Marie Botturi, par Béatrice Bonhomme

Marie Botturi, née en 1955 à Nogent-sur-Vernisson, est une écrivaine et poète française. Formée en lettres modernes, elle découvre l’œuvre de Jean Sulivan, qu’elle contribuera à faire connaître à travers des anthologies et des articles. Depuis les années 1990, elle publie de nombreux recueils de poésie et récits, dont L’étreinte arrachée et La Merveille de l’ordinaire, récompensés par plusieurs prix littéraires. Très active dans le milieu poétique, elle participe à des revues, conférences et anthologies, et vit aujourd’hui à Cosne-Cours-sur-Loire, où elle se consacre à l’écriture. Béatrice Bonhomme, professeur de littérature du XXe siècle à l’Université de Nice Côte d’Azur, consacre une note de lecture à son dernier recueil, intitulé Sous les paupières du sable, paru en 2024 aux éditions Unicité.

« La quête infinie du désert comme origine de la poésie dans l’œuvre de Marie Botturi »

Par Béatrice Bonhomme
Poète, professeur de littérature française à l’Université Côte d’Azur

Il y a, dans la poésie de Marie Botturi, traversant la structure rituelle de ses versets, la conscience infinie du temps – « Le temps nous exile dans son paradis troué » – et une quête éperdue de l’absolu des origines : « Remontons toujours à l’origine de nous où le silence découvre une vie intacte ».  L’enfance reste présente partout, car « on ne quitte pas l’enfance, c’est une terre au fond du cœur ». Elle reste respiration et souffle qui continue à habiter le présent de l’écriture : « Elle est comme la voix de notre mère, la voix qui jamais ne se perd, la voix d’avant les mots ».

Cette quête de Marie Botturi est quête d’enfance, de pureté et de neige dans le désert des « paupières du sable », dans « le doigt bleu du désert », qui est le titre d’un autre de ses recueils, mais qui hante également celui-ci. Le désert est cette présence infiniment nue dans un visible que presque rien ne sépare de l’invisible. La tentation du désert devient l’infini lui-même et, dans cet espace infini ou indéfini, s’entrevoit une quête de dimension mystique.

Le désert est le lieu de la vraie vision, il permet de voir ce qui n’apparaît aux yeux de personne. Endurer l’expérience du désert et de la solitude est une façon de renouer l’alliance avec Dieu mais aussi de rappeler la nature de l’alliance. Forger une alliance se dit en hébreu « couper/casser une alliance ». L’alliance est elle-même cassure et séparation. L’anneau de l’alliance est aussi l’anneau du symbole comme sumbolon, relation entre deux éléments dans lesquels nous trouvons, dans une double relation inverse, à la fois l’unité et la faille. Le paradoxe mystique rejoint alors l’oxymore comme l’idéal du poétique.

Le mot désert suggère des correspondances à l’infini, non seulement déserts physiques, du sable et de la neige, non seulement ces aspects dépouillés de la nature, qui évoquent l’éloignement, l’existence hors du temps mais aussi ce lointain espace intérieur qu’aucun télescope ne peut atteindre où l’homme est seul dans un monde de mystère et de solitude essentielle. Le désert est ainsi le maître qui conduit à soi, désert qui rend à l’intimité, désert d’action de grâce dont l’ermite connaît le secret.

C’est ainsi que l’amour traverse l’expérience du désert, de la séparation, de la cassure, de la rupture. Aimer un être suppose l’expérience d’un abîme infranchissable. L’expérience du désert, c’est aussi cette épreuve et cette initiation que nous raconte Marie Botturi. Puis, le désert se révèle comme métaphore de l’écriture dans les marges et sous les plis du texte, sous les paupières du sable, à travers le paradigme de la trace par quoi la poète cherche à construire un sens. Le désert est comme une feuille d’un livre entamée par le processus de l’effacement, document écrit en cours d’oblitération et le poème tente d’exploiter les possibilités qu’offre le désert pour dire encore les destinées de l’écriture entre inscription et effacement.

Malgré la perte et l’effacement, le poème face à la beauté de la nature se fait célébration : « Béni soit ce printemps qui neige, ce tapis blanc […] et cette joie blanche de courir à foulée de neige dans le blanc printemps », la beauté de la nature amenant, après l’épreuve du désert, à dialoguer avec Dieu : 

« Dieu du feu,
Dieu du désir brûlant,
si tu existes
tu n’attends rien
n’est-ce pas,
tu espères juste que nous rendions grâce
pour tous les matins
pour chaque aube revenue. »

Face au doute, la poésie, qui, dans l’être-au-monde de Marie Botturi, peut s’avérer une autre forme d’absolu et de mystique, seule, peut sauver l’humain :

« Dans le labyrinthe du vivre,
tu es, poésie,
plantée sur le rivage du monde
la veilleuse de nos âmes
[…]
tu es le ciel de nos mains »

Les arbres, les feuillages, l’aube, les matins d’autrefois emplis d’allégresse font parfois place à une désillusion nostalgique « Dis-moi, aube de ma vie, d’autres nuits seront-elles encore légères, débordantes sur le jour ? ». L’amour, lui aussi semble s’être perdu dans d’autres nuits d’affleurements où la poète attend encore qu’il revienne, lui qui « ne reviendra plus ». Le manque de la mère tant aimée se fait poignant, elle, que rien ne peut remplacer : « je te chercherai toujours maman, avec ta main qui me retenait au bord de l’abîme ». Le bonheur est au passé et la morsure du temps qui passe semble tout ternir : « Où est cette lumière ? Qu’en a fait notre corps qui / avance dans l’âge ? »

Pourtant reste l’espérance en la seule poésie qui saura soulager la solitude :

« Je m’élève alors contre les pensées grises, j’invoque les songes de corail
 et j’attends l’aurore,
ô baies des matins neufs
ô poésie où s’élève l’oiseau ! »

L’intensité des souvenirs permettra de survivre à l’horreur de l’absence : « je les aime nos souvenirs, tous les souvenirs où chaque / instant change avec la lumière ». Les souvenirs sont là pour espérer encore, pour ne pas fléchir devant l’absence, le souvenir croisant l’éternité dans l’éphémère. Par la grâce du sentiment poétique, tout pourra alors reprendre vie, un frémissement d’herbes aura suffi, le battement d’ailes d’un papillon. Des accents baudelairiens dans cette poésie, prennent paradoxalement la forme d’une lutte contre le néant :

« Chante mon poème à la mitan du jour, chante et calme
mon impatience dans les grandes odes du silence,
tu as charge d’âme ».

Il faut chasser les idées qui empêchent la vie de jaillir dans son pur cristal de rythme. Le recueil se termine par un long poème, une longue action de grâce , dont une adresse « À Gil » qui explicite le souvenir d’un grand amour passé, le dernier vers du poème conférant son centre au recueil, celui du désert qui est comme le lieu de la révélation et de l’alliance, et cela par-delà les blessures : « Tu m’apprenais l’alliance majeure sous les paupières du / sable ». ♦


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