519-4

Stéphanie Lemonnier, invitée des Journées Poët Poët 2025

Image d’en-tête générée par IA.


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