« Murmurations des oiseaux » : entretien avec Béatrice Bonhomme

Au mois de mai va paraître, aux éditions de la Rumeur Libre, un nouveau recueil de Béatrice Bonhomme intitulé Murmurations des oiseaux. J’ai déjà un avant-goût de ce livre, puisqu’elle en a lu des extraits lors des Journées Poët Poët 2025, et c’est pourquoi j’ai eu envie d’en savoir davantage. Béatrice Bonhomme a accepté de répondre à mes questions. Entretien.

Quelles sont les circonstances de l’écriture de ce recueil ?

A Naples, lors d’un crépuscule de février, j’ai contemplé, à plusieurs reprises, d’immenses murmurations dans le ciel, comme une merveilleuse chorégraphie.  Plusieurs milliers d’oiseaux couvraient tout le ciel en une ondulation rythmée comme s’ils se transformaient en vagues, en ondes, en nuées, en nuages. C’était une danse dans le ciel avec des figures, des écritures, des calligraphies. Des ballets de signes noirs sur un infini, un horizon. Et de cette vision d’un pluriel, d’un multiple harmonieux et pacifique, celle de grandes nuées d’oiseaux partant vers le sud lors des migrations et, dit-on, se rassemblant dans une stratégie de simple défense contre les éventuels prédateurs, est né le mouvement, la danse, le murmure du recueil comme un chuchotement permanent à mon oreille. Celui d’une scansion qui se ferait murmure, un mouvement devenant musique, devenant mots, devenant geste, devenant rythme, devenant le battement du monde.

Pouvez-vous expliquer ce beau titre de « Murmurations des oiseaux » ?

« Murmurations » est un mot qui existe vraiment, il dérive de « murmurer » qui signifie prononcer à mi-voix, à voix basse. Il désigne un regroupement important d’oiseaux en vol, un nuage d’oiseaux. On emploie d’ailleurs aussi le terme « murmures » pour désigner le mouvement des oiseaux dans le ciel.  Ce mot connote à la fois l’action de murmurer et un regroupement important d’oiseaux en vol, dont les mouvements dans le ciel sont coordonnés comme si multiples, ils ne formaient qu’un. Le bruit d’une murmuration, celle de tous les oiseaux rassemblés est immense et pourtant intensément vivant et apaisant.

Quels sont les thèmes abordés dans ce recueil ?

Le thème essentiel de ce livre de poèmes est le rapport de l’homme au monde, à la porosité du monde, à tous les êtres du monde y compris les autres hommes, le partage avec l’autre dans un pluriel, une inséparation où chacun est partie prenante de l’autre, se met à la place de l’autre dans une solidarité, dans un accueil, une tolérance absolue. Le poème est ici le « lieu commun », le lieu du commun dans le sens de ce qui est « commun » à tous, c’est-à-dire de ce qui « fait communauté » grâce à un chant partageable à travers des thèmes compris par tous comme l’amour, la finitude, la précarité, la condition humaine, la vie, la mort, la transmission. Le poète, comme toutes et tous, se défait du personnel pour retrouver ce rien, ce tout, l’universel. Pour moi, le poète n’est pas seulement un individu, dans sa parole poétique, il se transforme en une instance chorale qui fait résonner la voix collective, la voix d’une communauté, un chant archétypal, comme dans les mythes, les contes et les fables, comme le fait aussi le masque théâtral dans les tragédies grecques.

Quelle importance accordez-vous aux oiseaux ? De quoi sont-ils le symbole pour vous ?

Sans doute les oiseaux peuvent-ils revêtir plusieurs significations symboliques : l’image de la liberté, de la légèreté, le contraire de la pesanteur, de la loi de gravitation. Mais en littérature comme au cinéma, ils peuvent aussi représenter l’angoisse, la violence d’une multitude rassemblée, la guerre, l’épidémie, pensons à Giono et les oiseaux meurtriers du Hussard sur le toit ou à Hitchcock dans Les Oiseaux. Pour moi, les oiseaux représentent la porosité au monde, l’absence de catégories, de genres, la libération de toutes formes imposées, ils traversent, ils passent, en poros, en passage, comme le dit Jaccottet, dans leur précarité, dans leur trace multiple et minuscule, dans la dépersonnalisation d’un horizon.

Attentats terroristes, pandémie mondiale, guerres, catastrophes écologiques… Ces dernières années ont été très difficiles, voire traumatisantes, et annoncent des temps tout aussi durs. Le poète a-t-il un rôle particulier à jouer dans ce contexte ? Pensez-vous comme Jean-Pierre Siméon que « la poésie sauvera le monde » ?

Je ne sais pas si la poésie sauvera le monde, mais je pense au moins que le poète a un rôle à jouer. La poésie est dans l’ensemble des discours que nous propose la société, le discours alternatif, le « discours de résistance ». Elle est acte de résistance au consensus social comme refus de l’assujettissement au majoritaire, comme réponse à la honte d’être sans parole et assujetti. La fraternité en poésie, c’est ce mouvement qui consiste à se mettre à la place de l’autre.  Donnant Donnant comme le dit le beau titre du recueil de Michel Deguy. Le lieu de la parole ne rejoint plus forcément le lieu politique de l’autorité mais le lieu poétique de l’échange et du partage. Le poète insiste sur ce mouvement où le plus intime (je, tu) déjà élargi à la communauté du « nous » ne cesse de s’ouvrir à l’impersonnalité du « on ». Le poème n’est pas main mise sur les choses, il est rencontre, poème lancé vers l’ouvert, le disponible. On voit bien pourquoi. La poésie reste indéfectiblement liée au cosmos, aux règnes du minéral, du végétal, de l’animal, aux forces élémentaires. Au lieu d’un regard méprisant, rapide ou cupide sur l’autre, elle abrite timidement, car il est très fragile, un regard émerveillé, réservé, parfois balbutiant, jamais dominant. La poésie opte, depuis toujours et pour toujours, pour l’objet autant que pour le sujet, la chose autant que la pensée, le non-vivant autant que le vivant, l’inconscient et l’involontaire autant que la volonté tendue vers une fin. Elle ne pense pas à la domination, à l’accumulation, à la position de maîtrise subjectiviste. Comment ne pas comprendre alors, de la façon la plus évidente, que l’art en général, la poésie en particulier, sera l’image même de la résistance la plus profonde, non seulement une résistance en acte, mais une résistance à un type de pensée qui conduirait, si on lui laissait le champ libre, à exclure du monde la quasi-totalité de sa différence et de sa réalité vive ?  Notre murmuration à nous, humains, n’est pas dans le ciel, mais dans l’ici, dans cette solidarité au monde et aux autres. La poésie fait lien.  C’est ce que dit Murmurations des oiseaux.

Un grand merci, Béatrice Bonhomme, pour ces échanges. J’ai hâte de pouvoir découvrir ce recueil qui s’annonce passionnant !

Béatrice Bonhomme, née en 1956 à Alger, vit à Nice où elle a grandi et effectué ses études supérieures. Professeur de littérature française à l’Université de Nice, elle a conduit de nombreux travaux de recherches sur la littérature du XXe siècle, et en particulier sur la poésie contemporaine. Elle a dirigé le Centre Transdisciplinaire d’Epistémologie de la Littérature (CTEL). Elle a fondé, en 1994, avec Hervé Bosio, la revue Nu(e), qui a consacré de nombreux dossiers à des poètes contemporains, d’abord au format papier, puis en ligne. Parallèlement, elle est l’autrice de nombreux recueils de poésie. Parmi les plus récents, on peut nommer Les Boxeurs de l’absurde et Monde, genoux couronnés, pour lequel elle a reçu le prix Mallarmé.


En savoir plus sur Littérature Portes Ouvertes

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Un commentaire sur « « Murmurations des oiseaux » : entretien avec Béatrice Bonhomme »

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.