Poètes de la région niçoise

De la Côte d’Azur, on retient souvent le cliché de carte postale, les palmiers, les hôtels de luxe, les chaises bleues de la Promenade des Anglais… Au-delà des stéréotypes, la Côte d’Azur est surprenante à plus d’un titre. Aujourd’hui, je vous révèle qu’elle est une terre de poètes. Loin des projecteurs médiatiques, nombreuses sont les initiatives locales, les manifestations, les publications… et les voix poétiques singulières. Je vous en propose quelques-unes.

Je préfère prévenir tout de suite : impossible de tout nommer, de tout connaître, de tout présenter. Du reste, les catalogues sont assez indigestes, et on n’en retient pas grand-chose. Je préfère proposer quelques noms qui me semblent extrêmement marquants, des voix connues et d’autres moins. Comme tout choix, celui-ci est critiquable, et j’espère bien que vous me proposerez d’autres noms dans l’espace des commentaires. Ce qu’il m’importe de montrer, c’est que la région niçoise a une grande richesse poétique.

Claude Ber

Poétesse, dramaturge, essayiste, Claude Ber a touché à de nombreux genres, mais elle est poétesse avant tout. Née en 1848 à Nice, elle se définit elle-même comme « Pariçoise », montrant par là que ses nombreuses activités dans la capitale n’effaçaient pas un lien de cœur avec la métropole azuréenne, où elle conserve des ancrages fondateurs. Ses deux recueils les plus connus, et qui sont aussi mes préférés dans son œuvre, sont La mort n’est jamais comme, livre à la fois intime et très travaillé par de savantes « découpes », et Il y a des choses que non, qui montre l’importance de la résistance dans sa parole. Les deux ouvrages peuvent être considérés comme des succès de librairie : La mort n’est jamais comme a connu cinq rééditions. Elle performe parfois avec sa compagne Frédérique Wolf-Michaux, chanteuse, comédienne, et également photographe sous le pseudonyme d’Adrienne Arth. Je l’ai rencontrée à de nombreuses reprises, et il y a un poème que je ne me lasse pas d’entendre à haute voix, et que je lis d’ailleurs en entendant intérieurement sa voix, c’est la « Célébration de l’espèce », dans Il y a des choses que non.

"[...] Ainsi est mon espèce qu'elle célèbre le n'importe-quoi de son espèce qui se réjouit autant de la vie que de la mort de son espèce.

Car mon espèce est une espèce qui détruit sa propre espèce. [...]"

Daniel Biga

Daniel Biga est né en 1940 à Nice. Il a fait partie de ce que l’on a pu appeler la « beat generation », et est parfois désigné comme un beatnik français. Il y a donc, chez lui, cette influence de la poésie américaine, cette marque de la génération soixante-huitarde, mais sa poésie ne s’y réduit pas. Je possède dans ma bibliothèque L’Amour d’Amirat, qui est un très beau recueil consacré à un lieu-dit isolé de l’arrière-pays, une commune de quarante-neuf habitants située entre Entrevaux et Saint-Auban. J’ai également lu un très beau recueil de haïkus autour des saisons, ainsi qu’un livre fondateur pour son imaginaire, Killroy was here. J’ai rencontré pour la première fois Daniel Biga à Mouans-Sartoux, où il donnait une lecture au château dans le cadre des Mots d’Azur, et je me souviens d’une conversation passionnante avec lui.

« Daniel est mon prénom Biga mon patronyme
On m’appela souvent Bigarreau
quelquefois Bigadoux…

moi j’entendis bi-gars ou le gars bis
(comme Degas en un seul)
et vécu cette ambivalence-là…
(plus tard je devins bigame)"

Daniel Biga, Le sentier qui serpente, suivi de Détache-toi de ton cadavre,
Saint-Benoît-du-Sault, Tarabuste, 2015, p. 128-129.

Béatrice Bonhomme

Née en 1956 à Alger, Béatrice Bonhomme a grandi à Nice, dans une famille imprégnée de culture et de littérature. Elle raconte parfois avoir appris à lire dans la nature, dans les collines niçoises, si bien que l’écrit pour elle n’est pas un monde séparé de la vie, mais quelque chose d’au contraire tout naturel. Imprégnée par les paysages méditerranéens, baignée par les peintures de son père Mario Villani, sa poésie puise au plus intime pour explorer l’universel. Elle interroge la faille, la brisure, le corps, la mort, l’amour dans de très nombreux ouvrages poétiques, parmi lesquels on peut citer Jeune homme marié nu, Les Gestes de la neige, Passant de la lumière, Les Boxeurs de l’absurde ou encore Monde, genoux couronnés. Sa poésie est indissociable de son travail d’exploration de la poésie contemporaine : en tant que Professeure des universités à Nice, elle a consacré de très nombreux ouvrages, articles, colloques à la littérature du XXe siècle et en particulier au champ poétique contemporain.

"La mort posée sur le ciel bleu
Cela ne semble pas réel
Il fait beau une dernière fois
Comment dans cette beauté
Ce scandale ?"
(Monde, genoux couronnés, p. 78)

Patrick Quillier

Né à Toulouse en 1953, Patrick Quillier a vécu et travaillé à la Réunion, au Portugal, en Hongrie avant de s’installer dans la région niçoise. Professeur des Universités émérite à l’Université de Nice, il a traduit l’œuvre de Fernando Pessoa dans la « Bibliothèque de la Pléiade » (éditions Gallimard). Ses recherches universitaires en Littérature Comparée et son travail poétique explorent tous deux la notion d’épopée. Patrick Quillier montre que cette notion, loin d’être surannée, permet de comprendre bien des œuvres poétiques contemporaines, comme celles de Nâzim Hikmet (Turquie), de Pablo Neruda (Chili), d’Anna Akhmatova (Russie) ou encore d’Aimé Césaire (Martinique)… Le souffle épique permet de revenir aux sources de la poésie, à une époque où la voix de l’aède, du barde, du griot fédérait le groupe et organisait sa vision du monde. Patrick Quillier montre que l’epos peut aussi être résolument contemporain. Dans Voix éclatées, il revient sur la tragédie de la première guerre mondiale, dans une polyphonie poétique qui donne voix à celles et ceux qui n’ont pas pu témoigner. Il développe actuellement une vaste fresque épique intitulée Chants des Chants, dont plusieurs volumes sont parus aux éditions de la Rumeur Libre. Ce travail poétique a fait l’objet d’un beau dossier dans la revue Nu(e).

"Nous qui voyageons, qui venons toujours
Après une Iliade, et dans ce périple
Nous allons toujours vers une autre Iliade,

Que pourtant nous cherchons à éviter,
Mais tout autour de nous ce n'est que ça :
Iliade, Iliade, Iliade, à chaque instant.

Ithaque, ô notre Ithaque, ou plutôt nos
Ithaques, nous savons bien que vous n'êtes
Que l'aventure zigzagante où nous

Errons, même si quelquefois une île,
Une oasis, sorties de l'horizon,
Eventails de couleurs naissant du bleu,

Naissant du gris et naissant du vertige,
Nous font pour un temps penser au bonheur.
Dans l'ombre, bourreaux, tortures, martyres." [...]

Patrick QUILLIER, À même la flamme, Sainte-Colombe-sur-Gand, La Rumeur Libre, 2024, p. 499.

Marilyne Bertoncini

Née en 1952 à Lille, Marilyne Bertoncini est habitée à la fois par les paysages des Flandres et par ceux de l’Italie, tout en vivant à Nice, entre ces deux pôles de son imaginaire. Traductrice de l’anglais et de l’italien, animatrice de revues en ligne et de rencontres poétiques, elle préside depuis quelques années l’association Embarquement poétique avec laquelle elle organise de nombreux événements dans la région niçoise. Parmi ses très nombreux ouvrages, j’ai particulièrement apprécié La Noyée d’Onagawa (2020), récit poétique de la tragédie du tsunami tristement connu pour avoir provoqué la destruction de la centrale nucléaire de Fukushima. On peut également évoquer Damnatio Memoriae, La damnation de l’effacement (2023), qui évoque une autre tragédie, celle de la perte de la mémoire.

« Pour accéder à l’ombre
il a fallu franchir
les paupières du sommeil
puis remonter le cours
des racines platane »
(Son corps d'ombre, p. 34)

Raphaël Monticelli

Aujourd’hui retraité, Raphaël Monticelli, né à Nice en 1948, a beaucoup travaillé dans l’Education Nationale. D’abord professeur de français dans le secondaire, il est ensuite devenu un acteur important de la promotion de l’Education Artistique et Culturelle (EAC) à l’école. En effet, il s’est toujours beaucoup intéressé à l’art, en tant que critique d’art, revuiste, directeur de galeries associatives. En tant que poète, il a publié de nombreux recueils, notamment Autres ailleurs en 2022 aux éditions de la Rumeur Libre, d’où est extraite la citation qui suit. J’ai rencontré Raphaël Monticelli à l’occasion des Rencontres de Paroles d’Aiglun, où j’ai beaucoup apprécié tout à la fois sa conversation, sa sympathie et sa poésie.

Libère le poème de l'air
sa basse continue
ce rythme de l'infloraison et de la défloraison

il règle les palpitations et les impulsions les lueurs
incertaines de l'aube
le scintillement de la nuit

c'est lui qui s'infiltre dans les moindres molécules
montagne foudroyée
et leur accorde quand il ne reste plus que des replis
d'ombres
cette capacité d'emprisonner la juste mesure de lumière
qui les rendra visibles différentes chatoyantes et
changeantes

souvenir purifié enfin aux yeux du monde

(Autres ailleurs, La Rumeur libre, 2022, p. 20=

Sabine Venaruzzo

Sabine Venaruzzo vient de la scène, du chant lyrique, du spectacle vivant. C’est dans ce milieu qu’est née sa vocation de poète. En 2006, elle crée les Journées Poët Poët, qui, chaque année depuis vingt ans, proposent un festival unique en son genre, aussi sérieux qu’il est irrévérencieux, et qui ont fait se réunir de très nombreux poètes d’ici et d’ailleurs. Elle est l’autrice de deux recueils magnifiques, Et maintenant, j’attends et Nos vies dansent tout ce qu’on espace. Mais pour elle, le recueil n’est pas premier, il est le terme d’une aventure faite de rencontres, de performances, d’échanges. Cette poésie marchante, dansante, percutante tient fortement compte du corps, du geste, de la voix. C’est une poésie engagée, qui nous montre des réalités que souvent nous ne voulons pas voir, en particulier le sort des migrants, et qui milite pour un humanisme fraternel et inclusif.

Je marche sur la route
Je marche dans la terre
Je marche sur des cailloux
Je saute d’un pays à un autre

J’avance et Je danse
Je marche vers

Je marche en courant d’air
Je marche sur l’air
en l’air sur la mer
Je marche dans l’eau
Je marche dans les pieds
Je marche sur des pas de passages
Je marche sur le passé
Je marche les unes avec les autres

(Nos vies dansent tout ce qu'on espace)

Alain Freixe

Né à Perpignan en 1946, Alain Freixe vit dans la région niçoise depuis de nombreuses années, où il a été enseignant en lycée puis conseiller en poésie auprès du Rectorat. À travers la revue Friches, à travers l’association Podio, notamment, il s’investit beaucoup pour la diffusion de la poésie. L’article que Wikipédia lui consacre dresse une impressionnante liste de publications, qui ne concerne pourtant que les ouvrages parus depuis 2020. Il s’agit, pour la plupart, de livres d’artistes, réalisés en collaboration avec de nombreux plasticiens. J’ai choisi, comme citation, un extrait de Comme des pas qui s’éloignent, qui est un très beau recueil paru chez l’Amourier en 1999.

« Tout ce qui m’entoure est tout ce qui s’en va. J’en deviens l’ombre. Contre l’argile du chemin, cette tache. Ce peu de sombre. »

Alain Freixe, Comme des pas qui s’éloignent, L’Amourier, Coaraze, 1999.

Hoda Hili

Hoda Hili, Franco-Marocaine, est née en 1983 dans la Haute-Saône. Elle vit aujourd’hui dans le paisible village d’Aiglun, dans l’arrière-pays grassois, où elle cultive l’olivier et le safran tout en enseignant la philosophie à la Haute École du Travail Social de Nice. Elle est l’autrice de deux recueils, Nuits diphoniques aux éditions MaelstrÖm ReEvolution (Bruxelles, 2023) et Abris perdus aux éditions Abordo (Port-Sainte-Marie, 2023). Elle est membre du PoëtBuro, et participe ainsi à l’organisation des Journées Poët Poët qui se tiennent chaque année dans la région niçoise. Avec Patrick Quillier, elle organise également chaque été des Rencontres de Paroles dans le village d’Aiglun, qui sont un haut lieu de rencontres et de partages poétiques.

"Je crois que je pleure à cause de notre fragilité
de notre étonnante et absurde présence
des larmes lourdes me coulent sur le visage"
(Nuits diphoniques, p. 18)

Patrick Joquel

Né à Cannes en 1959, Patrick Joquel vit à Mouans-Sartoux dans les Alpes-Maritimes. Poète, auteur et médiateur du livre, il partage son temps entre écriture, famille et actions culturelles après une carrière d’enseignant en France, au Sénégal et en Angleterre. Voyageur attentif, il a parcouru l’Europe, le Liban, le Japon et les Philippines, nourrissant une écriture du déplacement et de l’attention au monde. Il publie une poésie brève et sensible, souvent liée au paysage, au quotidien et à l’image. Sous le label d’éditeur artisanal « La Pointe Sarène », il anime la revue Cairns et en assure la direction éditoriale. Il a participé à plusieurs anthologies, dont Runes et Ruines (Embarquement Poétique). Il développe également un travail de dialogue entre texte et image, notamment avec Regards félins et Canal de la Siagne. Très actif en rencontres, ateliers et salons du livre, il intervient régulièrement auprès de publics scolaires et associatifs. Son œuvre s’inscrit dans une poésie du partage, du cheminement et du regard, entre mer et montagne.

"entre deux bombardements
tu sors ton vélo
tu inspectes le quartier
croises des soldats
et des gens hagards
tu roules entre les gravats
entre les larmes
entre les temps de peur
comme beaucoup d’enfants sur Terre
tu as un vélo et tu en es fier"

(Patrick Joquel, Echos migrateurs, https://www.patrick-joquel.com/textes/echos-migrateurs/)

Sophie Braganti

J’ai rencontré Sophie Braganti à l’occasion d’une soirée d’Embarquement Poétique qui prenait place dans les Journées Poët Poët. Je n’ai que peu pratiqué son univers poétique, mais j’ai été convaincu par la beauté de ses poèmes. Wikipédia nous en apprend un peu plus sur son parcours. Sophie Braganti, née le 28 janvier 1963 à Nice, est une écrivaine, poétesse et critique d’art française. Après un début de carrière comme préparatrice en pharmacie, elle poursuit des études en communication et sciences du langage à Nice et à Paris, complétées par un DU de langues et civilisations italiennes. Membre de la revue Dada depuis 1992, elle collabore également aux revues Area, L’art aujourd’hui et Verso arts et lettres. Critique d’art reconnue, elle rédige des textes pour catalogues d’expositions et livres d’artistes. En 2007, elle embarque sur le Marion Dufresne avec des paléoclimatologues dans les canaux de Patagonie chilienne, rapportant textes, entretiens, photographies et vidéos. De 2006 à 2008, elle coorganise un festival de poésie à Nice, mettant en dialogue poètes et artistes sur scène et en bibliothèque. Depuis 1999, elle intervient régulièrement dans des ateliers d’écriture et lectures publiques, pour des enfants, adolescents, adultes et séniors, dans diverses structures culturelles. Ses lectures sont parfois accompagnées par le musicien Eric Caligaris, qui ponctue ses textes de sons. Son travail poétique s’inscrit à l’intersection de l’écriture, de l’art et de la transmission. Très attachée à sa ville natale, elle développe une pratique poétique ouverte aux rencontres et aux projets interdisciplinaires.

Sur son blog, elle propose des « vidéopoèmes » comme celui-ci :

Tristan Blumel

Tristan Blumel a fait un choix radical, celui de ne vivre que de poésie. De vivre en poète. Ce qui implique, bien entendu, l’acceptation d’une certaine précarité économique. Il intervient dans des établissements scolaires, il propose des ateliers d’écriture et des performances poétiques. Il lui arrive également d’être « poète public », en se présentant sur le Cours Saleya avec sa machine à écrire. Sa poésie se construit par le refus de toute convention, par le rejet de tout stéréotype poétique, des métaphores convenues et des belles images. Pour lui, on a tôt fait de verser dans l’autocomplaisance, dans la facilité poétique, dans le convenu. Il aime à surprendre lors de performances toujours inattendues, où l’humour et la profondeur se mêlent. Il se présente souvent vêtu d’un bleu de travail, ce qui est une façon assumée de se couper de toute représentation grandiloquente de la poésie. Il a publié le recueil Avant musique aux éditions Abordo.

« Posidonie, j’aurais voulu, pour qu’un fleuve s’effondre dans son lit, l’embrasser sur les deux hémisphères, et poursuivre jusqu’au bout du corps, la prairie terminale, de quelle magie parlons-nous, j’aurais pu, me noyer dans les vagues de cyprine, grotesque désir, s’il n’est pas sublime, pour qu’une forêt pousse hors de son orée, l’avancée, l’attente, tout de nacre vêtue. »

Tristan Blumel, Avant-musique, Abordo, Port-Sainte-Marie, 2022.

*

Je vais m’arrêter ici, à ces douze noms, qui me permettent de maintenir un parfait équilibre des genres, avec six femmes et six hommes. D’autres noms me viennent en tête, mais ils sont presque tous masculins, ce qui nuirait à la parité que j’ai voulu maintenir dans cet article. Parmi les noms qui me viennent, je pense à Jean-Marie Barnaud, à Jean-Baptiste Pomet, à Ariel Tonello, à Tristan Sénéca… Sentez-vous libres de prolonger cette liste dans l’espace des commentaires !


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2 commentaires sur « Poètes de la région niçoise »

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