« C’était mieux demain » : un voyage entre les générations

1958. C’était il y a moins de soixante-dix ans. Autant dire presque rien, un battement de paupières, par rapport à l’histoire de France. Et pourtant, c’est bien une époque différente de la nôtre. C’est cela que le film C’était mieux demain montre avec beaucoup d’humour.

Le film de la réalisatrice Vinciane Millereau raconte l’histoire d’un couple des années cinquante projeté par magie dans notre vingtième siècle. Hélène (Elsa Zylberstein) et Michel (Didier Bourdon) sont bien sûr fort pris au dépourvu face aux nouveautés techniques de notre temps. Comme Godefroy de Montmirail et Jacquouille la Fripouille en 1993, leur désarroi face aux anachronismes est l’occasion de scènes cocasses que l’on regarde avec plaisir, d’autant plus que le jeu des acteurs est très savoureux.

Mais là où le chevalier du Moyen-Âge faisait un bond de plusieurs siècles, les héros de ce film ne voyagent que de quelques décennies, ce qui donne à réfléchir. Personnellement, bien qu’ayant vécu davantage au vingt-et-unième siècle qu’au vingtième, et n’ayant évidemment pas connu les années cinquante, j’ai du mal à les considérer comme une époque différente de la nôtre. Dans les années cinquante et soixante, l’électricité domestique, la télévision, l’automobile existaient déjà depuis longtemps. Les noms des célébrités de cette époque sont encore connus de nous : nous savons qui étaient Marilyn Monroe, Elvis Prestley, Brigitte Bardot. Bref, j’ai l’impression que ce passé est encore ressenti comme récent (contrairement, par exemple, à l’avant-guerre).

C’est également le cas en histoire de la littérature : des écrivains comme Sartre, Bonnefoy, Jaccottet, etc., sont, encore aujourd’hui, ressentis comme faisant partie de notre époque, parce qu’il n’y a pas eu de rupture majeure. La dernière grande rupture historique, c’est 1939-1945 : la guerre mondiale fait vraiment, pour moi, partie de l’Histoire et non plus du présent. En revanche, les années cinquante et soixante, je les ressens comme le point de départ d’une ère dans laquelle nous sommes toujours aujourd’hui.

Pas de rupture majeure, donc, mais des changements graduels dont ce film nous fait prendre conscience. Le voyage dans le temps n’est qu’un moyen de placer face à face ces deux époques espacées de seulement soixante ans, et c’est alors qu’on se rend compte qu’un monde les sépare. Sur le plan technique, certes. Mais aussi et surtout sur le plan des moeurs, des relations sociales, des modes de vie, des façons de penser.

Le film a la subtilité de ne pas trancher de façon dichotomique et manichéenne. Il n’y a pas une bonne époque et une mauvaise. Vinciane Millereau nous fait être successivement et alternativement conservateurs et modernistes : les deux époques sont à la fois géniales et exaspérantes, elles ont toutes les deux du bon et du mauvais. Cela nous apprend à ne pas juger nos grands-parents ou nos petits-enfants, ils sont simplement le reflet d’une époque différente. Car c’est aussi un film sur la communication entre les générations : bien des gens qui étaient jeunes adultes dans les années 1950 sont encore en vie aujourd’hui en 2025. Ils ont connu des changements plus importants qu’il ne semble à première vue, et on ne peut pas leur en vouloir si leur façon de juger le monde emploie des critères d’un autre temps.

Bien des choses qui nous semblent aller de soi sont pourtant des acquis très récents, et sans doute plus fragiles qu’il ne paraît. Le droit des femmes à voter, à posséder leur propre compte en banque, à travailler sans l’accord de leur mari sont pour nous des évidences, mais il s’agit en réalité de droits récemment acquis, et de haute lutte. Le film insiste sur le droit des femmes et sur les évolutions de la cellule familiale. Les rapports homme-femme, les divorces, l’avortement, la fin des mariages forcés, le mariage LGBT… Les changements sociétaux, en 60 ans, ont sans doute été plus intenses encore que les changements techniques.

Martin et Hélène vont alternativement adorer et détester cette époque qui est la nôtre. Et nous, spectateurs, sommes entraînés dans ce mouvement. Nous sommes tantôt rassurés de vivre dans une époque plus libre, où une femme peut porter le pantalon et un homme avoir les cheveux longs, où il n’y a plus de mariages forcés et où les remarques sexistes ne sont plus tolérées, tantôt inquiets de vivre dans une époque plus individualiste, moins solidaire, où l’on se sépare pour un rien et où l’on vit d’abord pour soi.

C’est en somme un film qui fait réfléchir, tout en sachant rester léger. Il était important que, sur de tels sujets, le film ne soit pas moralisateur, du moins pas excessivement. Le film reste avant tout une comédie, avec ses gags, ses jeux sur les anachronismes, et ses acteurs fabuleux. Et c’est très bien ainsi. Le rire est un moyen bien plus sûr de nous faire réfléchir qu’un manifeste féministe.

Je pense, personnellement, être né à la bonne époque. Je n’ai pas connu la rigidité des années 50, et je plains ceux qui doivent se construire dans le monde incertain qui est le nôtre. Et vous, seriez-vous plutôt 1958 ou plutôt 2025 ?


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