Archives pour la catégorie Poésie

Une réflexion sur l’obscurité

Qui d’entre nous n’a jamais été confronté à un poème incompréhensible ? S’il est sans doute de mauvais poèmes qui sont autant d’artifices dissimulés sous des apparences savantes, il en est d’autres dont l’obscurité est le signe d’un travail d’élucidation requis par le lecteur, d’autres qui, pour paraphraser Rimbaud, « ne veulent pas rien dire ». La poète et universitaire Gabrielle Althen livre sur Poezibao une passionnante réflexion en trois épisodes sur un poème de René Char.

Source : gabrielle-althen-feuilleton-1.pdf

« le chemin tremble sous la chaleur
la brise passe d’une mâture à l’autre
dans le soleil dansant du soir
lumière filtrante
autre caresse autre douceur
le froissement des aiguilles brunes
piqûre sur les mollets nus
l’odeur de résine encore
qui enfle les poumons »

Citation extraite d’un poème intitulé « La complainte des petits gris »,
par Angèle Paoli, paru dans Nu(e), n°52, Jokari/Enfances, 2012, p. 188.

Pour en savoir plus sur Angèle Paoli, on se reportera à son blog « Terres de femmes ».

Des vagues (KIMsookhyun, Pixabay, libre de réutilisation)
Des vagues (KIMsookhyun, Pixabay, libre de réutilisation)

« Il écoute respirer la mer.

Il ne se lasse pas de la regarder, comme on fixe un être endormi, ou le sourire d’un visage peint, comme on regarde obstinément quelque chose que l’on ne voit pas, qui est là cependant. La mer, derrière la mer, dont il ne saurait jamais que les commencements, les plages et les rumeurs, même lorsqu’il quitterait le rivage et partirait se perdre au large, enfin seul avec soi, avec elle, plus que jamais séparé pourtant, ne pouvant espérer la rejoindre autrement qu’en se perdant en elle, dans la défaillance d’un naufrage qui ressemble à l’amour, les poumons pleins de sel, son corps stupide tout gonflé d’eau, flottant comme un paquet avant le repas silencieux des poissons et des crabes. »

Jean-Michel Maulpoix, Portraits d’un éphémère,
Paris, Mercure de France, 1990, II-2, p. 24.

Yves Bonnefoy

Je viens d’apprendre le décès, survenu aujourd’hui, vendredi 1er juillet, d’Yves Bonnefoy, à l’âge de quatre-vingt-treize ans. Ce grand poète, traducteur, essayiste était mondialement connu. Il a incontestablement influencé plusieurs générations de poètes. Cette année même, son recueil le plus célèbre, Du mouvement et de l’immobilité de Douve, a connu une forme de consécration en étant placé au programme de l’agrégation de Lettres modernes.

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« Comme la lune est le miroir du soleil, l’eau est de la lumière qui s’enfonce dans la terre, une lumière fraîche, un ciel de septembre.

L’étoile est un feu d’eau, un feu glacé.

Tout devient bleu comme sous une chevelure défaite, un visage assombri par le désir ou le chagrin.

Tout devient bleu, surtout au loin les montagnes. Plus près on voit encore des rochers, des arbres plus clairs que les autres.

Il y a comme une tendre accalmie. »

Philippe Jaccottet, La Semaison, Carnets 1954-1979,
Paris, Gallimard, coll. « nrf »,
via l’aperçu de Google Books.

Un poème contemporain : « Les rainettes, le soir » d’Yves Bonnefoy

Yves Bonnefoy fait partie, avec Philippe Jaccottet, Jacques Dupin ou encore André du Bouchet, de ces poètes contemporains qui apparaissent sur la scène poétique française d’après-guerre en prenant le contre-pied du surréalisme qui avait dominé la première moitié du siècle. Son premier recueil, Du mouvement et de l’immobilité de Douve, a été suivi par de nombreux autres. Je vous propose aujourd’hui de découvrir le premier poème des Planches courbes.

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« Ma mie est en printemps
La poésie va paître
Je vois par la fenêtre
Qu’on a changé de temps

Je me dis bien souvent
Qu’un enfant n’est plus à naître
Ma mie est en printemps
La poésie va paître

Les bourgeons sous le vent
Sont des verts à renaître
On s’étonne d’y être
Pour un regard d’enfant
Ma mie est en printemps »

Jacques Moulin, « Rondels d’enfance »,
paru dans Nu(e), n°52, « Jokari / Enfances », octobre 2012, p. 167.

Le moins connu des poèmes saturniens

De Paul Verlaine, certains poèmes sont très connus : je pense à « Chanson d’automne » ou à « Mon rêve familier », par exemple. D’autres, en revanche, le sont moins. Je me suis ici fondé sur le nombre de résultats dans un moteur de recherches pour déterminer le moins connu des Poèmes saturniens. Il s’agirait, si l’on en croit ces chiffres, de Sub urbe.

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Maulpoix : « La poésie a mauvais genre »

Jean-Michel Maulpoix a récemment fait paraître un essai aux éditions José Corti, intitulé La poésie a mauvais genre. Il y poursuit ainsi une réflexion sur la poésie entamée dès les années quatre-vingts avec La Voix d’Orphée. Quelques mots sur cet ouvrage que je viens juste de recevoir…

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« Le Flotoir » : l’autre site de Florence Trocmé

Le site Poezibao, créé par Florence Trocmé, est une référence pour qui s’intéresse à l’actualité de la poésie : on y trouve les titres des publications reçues, des notes de lecture, des notices biographiques, des annonces de manifestations… La qualité du site est évidente, et les lecteurs ne s’y trompent pas puisque, à l’heure où j’écris, on compte 2350 abonnés à la lettre d’information du site.

Or, je viens de découvrir l’existence d’un autre site du même auteur, également consacré à la poésie, mais avec cette fois-ci une dimension personnelle. On y trouve notamment des notes personnelles autour des lectures poétiques de Florence Trocmé. J’ai trouvé ce site fort intéressant.

Ce site s’appelle « Le Flotoir », et vous le trouverez à l’adresse suivante : http://poezibao.typepad.com/flotoir/.

La courbe de popularité des poètes du XIXe siècle

Le poète contemporain Jean-Michel Maulpoix les appelle les « quatre pieds de la table ». Ils s’appellent Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud, Stéphane Mallarmé et Paul Verlaine. Ce sont sans doute les quatre plus grands noms de la poésie française de la deuxième moitié du vingtième siècle. Grâce à Google Ngram, on peut suivre en direct leur courbe de popularité pendant deux siècles…

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Aimé Césaire : « Et elle est debout la négraille ! »

Il y aurait tant et tant d’extraits d’Aimé Césaire à citer, tellement sa poésie est vivante, puissante et vraie. Impossible, bien entendu, d’évoquer ici l’ensemble de son œuvre poétique, rassemblée dans un épais volume à couverture violette aux éditions du Seuil. J’ai donc choisi un extrait du Cahier d’un retour au pays natal (son ouvrage le plus connu) auquel j’ai pensé il y a quelque temps en entendant parler de la « Nuit debout », cette manifestation contestataire abondamment évoquée par la presse.

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« J’ai vu une vieille dame pleurer, ma mère. Elle pleurait sur sa solitude totale, physique et morale, elle appelait son père et sa mère morts depuis cinquante ans, elle exigeait tous ses enfants auprès d’elle, elle leur demandait à tous, aux vivants et aux morts, pourquoi ils l’avaient abandonnée. Elle pleurait sur ce lieu hostile dans lequel elle avait échoué et que l’on appelle « maison de retraite ». Elle pleurait enfin sur les larmes du monsieur d’à côté, privé depuis longtemps de l’usage de la parole, mais qui était accouru à ses cris et pleurait lui aussi, en la regardant pleurer, et lui prenait la main. Il avait, avec ses longues mains veinées de mauve, son beau visage buriné, et son port de prince, la noblesse des hommes bleus du désert. Il avait sûrement beaucoup été aimé dans la vie. »

Colette Guedj, L’heure exquise, JC Lattès.

Un tilleul (Véronique Pagnier, Wikimedia Commons, libre de réutilisation).
Un tilleul (Véronique Pagnier, Wikimedia Commons, libre de réutilisation).

« C’est encore une averse, comme au milieu du mois de mai quand le tilleul explose et reverdit. De tous côtés des feuilles, des mains qui pianotent, des oiseaux aiguisant leur bec, et le crissement des plumes qui ne s’apaise pas. »

Jean-Michel Maulpoix, Ne cherchez plus mon coeur,
Paris, P.O.L., 1986, IV-6, p. 66.

Le poème d’à côté : Du Bellay

S’il est un poème très connu de Du Bellay, c’est sans doute, dans les Regrets, celui qui commence par « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage ». Sachant, bien entendu, que le poète de la Renaissance fait référence ici au périple de l’Odyssée. Ce poème a été plusieurs fois mis en musique, notamment par Brassens lui-même, mais aussi, plus récemment, par Ridan…

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« L’attachement à soi augmente l’opacité de la vie. Un moment de vrai oubli, et tous les écrans les uns derrière les autres deviennent transparents, de sorte qu’on voit la clarté jusqu’au fond, aussi loin que la vue porte ; et du même coup plus rien ne pèse. Ainsi l’âme est vraiment changée en oiseau. »

Philippe Jaccottet, La Semaison, Paris, Gallimard.