Impossible de rester impassible face à ce terrible drame survenu hier dans un collège de Nogent, en Haute-Marne.
Les faits : revue de presse
Les faits sont survenus mardi 10 juin, pendant la matinée, au collège Françoise Dolto de Nogent, une commune de 3500 habitants de Haute-Marne, en France. Selon TF1, « c’est aux abords de cet établissement que, vers 8h du matin, un élève a porté des coups de couteau à une assistante d’éducation alors que se déroulait un contrôle aléatoire des sacs opéré par des gendarmes ». Le site du Monde précise que « le contrôle des sacs était « prévu de longue date » conjointement avec la gendarmerie, « dans le cadre de la circulaire Retailleau-Borne », [d’après le Rectorat], soulignant qu’il n’y avait « pas de difficultés particulières » dans cet établissement.«
L’élève, arrêté par les gendarmes, n’était pas connu de la justice, n’était pas en difficulté, et était même « référent harcèlement », selon la ministre Elisabeth Borne (TF1). Un autre élève de cet établissement, interrogé par TF1-LCI, qualifie le suspect d’enfant « rigolo ». Malgré deux exclusions temporaires qui remontent à plusieurs mois, rien n’indiquait que l’élève était capable d’un geste aussi terrible.
Si un événement aussi violent reste heureusement extrêmement rare, les saisies d’armes blanches dans les établissement scolaires sont malgré tout nombreuses : « Le ministre de l’intérieur a déclaré qu’entre le 26 mars et le 26 mai, 6 000 contrôles avaient entraîné la saisie de 186 couteaux et 32 gardes à vue. Mme Borne a ajouté que 600 conseils de disciplines s’étaient tenus après l’introduction d’armes blanches dans des établissements scolaires. » (Le Monde)
Que faire ?
Un tel drame suscite bien entendu une très vive émotion et une très grande inquiétude, car nous avons tous des proches qui fréquentent des établissements d’enseignement, nous connaissons tous des élèves, des surveillants et des enseignants, et bien entendu, nous avons peur à l’idée qu’ils ne soient pas en sécurité à l’école.
Une fois passée l’émotion, vient la réflexion : que faire ? De nombreuses personnalités politiques (chefs de parti, députés, syndicats…) se sont exprimées dans les médias sur le sujet. Je crois qu’il y a une sorte de consensus sur l’idée qu’il doit y avoir une dimension dissuasive, et également une réflexion de fond.
Les mesures de sécurité physique
Parmi les leviers évoqués, l’introduction de portiques détecteurs de métaux permettrait d’éviter l’introduction d’armes dans les écoles, mais ne saurait être considéré comme une panacée. Une personne réellement animée d’intentions meurtrières peut parvenir à ses fins à l’aide d’objets tout à fait anodins, y compris avec du simple matériel scolaire.
On peut également penser à un contrôle accru du contenu des sacs des élèves, mais le drame est précisément survenu à l’occasion d’un tel contrôle. On peut également souhaiter une présence accrue des forces de l’ordre aux abords des établissements scolaires, mais en l’occurrence la gendarmerie était déjà présente sur place. On voit bien que les mesures de sécurité physique, si elles sont sans doute nécessaires, ne sont pas suffisantes.
Des mesures éducatives et sociales
Une école n’est pas un bunker, et il n’y a pas de protection infaillible à 100 % contre ce genre de violences terribles. Mais on peut aussi agir en amont, en tentant d’empêcher non seulement l’acte mais son intention.
La presse n’est pas entrée dans les détails concernant l’enfant auteur de ce geste terrible, mais on peut estimer qu’un enfant heureux n’a pas même l’idée de poignarder quiconque, et qu’un tel acte est la conséquence d’un mal-être profond. En affirmant cela, il ne s’agit pas d’excuser l’adolescent, mais de chercher des leviers d’action pour éviter qu’un tel drame ne se reproduise.
Il faut une meilleure prise en charge du bien-être des élèves, particulièrement dans les établissement d’enseignement secondaire, où la détresse individuelle de certains élèves est sans doute moins visible qu’à l’école primaire. Cela passe, me semble-t-il, par une présence accrue des psychologues scolaires, lesquels doivent pouvoir être disponibles pour observer les élèves, pour repérer des troubles, et pour effectuer des thérapies psychologiques.
Il faudrait une détection plus fine des « signaux faibles », ces éléments qui passent généralement inaperçus : un enfant qui s’isole, qui devient soudain plus agressif, devrait pouvoir être mieux repéré et bénéficier d’un suivi psychologique. De façon générale, l’adolescence est une période de la vie qui peut engendrer un certain mal-être, qui demande à être accompagnée par les adultes : tout élève peut avoir besoin, ponctuellement, de l’écoute et du soutien d’un psychologue. Et il faut que l’information puisse circuler en toute confiance entre parents, enseignants, services sociaux, personnels médicaux…
La violence des enfants, reflet de celle des adultes ?
Comment se peut-il qu’un enfant de quatorze ans en vienne à commettre un tel acte ? Ce drame nous laisse sans voix, dans une profonde sidération. L’enquête le dira, mais il me semble qu’un geste si extrême ne peut être que la traduction d’un intense mal-être. Nos enfants ont besoin d’être insouciants, légers, sereins, mais ils sont contaminés par la violence du monde des adultes.
Arriver insouciant à l’école
Je pense que l’on n’apprend bien que si l’on est insouciant. Il est nécessaire, pour la bonne conduite des apprentissages, que les enfants n’aient pas l’esprit encombré par des soucis qui parasitent l’attention. Or, le monde de l’enfance est parfois loin d’être aussi joyeux et coloré qu’il devrait l’être.
On parle beaucoup des inégalités qui persistent entre les élèves, mais j’entends peu parler de cette inégalité d’insouciance, qui est pourtant, pour moi, un facteur majeur de réussite ou d’échec. Il y a des enfants qui arrivent à l’école en étant certains d’être aimés, en ayant l’esprit libre, parce que rien, chez eux, ne remet en question leur valeur. Ils peuvent se concentrer sur les apprentissages, rire, rêver, se tromper sans crainte, parce qu’ils sont bien dans leurs baskets.
Et puis il y a ceux qui arrivent déjà en alerte, chargés d’angoisses ou de responsabilités trop grandes pour leur âge : l’insécurité affective, la peur du jugement, le besoin de prouver qu’ils méritent d’exister. Ces enfants-là n’ont pas l’espace mental pour apprendre sereinement. C’est cette inégalité invisible, l’inégalité d’insouciance, qui fait que certains courent quand d’autres marchent en portant un poids.
La violence de l’époque
Il m’arrive souvent, en tant qu’enseignant, de comparer l’enfance de mes élèves à celle que j’ai eue, trente ans plus tôt. Je trouve mes élèves, dans l’ensemble, moins sereins que ce que, mes camarades et moi, nous pouvions l’être à l’époque. Je pense que, en trente ans, notre monde a bien changé, et pas en bien.
Quand j’étais enfant, je n’avais jamais entendu parler de guerre. Aujourd’hui, ce mot est prononcé de nombreuses fois, chaque jour, à la télévision, à propos de conflits qui se trouvent à la porte de l’Europe, qui s’enlisent et qui sont terriblement meurtriers.
Quand j’étais enfant, je n’avais jamais entendu parler de terrorisme. Aujourd’hui, le petit triangle noir et rouge se trouve à l’entrée de chaque établissement, portant en gros caractères le risque d’attentat sur chaque façade. Les élèves sont entraînés à réagir en cas d’intrusion terroriste. Nos adolescents ont vécu, pour certains, ou ont connu des proches qui ont vécu le massacre de la promenade des Anglais le 14 juillet 2016.
Quand j’étais enfant, je n’avais jamais entendu parler de pandémie. Les adolescents qui ont quatorze ans aujourd’hui en avaient neuf en 2020. Ils ont connu la psychose collective de cette époque, le confinement, les mesures restrictives, mais surtout la peur de mourir, car c’est bien cela que ressent un enfant qui n’est pas suffisamment rassuré. Il me semble que l’on n’a pas assez mesuré l’impact psychologique de la crise sanitaire sur toute une génération. Il y a un traumatisme global de grande ampleur.
Quand j’étais enfant, je n’avais pas entendu parler de conflits entre les communautés. J’avais des camarades qui s’appelaient Amel, Manel, Fatma, Toufik, aussi bien que Joachim, Sébastien ou Blandine. On ne parlait pas de religion, on ne voyait pas de différences entre les uns et les autres, on jouait tous ensemble sans se poser de questions. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, le « vivre ensemble », comme on dit, va un peu moins de soi, et que la société se crispe sur ces questions. Et les enfants qui sont des éponges ne manquent pas de le ressentir.
Quand j’étais enfant, je n’avais jamais entendu parler de réchauffement climatique. Je me souviens avoir travaillé, en Cinquième, sur la pollution des océans et avoir rencontré Nicolas Hulot, qui n’était pas encore très connu. Nous étions confiants que, conscients du problème, nous pourrions nettoyer les océans. Aujourd’hui, les adolescents, avec leurs émotions intenses, sont légitimement inquiets face à l’exploitation avide de la nature par l’homme, parfois jusqu’à l’angoisse.
En trente ans, notre monde a changé, souvent en mal, et le bien-être psychologique des enfants n’a pas été suffisamment pris en compte. Cela nécessite des améliorations, et tous les acteurs ont un rôle à jouer. Pour ma part, je prévois d’inscrire le bien-être comme projet de classe l’année prochaine. Affaire à suivre…
Bibliographie
Articles consultés le 11/06/2025.
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« Il faut imaginer un enfant heureux, »,
école du cerisier, YouTube
Apprendre aux enfants à fabriquer leur propre monde pour s’ y sentir heureux, c’est effectivement ce qu’on peut avoir comme projet à l’école. Surtout pour ceux pour qui c’est difficile à la maison et aussi, dans ce monde anxiogène…
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Merci Gabriel pour cet article si bien argumenté. J’aimerais trouver cela dans les médias en vue…
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