Dominique Lyon dans l’ombre des poètes

Ils sont presque tous là. Le recueil de Dominique Lyon, À l’ombre des poètes, est hanté par les grandes voix poétiques du panthéon littéraire. De Hugo à Aragon en passant par Rimbaud, le poète a voulu rendre hommage à ses illustres prédécesseurs, montrer que leur mémoire est toujours bien vivante, et mêler leurs voix à la sienne.

« Dans mon pays, on remercie » disait René Char dans Les Matinaux. De fait, Dominique Lyon n’oublie pas que nous sommes assis sur les épaules de géants. Il rend hommage, il paye tribut à tous ceux-là qui influencent sans cesse les poètes d’aujourd’hui. Nous ne venons pas de nulle part, et la fameuse « page blanche » est en réalité déjà pleine de nombreux vers qui résonnent encore à nos oreilles. Ces « voix chères qui se sont tues » (Verlaine) vivent à nouveau dans les poèmes de Dominique Lyon. Le poète nous montre que nous conservons tous ces prédécesseurs en nous, qu’ils nous nourrissent constamment, et influencent notre écriture, que nous le voulions ou non.

LÉOPOLDINE HUGO

Un soir, au crépuscule, tu viendras sur ma tombe [...]

Cependant, on peut regretter que le poète demeure ainsi constamment dans l’ombre des poètes. Lisant Dominique Lyon, j’ai envie de découvrir Dominique Lyon. Et j’ai l’impression qu’il se cache un peu derrière tous ces noms illustres, comme s’il s’excusait de venir après tant de génies. Je n’ai pas besoin que Dominique Lyon me parle de la mort de Léopoldine : Victor Hugo le fait déjà très bien. La réécriture oblige à juger le poète en comparaison avec ses modèles. Mais peut-on vraiment réécrire « Demain dès l’aube », même si c’est pour le transformer en « Un soir, au crépuscule » ? Peut-on, de même, réécrire le rêve familier de Verlaine ? Ou réécrire le Pont Mirabeau ? Cela a-t-il un sens ? Je ne peux que préférer l’original à la copie. Il est presque impossible de se mesurer à ces poèmes qui sont au patrimoine de l’humanité. On ne peut pas faire du Victor Hugo aussi bien que Victor Hugo, du Aragon aussi bien que Aragon, etc. Même si l’exercice de la réécriture est en soi intéressant, il aurait été préférable que ces hommages se démarquent davantage de leurs modèles respectifs.

UNE FEMME INCONNUE

Je suis la femme qu'il aime et une femme inconnue
Je suis la femme étrange de son rêve pénétrant
Et il est l'homme que j'aime, que j'aide et je comprends
Nous vivons, chaque fois, une passion ingénue
Nous sommes toujours les mêmes, pareils et différents (...)

Le pastiche n’est pas du tout à la hauteur de l’original. On perd ici toute la richesse musicale et rythmique de l’un des plus beaux poèmes de Verlaine. « Mon rêve familier » est une merveille de musicalité, de sens, de profondeur. Je ne vois aucun intérêt à refaire le même exercice. On ne peut pas faire du Verlaine aussi bien que Verlaine. Le lecteur ne peut faire autrement que de comparer le poème avec l’original, et la copie ne tient pas la comparaison.

Certes, Dominique Lyon introduit des décalages intéressants. Ainsi, le poème « Les yeux de Louis » instaure un savoureux changement de point de vue par rapport aux « yeux d’Elsa ». Le poème sur Léopoldine Hugo voit la fille survivre à son père, dans une intéressante inversion des rôles. Oui, ces décalages sont un moyen de ne pas se contenter de redire en moins bien ce que des génies ont auparavant formulé. Il aurait fallu aller beaucoup plus loin dans le décalage, tenter l’anachronisme ou la parodie, chercher à faire émerger un sens nouveau, plus nettement distinct du texte de départ. Le poème « Ces cœurs qui haïssaient la guerre » est un beau poème pacifiste, mais il souffre de la comparaison avec le poème de Desnos.

Je pense à toi, Desnos, écrivain et poète
Tu aimais l'océan et ses vagues en hiver
Tu es mort dans un camp en combattant Hitler
Mais rien n'a pu briser, ni orage ni tempête
La grandeur de ton cœur qui haïssait la guerre

Ce recueil montre de façon évidente que le poète ne manque pas de talent. Mais pour convaincre, Dominique Lyon doit un peu plus être lui-même, et un peu moins se cacher à l’ombre des poètes. La place du poète n’est pas à l’ombre : elle est en pleine lumière. On ne peut pas être poète et pudique : la poésie, c’est une mise à nu. Il faut s’assumer tel que l’on est, et porter ses tripes sous les projecteurs. Dominique Lyon en est capable, il y a plein de passages savoureux qui le montrent. Je suis certain que, à l’avenir, il osera écrire sans béquille et sans filet, se livrant tout entrer, non pour raconter sa vie, car les détails biographiques sont sans importance, mais pour mettre dans son poème toute l’énergie de son âme. Car il n’y a que Dominique Lyon pour faire du Dominique Lyon, et c’est cela que nous voulons lire.


Références de l’ouvrage : Dominique Lyon, À l’ombre des poètes, Dijon, France Libris, collection Florilège, 2025. Prix de poésie Yolaine et Stephen Blanchard.



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